Non, l'ONG Human Rights Watch n’a pas accusé l’opposition congolaise d’avoir armé des manifestants à Kinshasa

Un projet de réforme constitutionnelle est en cours en République Démocratique du Congo et devrait ouvrir la voie à un troisième mandat pour le président Félix Tshisekedi. L’opposition congolaise a tenté d'organiser le 12 juin 2026 une manifestation contre ce projet, qui a été violemment dispersée par les forces de l’ordre. Plusieurs publications sous-entendent que cette répression était justifiée car les manifestants auraient été "armés de machettes", comme l'aurait affirmé lors d'une interview sur France 24 une dirigeante de Human Rights Watch (HRW), Ida Sawyer. Mais en réalité, l’humanitaire n’a jamais tenu de tels propos, a démenti l'ONG auprès de l’AFP, ce qu'a confirmé France 24. La vidéo de son intervention sur la chaîne est antérieure à la manifestation et l'audio qui l'accompagne a probablement été généré par IA.

A la tête de la République démocratique du Congo (RDC) depuis 2019, Félix Tshisekedi, 63 ans, arrivera au terme de son second mandat de cinq ans en 2028, sans possibilité normalement de se représenter. Mais une proposition de loi en cours d'examen début juin à l'Assemblée nationale pourrait permettre de réformer les articles de la Constitution concernant le nombre et la durée des mandats présidentiels, à l'issue notamment d'un référendum. 

Les principaux partis de l'opposition congolaise se dressent contre ce qu'ils considèrent comme une tentative de M. Tshisekedi de se maintenir au pouvoir. Ils ont tenté d'organiser le 12 juin un rassemblement devant le Parlement à Kinshasa pour exiger le retrait de cette proposition de loi. Officiellement interdit par les autorités, ce rassemblement s’est heurté à un important dispositif de sécurité. Les manifestants ont été dispersés à coups de gaz lacrymogènes et certains protestataires ont riposté avec des jets de pierres. Plusieurs blessés ont été enregistrés (liens archivés ici et ici).

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses publications sur Facebook (1,2,3) et sur X (1, 2) soutiennent que l’opposition congolaise aurait armé les manifestants en vu de ce face à face, invoquant des déclarations qui auraient été faites par une représentante de l’ONG Human Rights Watch (HRW).

"L’américaine IDA SAWYER condamne l’opposition congolaise d’avoir utilisé les machettes contre la police pendant la manifestation" [sic], affirme par exemple cette publication qui cumule 3.900 "j’aime" depuis le 13 juin 2026.

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Capture d’écran Facebook prise le 24 juin 2026 / Croix rouge ajoutée par l’AFP.

Toutes ces publications s’appuient sur un montage de photos et d'un audio prétendument tirés d'une interview qu’Ida Sawyer, directrice de la division "Crises, conflits et armes" à Human Rights Watch, aurait donnée à la chaîne France 24, dont on reconnaît le logo (liens archivés ici et ici).

"Selon notre source sur le terrain, on nous confirme que l’opposition congolaise avait armé certains militants avec des machettes qui ont essayé d’attaquer la police", déclare en français une voix féminine censée être celle d'Ida Sawyer. Face à des "actes ignobles condamnés par les Nations Unies" et une "insécurité totale", la police "n’avait pas d’autre choix que de sécuriser le reste de la population", l’entend-on justifier.

Mais malgré son caractère viral, cette prise de parole attribuée à Ida Sawyer n’est pas authentique.

Vidéo antérieure à la manifestation

Le rassemblement avorté de l’opposition congolaise du 12 juin a été couvert par de nombreux médias, aussi bien en RDC qu’à l’international (1,2,3,4). Il serait donc logique de retrouver en ligne des articles évoquant les déclarations de Mme Sawyer, vu la gravité des faits évoqués et la renommée de son ONG.

Cependant, une recherche par mot-clé avec des groupes de mots comme "Ida Sawyer" et "accusation opposition RDC", ou bien "Ida Sawyer" et "militants armés 12 juin 2026", nous apprend qu’aucun média crédible dans le pays ou à l’étranger ne fait écho de ces propos prêtés à Mme Sawyer.

Nous essayons donc de retrouver la séquence originale dans laquelle elle se serait exprimée. Une recherche d’image inversée réalisée sur des parties du collage permet de constater que deux vidéos différentes ont été utilisées pour faire croire que l’humanitaire s’exprimait dans le cadre d’un direct de France 24.

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Capture d'écran de la vidéo virale Facebook effectuée le 24 juin 2026 / Encadrés de couleurs ajoutés par l'AFP.

Le montage visuel reprend en effet d’un côté un duplex de France 24 datant du 12 juin 2026, dans lequel la correspondante de la chaine en RDC, Aurélie Bazzara Kibangula, évoque les dernières discussions sur la proposition de loi à l'Assemblée. La chaine et la journaliste ont tous deux confirmé à l'AFP que la capture d'écran provenait de ce duplex (lien archivé ici).

Mais en visionnant l’intégralité de cette séquence disponible sur le site de la chaîne, on constate qu’Ida Sawyer n’y apparait à aucun moment. La seule personne interviewée est l’opposant congolais Martin Fayulu.

La vidéo incrustée où l’on voit Ida Sawyer intervenir depuis Washington est elle en réalité bien antérieure à la manifestation de l’opposition congolaise à Kinshasa.

Cette interview donnée à la BBC, dont on reconnaît l’habillage rouge, et non à France 24, a été publiée le 8 août 2025 sur la page Facebook de Human Rights Watch. On y reconnaît l’humanitaire qui porte la même tenue, avec en arrière-plan la même bibliothèque et le même tableau (lien archivé ici).

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Capture d'écran de la vidéo publiée sur Facebook en 2025 par HRW, réalisée le 24 juin 2026 / Encadrés de couleurs ajoutés par l'AFP.
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Capture d'écran de la vidéo partagée en juin 2026 dans diverses publications Facebook, réalisée le 24 juin 2026 / Encadrés de couleurs ajoutés par l'AFP.

Dans cette interview en anglais, Mme Sawyer dénonçait les violences des soldats israéliens à l’encontre des Palestiniens venus chercher à manger dans les sites de distribution de nourriture à Gaza. A aucun moment elle n’évoque la RDC.

Position de HRW à l’opposé

Contactée par l’AFP, l’ONG Human Rights Watch a confirmé qu'Ida Sawyer n’avait pas été "interviewée par la correspondante de France 24 en direct sur les antennes de la chaîne entre le 12 et le 13 juin 2026".

"Elle n’a pas non plus accusé l’opposition congolaise d’avoir armé ses militants lors de son sit-in aux abords du Palais du Peuple le 12 juin 2026", a démenti l’organisation.

L’ONG a précisé que la seule réaction d'Ida Sawyer au sujet du rassemblement de l’opposition a été publiée sur son compte X le 12 juin 2026. Celle-ci est loin de justifier la répression policière qui s’est abattue sur les manifestants (lien archivé ici).

Au contraire, elle dénonce au nom de HRW dans un long thread "les violences les plus graves contre l’opposition politique depuis le début des discussions actuelles sur la révision constitutionnelle".

"Les droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique doivent être respectés", a-t-elle martelé, appelant le gouvernement à "mener une enquête impartiale, approfondie et transparente sur les violences" qui se sont abattues le 12 juin sur les manifestants.

Audio probablement généré par IA

Mais alors, d’où provient le son de la prétendue interview où l’on entend Mme Sawyer accuser l’opposition ? Il est très probable que cet audio diffusé sur les réseaux sociaux ait été généré par intelligence artificielle.

Tout d'abord, le fait que la dirigeante d'origine américaine s'exprime en français peut mettre la puce à l'oreille. Il est extrêmement rare qu'elle donne des interviews dans cette langue, a indiqué à l'AFP Human Rights Watch, affirmant que sa dernière prise de parole dans la langue de Molière datait d'il y a huit ans (lien archivé ici). 

On remarque aussi que la voix attribuée à Mme Sawyer dans les récentes publications sur Facebook ne ressemble pas à celle qu'on entend dans son interview en anglais à la BBC, ni même à celle de sa dernière interview en français. Son accent en français est aussi fort différent entre les deux audios.

Plusieurs analyses menées par l’AFP à l’aide d’outils de détection d’IA considèrent "très probable" que l’audio ait été généré par cette technologie. 

Le détecteur de deepfakes Hiya.com, disponible sur l'outil de vérification InVID-WeVerify co-développé par l'AFP, et l’outil en ligne Hive Moderation estiment respectivement à 89% et 87% les chances que cet audio ait été généré par IA.  

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Captures d'écran des résultats d'une analyse lancée sur Hiya.com (à gauche) et sur Hive Moderation (à droite), prises le 24 juin 2026.

Félix Tshisekedi vers un troisième mandat ?

Depuis la manifestation réprimée du 12 juin, le camp présidentiel a réussi sans grand suspense - puisque l'union présidentielle y détient une large majorité - à faire adopter au Parlement la proposition de loi relative à l’organisation des référendums, qui permet notamment au président d'en solliciter un sur la modification de la Constitution (lien archivé ici). 

L'opposition craint surtout que le dirigeant ne réclame par ce biais une modification de l’article 220, qui dispose que "la forme républicaine de l’Etat, le principe du suffrage universel, la forme représentative du Gouvernement, le nombre et la durée des mandats du Président de la République, l’indépendance du pouvoir judiciaire, le pluralisme politique et syndical, ne peuvent faire l’objet d'aucune révision constitutionnelle" (lien archivé ici).

La proposition de loi est déjà sur le bureau de Félix Tshisekedi, qui décidera prochainement de le promulguer ou non. Or, le chef de l'État et ses partisans préparent depuis des mois l'opinion à l'idée qu'il puisse prolonger son séjour dans l'imposant Palais de la Nation, qui abrite les bureaux présidentiels dans la capitale congolaise (dépêche archivée ici). 

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Le président de la RDC, Félix Tshisekedi, le 5 février 2026 à Washington (AFP / SAUL LOEB)

"Sans une pression suffisante, le pouvoir n'a pas l'intention de s'arrêter dans son projet de changement de la Constitution", avertit Ithiel Batumike, analyste politique au centre de recherches congolais Ebuteli (liens archivés ici et ici).

L'opposition, affaiblie depuis la présidentielle de 2023, a appelé à une nouvelle marche le 8 juillet pour réclamer la démission de Félix Tshisekedi. 

L'ex-président Joseph Kabila (2001-2019) avait tenté de conserver le pouvoir au-delà de deux mandats en modifiant la loi électorale en 2015. Des manifestations réprimées dans le sang et la pression internationale l'avaient finalement contraint à renoncer. Opposant à l'époque, Félix Tshisekedi s'était élevé, au nom de la démocratie, contre le projet de son prédécesseur.  

AFP Factuel a déjà vérifié plusieurs infox sur ce projet de réforme constitutionnelle en RDC, comme ici ou encore ici.

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