La plage réunionnaise de Saint-Gilles le 20 mars 2020, pendant le premier confinement. ( AFP / RICHARD BOUHET)

Décès post-vaccins, ivermectine: les affirmations contestables d'un médecin de La Réunion

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Dans une interview télévisée massivement partagée sur Facebook, un médecin de La Réunion prétend que la vaccination anti-Covid a fait plus de 17.000 morts en Europe et défend notamment le recours à l'ivermectine. Ces affirmations reposent toutefois sur une interprétation erronée d'une base de données européenne et font la promotion d'un traitement dont l'efficacité n’a pas été scientifiquement prouvée.

Il assure ne pas être "contre le vaccin" mais ne mâche pas ses mots contre un "produit" à l'efficacité incertaine et responsable de "17.000 morts" en Europe : invité samedi 24 juillet sur le plateau d'Antenne Réunion, le médecin généraliste Philippe de Chazournes a assuré que le Covid-19 pourrait être davantage combattu grâce à l'ivermectine, et a soutenu que les autorités sanitaires se rendaient coupables de "non-assistance à personne en danger" en ne recommandant pas ce médicament.

“On peut pas tolérer un vaccin qui protège peut-être, mais on n’en sait rien", lâche-t-il dans cette interview de cinq minutes qui a été au total partagée plus de 60.000 fois sur Facebook depuis le 25 juillet (dont 35.000 fois ici) et dans laquelle il relaye plusieurs contre-vérités sur les vaccins.

Ce scepticisme vaccinal n'est pas rare à La Réunion où 28,7% de la population avait reçu, au 23 juillet, deux injections contre le Covid -- contre 45,6% dans la France entière -- et où la flambée de l'épidémie vient de conduire les autorités à ordonner un reconfinement partiel de l'île.

Un médecin proche des "covidosceptiques"

Installé à Saint-Denis de la Réunion, le Dr de Chazournes est répertorié parmi les référents sur l'île du collectif "covidosceptique" Réinfo Covid, fondé par le Dr. Louis Fouché, qui a déjà relayé des fausses informations sur les vaccins.

Fin septembre 2020, l'Agence régionale de santé (ARS) réunionnaise avait accusé la branche réunionnaise de ce collectif, qui militait alors pour alléger les restrictions sanitaires sur l'île, de "contredire la réalité des faits, pour tenter de nier ou de sous-évaluer la portée de la COVID et de ses conséquences".

Pour avoir défendu ces positions, M. de Chazournes avait été convoqué en décembre par l’Ordre des médecins mais n'avait pas été sanctionné, selon la presse locale.

17.000 morts en Europe à cause des vaccins - Faux

En assurant que la balance "bénéfices-risques" est défavorable aux vaccins anti-Covid, le Dr. de Chazournes ne fait aucune mention du recul de l'épidémie observé dans les pays ayant vacciné à grande échelle et relaye surtout la fausse information -- maintes fois épinglée par AFP Factuel -- selon laquelle ils auraient causé une hécatombe en Europe.

“Rien qu’en Europe, il y a eu 527.000 effets secondaires des vaccins, dont 17.000 décès. C’est énorme", assure-t-il ainsi.

Comme de nombreuses publications "antivax" (épinglées notamment ici par AFP Factuel), ce médecin généraliste parvient à ce chiffre en se livrant à une interprétation trompeuse de la base de données de pharmacovigilance de l'Agence européenne des médicaments (AEM), appelée EudraVigilance. Selon les dernières données en date, plus de 261,3 millions d'injections ont été administrées dans l'Union européenne.

Médecins et particuliers peuvent faire remonter dans cette base l'existence d'effets secondaires potentiels apparus plus ou moins longtemps après une injection, mais sans toutefois que ces signalements ne reviennent à établir un lien de causalité avec la vaccination.

Le 30 juillet, devant le ministère de la Santé à Paris. ( AFP / LUDOVIC MARIN)

Comme le précise le site d'Eudravigilance, ces données "concernent des effets secondaires suspectés, c'est-à-dire des événements médicaux qui ont été observés après l'administration des vaccins COVID-19, mais qui ne sont pas nécessairement liés ou causés par le vaccin. Ces événements peuvent avoir été causés par une autre maladie ou être associés à un autre médicament pris par le patient en même temps".

Interrogée le 21 juillet par l'AFP, l'AEM a confirmé que "le fait qu'une personne ait eu un problème médical ou soit décédée après une vaccination ne signifie pas nécessairement que cela ait été causé par le vaccin. Cela peut avoir été causé, par exemple, par des problèmes de santé non liés à la vaccination. Pour la plupart des médicaments, la grande majorité des effets secondaires suspectés ne sont finalement pas confirmés comme tels".

Selon l'AEM, il n'est également pas pertinent d'additionner ces signalements pour en déduire un nombre de morts parce qu'un même décès peut être comptabilisé plusieurs fois sous différents groupes d'effets secondaires supposés.

Les signalements rapportés font ensuite l'objet d'une enquête de l'AEM, qui a indiqué à l'AFP avoir "identifié quelques effets secondaires rares mais graves liés aux vaccins COVID-19, et dans certains cas, certainement pas tous, ils se sont avérés mortels".

A date du 22 juillet, l'AEM a ainsi répertorié le syndrome de Guillain-Barré, une atteinte neurologique, comme effet secondaire "très rare" du vaccin Johnson & Johnson et a reconnu que les caillots sanguins devaient être considérés comme un effet secondaire "très rare" des vaccins AstraZeneca et Johnson & Johnson.

L'agence française chargée de la pharmacovigilance ne "fait pas son boulot" - manque de contexte

Dans la publication, M. de Chazournes assure que les effets secondaires des vaccins seraient sous-évalués en France parce que l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), qui a la tâche de les recenser, ne "fait pas son boulot".

Pour appuyer ses dires, il invoque le fait que les signalements sont plus élevés aux Pays-Bas, un pays pourtant environ 4 fois moins peuplé que la France.

"L’ANSM n’est pas la bonne référence, parce que quand on regarde au niveau européen, les Pays-Bas qui sont beaucoup moins peuplés que la France a beaucoup plus d’effets indésirables", détaille-t-il.

Factuellement, cette affirmation est exacte mais elle manque de contexte. Selon les dernières données en date (en néerlandais), plus de 93.400 effets secondaires potentiels ont été signalés aux Pays-Bas contre plus de 61.800 en France à la date du 8 juillet.

Mais une analyse plus poussée des données montre qu'il existe en réalité une spécificité aux Pays-Bas qui sont en Europe le pays qui compte le plus grand nombre de signalements post-vaccination, selon la base de données Eudravigilance. La France est toutefois loin d'être à la traîne en matière de signalements puisqu'elle arrive en deuxième position pour trois des quatre vaccins autorisés en Europe.

Capture d'écran d'Eudravigilance montrant le nombre de signalements avec le vaccin Moderna

Contactée par l'AFP, une porte-parole de Lareb, l'agence de pharmacovigilance néerlandaise, avance plusieurs pistes pour expliquer cette spécificité nationale : un fort intérêt des médias sur cette question ou l'existence d'une campagne d'affichage incitant aux signalements dans tous les centres de vaccination. "Nous publions des rapports actualisés deux fois par semaine", indique également Agnes Kant dans un courriel du 29 juillet.

“Nous allons activement demander aux gens, nous n'attendons pas leurs signalements", déclarait-elle dans un article dans la presse néerlandaise publié en mars (traduit par un journaliste de l'AFP de notre bureau de La Haye).

"Le traitement ambulatoire précoce" permet d'éviter la réanimation - infondé

Plutôt que la vaccination, le Dr. Chazournes plaide pour le "traitement ambulatoire précoce" qui serait, selon lui, à même d'empêcher que “des gens terminent en réanimation” et qui serait appliqué dans "d'innombrables pays", même s'il n'en cite aucun.

Déjà épinglé par l'AFP et promu notamment par Réinfo Covid, ce "TAP" désigne un "protocole" prévoyant notamment l'utilisation de l'ivermectine et de l'hydroxychloroquine, mais aussi la sophrologie, le zinc, la vitamine C ou l'homéopathie pour prévenir le Covid et, même, traiter les malades.

L’AFP a déjà consacré un article à l’ivermectine pour expliquer que son efficacité contre le Covid 19 n’était pour l’heure pas scientifiquement démontrée. Le 31 mars dernier, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) avait recommandé "de ne pas utiliser" cet antiparasitaire contre le Covid-19, sur la base de 16 essais cliniques aléatoires comportant 2.400 participants.

Récemment, l'Institut Pasteur a certes fait part d'une étude montrant que l'ivermectine pouvait atténuer les symptômes du Covid sur des hamsters, sans pour autant contrer la réplication du virus dans l'organisme. Mais ces résultats n'ont pas été confirmés par des essais humains.

S'agissant de l’hydroxychloroquine, de nombreux scientifiques ont expliqué depuis des mois que, malgré ses nombreux et fervents promoteurs, elle n’avait pas davantage fait la preuve de son efficacité contre le Covid. Le vaste essai britannique Recovery, l'étude française Hycovid ou Solidarity -- menée dans le monde par l’OMS -- sont parvenus à cette conclusion.

Tout à sa volonté de promouvoir le "TAP", le Dr de Chazournes a également dit ne pas croire que les patients actuellement en réanimation à La Réunion soient très majoritairement non vaccinés. "On peut dire n’importe quoi. Tout et n’importe quoi. Je n’y crois pas du tout", a-t-il déclaré.

Selon un communiqué des autorités locales, huit des neuf personnes décédées sur l'île entre le 20 et le 27 juillet n'avaient pas de "schéma vaccinal complet".

 
Jérémy Tordjman
VACCINS COVID-19