Non, le président turc n'a pas menacé d'envahir Israël en cas de violation du cessez-le-feu au Moyen-Orient
- Publié le 15 avril 2026 à 13:52
- Mis à jour le 15 avril 2026 à 17:33
- Lecture : 10 min
- Par : Pierre MOUTOT, AFP France
De vifs échanges ont eu lieu entre les gouvernements turcs et israéliens à la mi-avril autour du sujet d'un cessez-le-feu et des négociations entre l'Iran, Israël et les Etats-Unis. Dans ce contexte d'extrêmes tensions, des internautes ont partagé des publications faisant état de propos particulièrement belliqueux du chef d'Etat turc, Recep Tayyip Erdogan, agitant notamment le spectre d'une entrée en guerre de la Turquie contre Israël. Mais une analyse des discours dont sont censées provenir ces citations, démenties par le gouvernement turc, montre que ces déclarations sont tantôt anciennes, tantôt tronquées, et parfois même imaginaires.
"Le président turc a menacé d'envahir Israël en raison des bombardements continus du Liban", prétend un internaute dans un post Facebook publié le 12 avril et cumulant plus de 3.000 "J'aime", accompagné d'une citation attribuée à M. Erdogan : "Si le Pakistan n'avait pas joué les médiateurs dans la guerre entre les États-Unis et l'Iran, nous aurions remis Israël à sa place… De même que nous sommes intervenus en Libye et au Karabakh, nous pouvons intervenir en Israël. Il n'y a aucune raison de ne pas le faire".
La même citation est déclinée sur les réseaux sociaux, sur Facebook, X ou Reddit, dans des formulations variables et accompagnant divers articles, photos et vidéos.
D'autres citations attribuées au président turc Recep Tayyip Erdogan, adepte de formulations musclées, ont également circulé au même moment sur la plupart des plateformes : des publications selon lesquelles le chef d'Etat aurait récemment déclaré que "notre devoir est d'attaquer Israël" si le cessez-le-feu avec l'Iran était rompu, que Benjamin Netanyahu serait le "Hitler de notre temps", "aveuglé par le sang et la haine", ou que "toute attaque contre le Liban sera désormais considérée comme une attaque sur la Turquie" (lien archivé ici).
L'ensemble de ces publications, qui circulent également en anglais, en espagnol ou en arabe, a cumulé des millions de vues, de "J'aime" et de partages en l'espace de quelques jours.
Des démentis de l'Etat turc
Face à la viralité de ces publications, le Centre officiel de lutte contre la désinformation du ministère turc de la Communication a publié deux communiqués de presse le 12 avril 2026.
Publiés à une heure d'intervalle, les deux documents démentent une partie des propos prêtés au président de la République de Turquie : "Les expressions attribuées à notre Président, Son Excellence Recep Tayyip Erdoğan, et partagées sur certains réseaux sociaux, selon lesquelles 'en cas d’attaque contre l'Iran ou le Liban, nous la considérerions comme une attaque contre la Turquie', sont totalement infondées", peut-on lire sur le premier, accompagné d'exemples de publications trompeuses sur X (lien archivé ici).
Le second réfute l'information selon laquelle "la Turquie aurait proféré des menaces d'invasion contre Israël", attribuées à Recep Tayyip Erdogan par "certains organes de presse et publications sur les réseaux sociaux" (lien archivé ici). Outre des internautes sur les réseaux sociaux, certains médias ont en effet également relayé ces prétendus propos, comme le site d'informations conservateur britannique GB News, le journal israélien Jerusalem Post ou le quotidien The Telegraph. Les deux quotidiens ont ensuite supprimé leurs articles.
L'article du Telegraph, en particulier, a régulièrement été cité comme source par les publications trompeuses.
"Les affirmations contenues dans ces messages ne correspondent pas à la réalité et constituent des discours visant à nuire à la stabilité régionale", peut-on lire dans les communiqués du ministère de la Communication turc. Mais une grande quantité de posts sur les réseaux, reprenant les prétendues citations, ont continué d'être mis en ligne dans les jours suivants, du 12 au 15 avril.
Une citation imaginaire
L'AFP a vérifié les extraits vidéo des discours partagés par les publications trompeuses, afin de déterminer si ces propos ont bien été tenus par le chef d'Etat dans le cadre des récents développements de la guerre au Moyen-Orient. Ainsi, un extrait de discours de Recep Tayyip Erdogan d'une trentaine de secondes accompagne régulièrement les publications trompeuses, qui lui prêtent la phrase : "Si la guerre continue et que le Pakistan ne parvient pas à amener la paix, notre devoir est d'attaquer Israël".
La séquence remonte à un discours prononcé le 10 avril 2026 par le président turc à Istanbul, devant l'International Conference of Asian Political Parties (Icapp), forum qui regroupe de nombreux pays d'Asie (lien archivés ici et ici).
Le discours contient bien des attaques à l'endroit de l'Etat hébreu, décrit comme un "réseau génocidaire", qui "continue de tuer des enfants innocents, des femmes et des civils, au mépris de toute valeur humaine".
On y retrouve bien aussi l'expression "aveuglé par le sang et la haine", reprise dans de nombreuses publications (bien que souvent accompagnées de la mauvaise vidéo de discours), et même une comparaison entre une loi récemment adoptée par le Parlement israélien et les "politiques d'Hitler" : "Instaurer la peine de mort, n'est-ce pas là de l'apartheid ? N'est-ce pas là instrumentaliser le droit au service du fascisme racial ? Qu'en est-il ? Y a-t-il une différence fondamentale entre les politiques monstrueuses d'Hitler à l'encontre des Juifs et la décision prise par le Parlement israélien avec une grande fierté ?", s'interroge le président en faisant référence à une loi récemment adoptée par le Parlement israélien, instaurant "la peine de mort pour les terroristes" et taillée sur mesure pour ne s'appliquer qu'à des Palestiniens reconnus coupables de "terrorisme" (lien archivé ici).
Les déclarations ont été largement reprises dans la presse turque (lien archivé ici).
Mais on ne retrouve aucune trace dans ce discours d'une déclaration concernant une possible "invasion d'Israël", ni aucune référence aux négociations au Pakistan entre les Etats-Unis et l'Iran. On n'en trouve pas trace non plus dans les nombreuses reprises par les médias nationaux, et l'AFP n'a retrouvé aucune trace des formulations en question.
Un discours de 2024
D'autres citations, comme : "De même que nous sommes intervenus en Libye et au Karabakh, nous pouvons intervenir en Israël. Il n'y a aucune raison de ne pas le faire", sont parfois accolées à des extraits provenant du discours du 10 mars 2026 - mais on ne retrouve pas non plus cette phrase dans le texte du discours prononcé à Istanbul au sommet de l'Icapp en 2026.
On trouve cependant la même phrase en légende d'un autre extrait vidéo, provenant manifestement d'un discours différent.
Une recherche d'image inversée, combinée avec une recherche par mots-clés reprenant l'intitulé du bandeau visible sur la vidéo, permet de retrouver le discours dont est issu l'extrait : il s'agit d'une prise de parole du président turc à Rize, en Turquie, devant une section locale de son parti, l'AKP, en 2024 (lien archivé ici).
La transcription de l'extrait en question puis du discours original montre que Recep Tayyip Erdogan a bien prononcé ces mots : "A l'heure actuelle, le produit national brut a atteint 4,11 milliards. Quand nous sommes arrivés au pouvoir, il n'y avait pas une telle somme. Nos exportations s’élevaient à 36 milliards de dollars, à quelques millions de dollars. Mais aujourd'hui, nous avons atteint les 250 milliards. Dans l'industrie de la défense, quelles étaient nos importations et nos exportations ? Où en sommes-nous arrivés ? Mais mes chers frères, ne vous laissez pas tromper par tout cela. Nous devons être très forts pour qu’Israël ne puisse pas faire ce qu’il veut en Palestine. Tout comme nous sommes entrés au Karabakh, tout comme nous sommes entrés en Libye, nous ferons exactement la même chose avec eux. Rien ne nous en empêche.Nous devons simplement être forts pour pouvoir franchir ces étapes. Si aujourd'hui, face à Israël, nous agissons d'abord au nom d'Allah, si nous avons rompu tout commerce avec eux, si nous avons rompu nos relations, c'est avant tout une question de respect".
Cette citation et ce discours datent du 28 juillet 2024, et n'ont aucun rapport avec la situation actuelle ou avec le cessez-le-feu dans le cadre de la guerre au Moyen-Orient. A l'époque, les propos du président turc avaient été largement repris dans la presse turque et internationale (liens archivés ici et ici).
Immédiatement après la séquence, le chef d'Etat passe à un autre sujet, évoquant la visite au Parlement turc de Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne, et ne revient plus sur sa déclaration (lien archivé ici). La menace du président turc n'a pas été mise à exécution. Il s'agit bien d'une citation ancienne, tirée de son contexte, et sans rapport avec le cessez-le-feu ou la guerre d'Israël avec le Liban.
On ne trouve en revanche aucune mention de la citation "Si Israël persiste à jouer avec le feu et à entraver le processus de paix dans la région, nous veillerons à ce qu'il en tire une leçon", partagée en légende de la vidéo par plusieurs internautes.
L'ensemble des publications trompeuses, qui circulent également en anglais, en espagnol ou en arabe, a cumulé des millions de vues, de "J'aime" et de partages en l'espace de quelques jours.
Un contexte tendu
Les négociations directes entre les Etats-Unis et l'Iran ont échoué samedi 11 avril, le vice-président américain JD Vance ayant quitté Islamabad le 12 sans accord, faisant craindre pour la pérennité du cessez-le-feu conclu. Selon les termes de l'accord au moment de la publication de cet article, celui-ci devait expirer le 22 avril.
Les appels à reprendre les pourparlers se sont multipliés de la part de la communauté internationale : la Turquie s'est dite impliquée dans les tractations avec l'Egypte et le Pakistan, estimant les deux parties "sincères" sur la garantie du cessez-le-feu, que le Pakistan appelle à prolonger (liens archivés ici et ici). Le 14 avril, le président américain Donald Trump a évoqué une possible reprise à venir des discussions avec l'Iran au Pakistan (lien archivé ici).
Les mises en garde de Recep Tayyip Erdogan sur "d'éventuelles provocations et actes de sabotage" suivant l'entrée en vigueur du cessez-le-feu le 7 avril, visant indirectement Israël, ont été le point de départ de vifs échanges avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Celui-ci a vivement critiqué son homologue turc le 11 avril, accusant la Turquie d'inaction "face au terrorismeiranien" et de "massacrer ses propres citoyens kurdes" (lien archivé ici).
Des attaques auxquelles la présidence turque a réagi par la voix de son directeur de la communication Burhanettin Duran : "Netanyahu qui a orchestré un génocide à Gaza et attaqué sept pays de la région, cible notre Président par désespoir", a t-il commenté sur X.
Ces passes d'armes ont eu lieu dans un contexte de relations exécrables entre l'Etat hébreu et la Turquie. Ces tensions ne sont pas nouvelles, comme en attestent les déclarations de Recep Tayyip Erdogan en 2024. Elles ont cependant atteint un nouveau pic quand le procureur d'Istanbul a annoncé préparer l'inculpation de 35 personnes, dont Benjamin Netanyahu, les ministres de la Défense Israël Katz et de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, après l'arraisonnement au large de Gaza l'été dernier de la "Flottille de la Liberté" qui comptait acheminer de l'aide au territoire palestinien (lien archivé ici).
Cet acte d'accusation, surtout symbolique, réclame des peines de prison de milliers d'années pour "génocide", "privation de liberté" et "torture" notamment, selon l'agence étatique turque Anadolu (lien archivé ici).
Le 14 avril, Israël et le Liban ont annoncé leur décision d'entamer des négociations directes en vue d'une paix durable, laissant entrevoir une fin possible au conflit qui oppose l'Etat hébreu au mouvement chiite Hezbollah; une perspective toutefois obscurcie par une reprise des frappes israéliennes et des tirs de roquettes du Hezbollah le 15 avril (liens archivés ici et ici).
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