Cette vidéo montre l'acte de protestation d'un boucher en Israël et n'a aucun lien avec l'aide humanitaire destinée à Gaza
- Publié le 22 juillet 2026 à 16:43
- Lecture : 7 min
- Par : Judith KANTNER, AFP Allemagne
- Traduction et adaptation : Cintia NABI CABRAL, AFP France
Reconnu par les Nations unies et d'autres organisations internationales, l'état de famine à Gaza continue de susciter de vifs débats sur les réseaux sociaux. Début juillet 2026, une vidéo d'hommes jetant de la viande dans la rue est devenue virale. Selon certains internautes, ces images montreraient des Gazaouis rejetant de la viande issue de l'aide internationale parce qu'elle aurait été transportée par un camion israélien. Mais c'est faux : la vidéo a en réalité été tournée dans une ville du nord d'Israël et montre des habitants protestant après une fusillade survenue dans une boucherie, comme l'a confirmé son propriétaire à l'AFP.
Le 7 octobre 2023, le mouvement islamiste palestinien Hamas a lancé une attaque sans précédent en Israël, qui a déclenché la guerre dans la bande de Gaza (lien archivé ici). Le conflit a fait plus de 72.000 morts, selon le ministère de la Santé du territoire palestinien, dont les statistiques sont jugées fiables par l'ONU (lien archivé ici). Bien qu'un cessez-le-feu soit en vigueur depuis octobre 2025, celui-ci reste marqué par des violences quotidiennes (lien archivé ici).
La situation humanitaire dans la bande de Gaza s'est considérablement dégradée au fil du conflit. Le 22 août 2025, l'ONU a officiellement déclaré l'état de famine à Gaza, après que ses experts eurent averti que 500.000 personnes se trouvaient dans un état "catastrophique", en attribuant clairement la responsabilité de cette famine à Israël, qui a aussitôt rejeté cette accusation (liens archivés ici et ici).
Une commission d'enquête internationale mandatée par l'ONU a accusé, le 23 juin 2026, Israël de "cibler" les enfants palestiniens dans la bande de Gaza, dénonçant une fois encore un "génocide" en cours (lien archivé ici). La commission estime également que "la famine provoquée par le blocus" israélien a causé la mort d'enfants à Gaza et gravement détérioré leur état de santé (lien archivé ici).
Malgré ces constats, certains internautes continuent de nier l'existence de la famine à Gaza et diffusent régulièrement des publications trompeuses sur les réseaux sociaux.
L'une d'elles, partagée des milliers de fois et cumulant près de 145.000 vues depuis le 10 juillet 2026 sur X, affirme : "Les viandes envoyées d'Israël au peuple d'âne et de merde de #Gaza. Ces viandes sont des aides mondiales et ils les jettent parce que ce sont des camions réfrigérés israéliens!".
Le message accompagne une séquence d'une trentaine de secondes, dans laquelle on voit plusieurs hommes prendre de la viande à l'intérieur d'un camion avant de la jeter sur la chaussée. L'un d'eux s'exprime en arabe face à la caméra et piétine des carcasses de viande.
Sous la publication, plusieurs commentaires nient l'état de famine à Gaza : "Apparemment la famine n'existe pas !!! Encore une preuve flagrante que cela est totalement faux !!!", écrit un internaute. "Les gazouis [sic] sont tous obèses toutes les denrées alimentaires envoyées par la communauté internationale pour ces comédiens devraient être à ceux qui meurent vraiment de faim au Soudan au Sahel Bangladesh mais tout le monde s'en fout d'eux il n'y a pas de juifs à blâmer", ajoute un autre.
Des messages similaires circulent sur Facebook (1, 2, 3), Instagram (1, 2, 3) et Threads, ainsi que dans plusieurs langues, notamment en allemand, anglais, espagnol, kinyarwanda, norvégien, persan et en russe.
Ces publications sont devenues virales alors que la reconstruction de la bande de Gaza fait l'objet de discussions au niveau international (lien archivé ici). À la mi-juillet 2026, neuf mois après l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, la Commission européenne a annoncé un plan d'aide d'environ 884 millions d'euros pour la reconstruction de la région (lien archivé ici).
Une vidéo décontextualisée
Une recherche d'images inversées a permis à l'AFP de retrouver plusieurs articles de médias arabophones et israéliens consacrés à une manifestation organisée le 12 juin 2026 à Kafr Kanna, en Galilée, dans le nord d'Israël (liens archivés ici, ici et ici).
Selon ces articles, des employés d'une boucherie manifestaient pour dénoncer la recrudescence de la violence et de la criminalité dans la région, qu'ils considéraient comme une menace pour la sécurité et la vie des habitants.
Un reportage de Radio Al Shams, un média basé à Nazareth qui se présente comme "une station de radio pour la minorité arabe du pays", indique que la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux a été filmée lors de cette manifestation (lien archivé ici).
La mobilisation faisait suite à une fusillade survenue dans la boucherie au début du mois de juin 2026, au cours de laquelle l'un des employés avait été blessé.
L'AFP a pu géolocaliser les lieux à l'aide de Google Street View : la vidéo virale a bien été filmée devant cette boucherie de Kafr Kanna.
Dans une vidéo publiée sur Instagram le 12 juillet 2026, la scène est visible sous un angle différent (lien archivé ici). À l'arrière-plan, on distingue la devanture de la boucherie, reconnaissable à sa façade en bois et à ses enseignes comportant des lettres rouges en hébreu et en arabe ("ماهر عواودة للحوم מעדניית לב העיר").
La façade visible dans la vidéo correspond à celle de la boucherie, comme le montre une photographie publiée sur son compte Instagram le 19 juin 2026 (liens archivés ici et ici).
La description du compte Instagram indique également l'adresse de la boucherie à Kafr Kanna (lien archivé ici).
Une autre vidéo permet de confirmer le lieu de protestation (lien archivé ici). Dans une séquence publiée le 13 mars 2026 sur la page Facebook officielle de la boucherie (à droite ci-dessous), on distingue, dans le reflet de la porte vitrée, la façade d'un commerce situé de l'autre côté de la rue (lien archivé ici). Cette façade présente des similitudes avec celle visible à l'arrière-plan de la vidéo devenue virale (à gauche ci-dessous).
Le propriétaire de la boucherie, Maher Awawdeh, s'est entretenu avec l'AFP le 14 juillet 2026 au sujet de la manifestation.
Selon lui, le 6 juin 2026, des hommes armés non identifiés ont ouvert le feu dans sa boucherie, blessant l'un de ses employés. En réaction, M. Awawdeh a décidé de jeter la viande dans la rue, en signe de protestation contre la violence qui touche la communauté arabe en Israël. Ces informations ont également été rapportées par les médias locaux cités précédemment.
Kafr Kanna et la minorité arabe frappées par une flambée de criminalité
Les Arabes israéliens, descendants des Palestiniens restés sur leurs terres après la création d'Israël en 1948, représentent environ 21% de la population du pays, forte de plus de 10 millions d'habitants (lien archivé ici).
La criminalité s'est fortement intensifiée ces dernières années dans cette minorité, où des gangs extorquent de l'argent aux habitants et commerçants en échange de leur "protection" et tuent fréquemment ceux qui refusent de payer, sur fond de prolifération des armes à feu et d'accusations d'inaction des forces de l'ordre (lien archivé ici).
Le bilan des citoyens arabes israéliens tués dans ce type de violences s'élève désormais à 142 depuis le début de l'année, selon l'ONG israélienne Abraham Initiatives, qui promeut l'inclusion de la minorité arabe, soit une hausse de 11% par rapport à la même période l'an dernier (lien archivé ici). Si cette tendance se poursuit, le record de 2025 (252 Arabes israéliens) pourrait être dépassé.
Kafr Kanna, ville arabe située au nord de Nazareth, est très souvent secouée par des affrontements et des heurts depuis plusieurs années, comme en juin 2023 ou encore en novembre 2014 comme l'a rapporté l'AFP (liens archivés ici et ici).
Dans un article publié le 22 février 2026, The Times of Israel, média en ligne basé à Jérusalem, s'est penché sur le niveau de criminalité à Kafr Kanna (lien archivé ici). Selon ce rapport, la localité a notamment été marquée par le passé par de violents affrontements récurrents entre les familles rivales "Awawdeh" et "Tawa".
Maher Awawdeh, le propriétaire de la boucherie, a déclaré à l'AFP qu'il n'était personnellement impliqué dans aucun différend. "C'est un problème qui touche toute une communauté, qui mérite de travailler en sécurité, de vivre en sécurité et de préserver ses moyens de subsistance des conséquences de conflits qui n'ont rien à voir avec des personnes innocentes", a-t-il déclaré.
Selon lui, la vidéo visait à adresser un message aux agresseurs : sa boucherie ne devait pas devenir une monnaie d'échange ni un instrument d'intimidation. Après que la vidéo a largement circulé en ligne et que les médias locaux ont relayé la manifestation, les hommes armés auraient approché M. Awawdeh pour lui présenter leurs excuses. Toujours, selon le propriétaire de la boucherie, ces excuses ont permis de mettre fin au différend entre les deux parties.
Retrouvez l'ensemble des articles de vérification de l'AFP consacrés au conflit israélo-palestinien ici.
Copyright AFP 2017-2026. Toute réutilisation commerciale du contenu est sujet à un abonnement. Cliquez ici pour en savoir plus.
