Attention, ces propos racistes attribués à un commentateur du Mondial ont été trafiqués
- Publié le 24 juin 2026 à 16:07
- Lecture : 7 min
- Par : Agustin BAGNASCO, AFP Argentine
- Traduction et adaptation : Monique NGO MAYAG, AFP Sénégal
À l'occasion de la première journée du groupe I de la Coupe du monde 2026, la France et le Sénégal se sont affrontés le 16 juin. Dès le lendemain, un extrait de la retransmission du match par une chaîne sportive d'Amérique latine est devenu viral sur les réseaux sociaux. On y entend ce qui semble être le commentateur affirmer en espagnol que la France et le Sénégal sont "deux pays africains". Mais, même si les commentaires racistes à l'encontre des joueurs noirs sont récurrents dans le foot, cette séquence-là est trompeuse : l'enregistrement audio a en réalité été modifié, comme le montre la vidéo d'origine.
La France a débuté sa Coupe du monde le 16 juin par une victoire 3-1 contre le Sénégal aux États-Unis, l’un des trois pays hôtes de la compétition. En Amérique latine, la rencontre était diffusée par la chaîne DSports, du groupe DirecTV, avec des commentaires assurés par un journaliste argentin (liens archivés ici, ici et ici).
Une vidéo Instagram partagée plus de 18.000 depuis sa publication le 17 juin 2026 affirme qu’"un dérapage raciste" du commentateur serait survenu lors de ce match : "Sur la chaîne Direct TV Sport, Pablo Giralt a qualifié l'équipe du Sénégal de 'sénégral'. Il s'agit d'un jeu de mots raciste qui mélange 'sénégal' et 'negral', un terme qui signifie 'noir' en espagnol argentin et qui est souvent employé de façon péjorative".
Selon la voix off, le journaliste aurait "ensuite déclaré à la mi-temps qu'on assistait à un match entre deux pays africains, plaçant ainsi la France dans cette catégorie. Ses propos ont été largement relayés sur les réseaux sociaux et ont provoqué une très vive indignation en France, au Sénégal et à travers le continent africain".
Cette séquence vidéo ou le résumé de son contenu ont ensuite été vastement relayés à travers la toile d’Afrique francophone, notamment au Bénin, au Sénégal ou encore en Côte d’Ivoire.
"L'équipe de France traité d’'Africains par un commentateur", peut-on ainsi lire sur une page Facebook ivoirienne, ayant recueilli plus de 6.000 mentions "j'aime" depuis le 17 juin.
Des messages similaires circulent aussi en anglais, en espagnol et en portugais. Mais ces propos résonnent particulièrement pour les internautes d’Afrique francophone, où ils font écho à une récente déclaration du président de l’Assemblée nationale sénégalaise, Ousmane Sonko, .
Dans un entretien accordé à France 24 et RFI à Dakar, l’opposant sénégalais Ousmane Sonko avait ainsi déclaré le 15 juin à propos du match France-Sénégal : "Ce n’est qu’un match de football. Mais pour avoir une lecture politique de ce match, quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique" (lien archivé ici).
Ce contexte donne lieu à de nombreux commentaires moqueurs ou sarcastiques sous les publications relayant les propos attribués au journaliste argentin. "Donc l'Argentine est raciste, mais quand le même propos vient [sic] de Sonko, c'est la sagesse divine", ironise ainsi l'un d'eux.
Mais en réalité, le commentateur du match pour DSports n'a pas déclaré que la France et le Sénégal étaient deux pays africains.
Un extrait manipulé
La séquence vidéo où ces propos lui sont attribués provient de "La Derecha Diario", un compte sur X qui se présente comme un média relayant des informations que les autres médias passeraient sous silence. Il publie régulièrement des contenus à caractère xénophobe ou raciste.
Créé en 2019 et basé en Argentine, le compte avait déjà publié des messages qualifiant les Bleus de "sélection africaine de France" et présentant les joueurs sénégalais comme leurs "compatriotes".
Le jour de la rencontre France-Sénégal, il affirmait notamment que "la majorité des joueurs de l'équipe nationale de France sont afrodescendants et un seul des titulaires du match contre le Sénégal est d'origine française", reprenant ainsi des éléments de langage associés à la théorie complotiste du "grand remplacement" en France.
Bien que la publication à l'origine de la polémique ait depuis été supprimée, l'AFP a pu en conserver une archive. On pouvait y lire en espagnol : "Le commentateur argentin de DirecTV Sports a appelé le Sénégal 'Senegral' et la France, un pays africain".
Les recherches de l'AFP ont permis de retrouver un commentaire publié sur X sous cette vidéo, dans lequel un internaute affirme avoir revu l'intégralité de la retransmission. Selon lui, la vidéo virale est un "montage" partiellement modifié car si le commentateur a bien prononcé le mot "Senegral" - sans qu'on sache si cela était fait exprès ou pas -, il n'évoque à aucun moment le fait que la France et son adversaire seraient "deux pays africains" (lien archivé ici).
Une vidéo jointe à ce commentaire montre cette même séquence, située à la fin de la première période. Dans la version authentique, le commentateur ne dit pas "les deux pays africains à égalité", mais déclare simplement en espagnol : "La première mi-temps est terminée dans le New Jersey. Zéro pour la France, zéro pour le Sénégal. Groupe I de la Coupe du monde" ("Se ha terminado el primer tiempo en New Jersey. Cero para Francia, cero para Senegal. Grupo I de la Copa del Mundo").
D'autres extraits de la retransmission ont également été publiés en ligne et confirment cette version (lien archivé ici).
L'AFP a pu vérifier cette séquence dans l'intégralité du match, disponible sur la plateforme de streaming de DirecTV (lien archivé ici). Aucun passage ne contient les propos attribués au commentateur.
Par ailleurs, plusieurs publications ont identifié à tort Pablo Giralt comme l'auteur de ces propos (lien archivé ici).
Le journaliste à l'antenne était en réalité Nicolás Haase et il a dénoncé dès le 17 juin sur X un contenu "manipulé numériquement" lui faisant dire "quelque chose [qu'il n'a] jamais dit" (lien archivé ici).
En effet, une analyse de l'audio, réalisée par l'AFP à l'aide du détecteur de deepfakes Hiya.com sur l'outil de vérification InVID-WeVerify (co-développé par l'AFP), confirme qu'un fragment a été "très probablement généré par l'IA".
Les résultats montrent que la première partie de l'extrait (partie en vert et jaune ci-dessous) correspond bien à l'enregistrement authentique du commentateur, tandis que la seconde (partie en rouge ci-dessous), celle mentionnant les "deux pays africains", présente de fortes probabilités de manipulation.
Les internautes ont notamment affirmé que le journaliste a fait une blague raciste en prononçant le mot "Sénégral". "Negral", terme généralement employé pour désigner certaines variétés plus foncées d'arbres, de fruits ou une teinte noirâtre, ressemble à "negro", c'est-à-dire "noir" en espagnol (lien archivé ici).
Interrogé le 19 juin 2026 par l'AFP au sujet de la prononciation de "Sénégral" au lieu de "Sénégal" pour désigner l'équipe opposée à la France, le commentateur argentin Nicolás Haase n'avait pas répondu à nos sollicitations au moment de la publication de cet article de vérification.
France-Argentine, une rivalité marquée par des polémiques raciales
Cette manipulation s'inscrit dans un contexte plus large de manifestations racistes récurrentes autour des origines des joueurs de l'équipe de football française (lien archivé ici).
Lors de la finale de la Coupe du monde 2022 remportée par l'Argentine, plusieurs supporters argentins avaient entonné des chants racistes visant les joueurs français d'origine africaine, des comportements alors condamnés par la Fédération française de football (liens archivés ici et ici).
Deux ans plus tard, le milieu de terrain argentin Enzo Fernández avait présenté ses excuses après avoir repris une chanson similaire à la suite du sacre de l'Argentine en Copa América (lien archivé ici).
Fin 2025, l'ancien attaquant Sergio Agüero avait lui aussi suscité des critiques en riant d'une plaisanterie comparant l'équipe du Sénégal à l'équipe réserve de la France (lien archivé ici).
Les origines africaines d'une partie des joueurs de l'équipe de France alimentent régulièrement les débats et commentaires sur les réseaux sociaux (lien archivé ici). Si certains messages prennent la forme d'attaques ou de propos racistes, d'autres revendiquent au contraire ces liens comme un motif de fierté, notamment parmi des internautes africains, des humoristes - en France ou aux Etats-Unis - ou encore certaines personnalités politiques (liens archivés ici et ici).
Les grands événements sportifs s'accompagnent régulièrement de vague de désinformation. Cette année, l’AFP a déjà vérifié plusieurs infox en lien avec le Mondial 2026, comme ici, ici et ici (articles en français et en anglais).
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