Cette photo vieille de dix ans ne montre pas un meurtre récent de citoyen malawite en Afrique du Sud
- Publié le 6 juillet 2026 à 15:50
- Lecture : 6 min
- Par : Tendai DUBE, AFP Afrique du Sud
- Traduction et adaptation : Monique NGO MAYAG, AFP Sénégal
L’Afrique du Sud est plongée depuis plusieurs mois dans une vague de manifestations hostiles aux immigrés, qui a déjà poussé des dizaines de milliers d'étrangers à quitter le pays. Sur les réseaux sociaux circulent de très nombreuses images d'agressions xénophobes, dont certaines sont présentées à tort comme récentes. C'est le cas d'une photo vastement partagée depuis fin juin, qui montrerait soi-disant un ressortissant malawite lapidé à mort lors des actuelles manifestations. Mais c’est faux : ce cliché a été pris par un photographe de l'AFP en 2015. Il montre effectivement une agression xénophobe, mais elle est ancienne et la victime n'est pas décédée.
L’Afrique du Sud fait face depuis plusieurs mois à une recrudescence de violences xénophobes visant des ressortissants d’autres pays africains, notamment du Ghana, du Malawi et du Nigeria. Des groupes de citoyens les accusent de prendre les emplois et les ressources des Sud-Africains, et les incitent violemment à quitter le pays (lien archivé ici).
Nombre d’émigrés ont ainsi été pris à partie et des commerces détenus par des étrangers ont été détruits ou pillés. Au moins quatre personnes ont trouvé la mort dans ces violences, selon le dernier bilan en date des autorités sud-africaines : deux Mozambicains, un Ethiopien et un Malawite (lien archivé ici).
De nombreuses images montrant ces agressions xénophobes circulent sur les réseaux sociaux. Mais parmi elles se cachent parfois des clichés plus anciens, qui ne montrent pas les violences actuelles.
C'est le cas d'une photo d'un homme en polo jaune et pantalon blanc, qui jette une pierre sur un autre homme allongé au sol. Elle est vastement partagée depuis fin juin par des comptes francophones mais surtout anglophones, prétendant qu'elle montrerait la lapidation à mort d'un citoyen malawite (1,2,3,4).
"Urgent : Un vendeur de rue malawite nommé Brian Mwanza aurait été tué à Durban lors d’une attaque xénophobe", prétend par exemple cette publication en français. "De nombreux témoins sont restés sur place sans intervenir", ajoute un autre post.
Les internautes prétendent que "Brian vendait des fruits à partir de sa charrette lorsque quatre hommes l'ont abordé en lui demandant quand il comptait retourner au Malawi". "Il leur a répondu qu'il possédait un passeport. Ils lui ont alors demandé de présenter un permis l'autorisant à vendre ses marchandises. Comme il n'a pas pu en fournir un, ils l'auraient violemment agressé, ce qui a entraîné sa mort", affirment-ils.
Ce narratif est davantage partagé en anglais, une des langues officielles en Afrique du Sud et au Malawi (1,2,3).
On trouve aussi dans cette langue une autre version de l'image, où l’agresseur porte un tee-shirt rouge et un pantalon noir. "Combien de vies devront encore être perdues avant que cela ne s’arrête ?", est-il écrit sur la photo.
Ces publications sont très reprises en ligne car elles interviennent après que la police sud-africaine a annoncé le 23 juin 2026 enquêter sur le meurtre d'un Malawite de 29 ans dans la province du KwaZulu-Natal, la région de Durban (dépêche archivée ici).
Dans ce cas avéré, l'homme a été attaqué par une foule avant de prendre la fuite puis de "glisser dans la rivière", a indiqué la police. "Il a été retrouvé sur la berge avec une blessure à la tête et des lésions à la bouche", indique le communiqué des autorités. Ni les autorités sud-africaines ni les autorités malawites - qui enquêtent aussi sur le sujet - n'ont communiqué l'identité de la victime.
Cette affaire, différente de celle évoquée par les publications, a aidé à ce que cette photo de lapidation soit largement reprise sur les réseaux sociaux.
Mais en réalité, ce cliché ne montre pas les violences xénophobes en cours dans le pays. Il a été pris il y a plus de dix ans.
Une photo prise à Johannesburg en 2015
L'image a été prise en 2015 par le photographe de l'AFP Marco Longari, qui a reconnu des versions retouchées de son cliché circulant sur les réseaux sociaux.
On retrouve en effet une photo presque identique sur AFP Forum, la banque d'images de l'AFP. "Un chauffeur de taxi local lance des pierres sur un homme à terre lors d'un affrontement avec des ressortissants étrangers dans le quartier d'affaires de Johannesburg, le 15 avril 2015", indique sa légende (lien archivé ici).
L'image diffusée en 2026 a été fortement recadrée. La couleur du tee-shirt de l'agresseur a également été modifiée, passant d'un vêtement noir à un tee-shirt jaune ou rouge, selon les publications. Son jean, initialement bleu foncé, a parfois été lui aussi retouché pour apparaître blanc.
On reconnait néanmoins distinctement la grille et les escaliers en arrière-plan, ainsi que les passants qui assistent à l'altercation. Ceux-ci ont exactement les mêmes poses et les mêmes tenues.
Cette agression datant de 2015, par son caractère marquant et ce qu'elle révélait de la société sud-africaine, avait à l'époque fait l'objet d'un récit de Marco Longari sur le blog "AFP Making-of", où les journalistes de l'agence racontent les coulisses de l'info qu'ils couvrent.
Dans un billet en anglais, le photojournaliste explique que l'incident a débuté dans une rue du centre ville de Johannesburg, appelée Rahima Moosa Street (anciennement Jeppe Street), lorsque le chauffeur d'un minibus local a heurté un ressortissant étranger avant de l'insulter (lien archivé ici).
Des témoins sont alors intervenus, ont extrait le chauffeur de son véhicule et l'ont roué de coups de pied. "D'autres chauffeurs de taxi sud-africains interviennent, et la situation dégénère en une bagarre de rue, avec des coups de pied, des coups de poing et des jets de pierres", raconte Marco Longari.
"À un moment, l'un des chauffeurs court vers un étranger tombé au sol et lui lance de toutes ses forces deux pavés à la tête" : c'est l'instant qu'a immortalisé le photographe dans le cliché qui nous intéresse ici. "Heureusement, la victime a été frappée par le côté de la pierre. Elle a été sonnée mais a pu se relever et semblait avoir échappé à des blessures graves", ajoute-t-il.
Grâce aux précisions géographiques, l'AFP a pu géolocaliser sur Google Street View l'endroit précis où la photo a été prise. Sur des images datant de 2017, on retrouve effectivement dans la rue Rahima Moosa l'entrée d'un bâtiment et une plaque d'égout qui correspondent à ce qu'on voit sur la photo diffusée récemment.
Cette analyse confirme que la scène s'est bien déroulée à Johannesburg, et non à Durban comme l'affirment les publications virales.
Plus de 35.000 départs
AFP Factuel a déjà vérifié de nombreuses autres images de violences présentées à tort comme de récents actes xénophobes en Afrique du Sud, comme ici ou encore là. Ce type de fausses informations et leur multiplication sur les réseaux sociaux contribuent à exagérer l’ampleur des violences sur le terrain et à entretenir la peur.
Pour Tino Maclean, un activiste interviewé par l'AFP qui aide des Zimbabwéens à rentrer dans leur pays d'origine, voir "tout les matins, au réveil" des "vidéos traumatisantes" de ce genre incite forcément les émigrés au départ.
"Vous connaissez l'impact des réseaux sociaux de nos jours : quand quelqu'un dit qu'il va vous tuer, vous ne pouvez pas trouver le sommeil", résume-t-il (dépêche en anglais archivée ici).
Début juillet, plusieurs milliers d'étrangers cherchaient toujours désespérément à quitter l'Afrique du Sud. Environ 11.000 personnes, principalement originaires du Malawi et du Zimbabwe, étaient massées le 3 juillet près de la ville frontalière de Musina pour remplir des formalités administratives de sortie du territoire, a signalé le média public SABC (dépêche archivée ici).
Selon l'Autorité de gestion des frontières, plus de 35.000 personnes ont déjà été rapatriées ou expulsées depuis le 7 juin.
L'Afrique du Sud a déjà connu plusieurs vagues de violences xénophobes meurtrières. En 2008, elles avaient fait 62 morts. Au moins sept personnes avaient également été tuées lors d'affrontements similaires en 2015 (liens archivés ici et ici).
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