Non, cette vidéo ne montre pas une musulmane se convertir au christianisme

Selon un sondage de l'Ifop de septembre 2025, 66% des Français musulmans déclarent avoir été victimes de comportements racistes au cours des cinq dernières années, soit trois fois plus que l'ensemble des Français, des chiffres qui s'inscrivent dans un contexte de recrudescence globale des discours haineux, notamment sur les réseaux sociaux. Depuis 2024, une vidéo censée montrer le baptême d'une ancienne musulmane circule largement sur internet, suscitant de nombreux commentaires islamophobes. Mais la séquence montre en réalité le baptême d'une adolescente brésilienne de 14 ans célébré en décembre 2024, sans lien avec l'islam, comme l'a confirmé la mère de la jeune fille à l'AFP.

"De l'islam à la lumière du Christ Ressuscité. Sa joie est immarcescible [qui ne peut se flétrir, NDLR]", affirme Jean Messiha, figure de l'extrême droite qui occupait la huitième place sur la liste du parti Reconquête lors des élections européennes de 2024 (lien archivé ici).

Partagée des centaines de fois et cumulant près d'un demi-million de vues depuis le 15 juin 2026, la vidéo publiée sur Instagram par le responsable politique montre une cérémonie de baptême, un rite fondamental marquant l'entrée d'un fidèle dans la communauté chrétienne, qu'elle soit orthodoxecatholique, protestante ou évangélique (liens archivés ici, ici, ici et ici).

On y voit une adolescente vêtue de noir s'avancer vers deux femmes qui échangent quelques mots avec elle avant de l'immerger dans l'eau, conformément au rite de baptême pratiqué dans certaines églises évangéliques.

Sous la publication, plusieurs commentaires aux relents islamophobes s'accumulent : "De l'oppression à l'émancipation", écrit un internaute. "De l'obscurité à la lumière", ajoute un autre.

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Capture d'écran prise le 23 juin 2026 sur Instagram. Croix rouge et floutages ajoutés par l'AFP.

Depuis fin 2024, cette séquence a circulé sur Facebook (1, 2), Instagram, Threads, X (1, 2) et TikTok (1, 2, 3), et est accompagnée de descriptions différentes dans plusieurs langues, notamment en anglais et en arabe.

En janvier 2025, la "Tribune chrétienne", qui dit rapporter "l'actualité des Chrétiens en France et dans le monde", relayait ainsi la vidéo en affirmant : "Née musulmane, une femme témoigne de la joie incomparable qu'elle a ressentie lors de son baptême, une joie que seule [sic] le Christ peut donner, et qui a transformé son âme en une véritable rencontre avec la Lumière".

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Capture d'écran prise sur le site de la Tribune chrétienne le 23 juin 2026. Croix rouge et floutage ajoutés par l'AFP.

Une vidéo décontextualisée

Plusieurs recherches d'images inversées ont permis à l'AFP de retrouver la première occurrence de cette séquence : celle-ci a été mise en ligne sur Instagram le 1er décembre 2024 (lien archivé ici). Devenue virale, la vidéo originale cumule aujourd'hui près de 3 millions de "J'aime" et environ 250 millions de vues.

La légende, rédigée en portugais, indique : "Je voulais essayer de décrire ce jour et ce moment, mais les mots me manquent. Ma fille, nous sommes si fiers et heureux pour toi @wzz.mayaaa nous t'aimons !".

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Capture d'écran prise le 23 juin 2026 sur Instagram. Floutage ajouté par l'AFP.

L'auteure de cette publication est Talita Vaz, la mère de Maysa, l'adolescente que l'on voit être baptisée dans la vidéo (lien archivé ici).

Contactée le 23 juin 2026 par l'AFP, Talita Vaz a expliqué que le baptême avait eu lieu à l'église baptiste Dunamis (Igreja Batista Dunamis) de Belo Horizonte, dans l'Etat du Minas Gerais, au Brésil, alors que sa fille était âgée de 14 ans (lien archivé ici).

Issue d'une famille croyante mais non pratiquante, Maysa aurait choisi de se faire baptiser dans une "église évangélique baptiste", explique Mme Vaz, qui assure que sa fille n'a jamais été musulmane.

En effectuant des recherches par mots-clés, l'AFP a également retrouvé une autre vidéo de la même cérémonie publiée sur le compte Instagram de l'église : filmée sous un angle différent, elle montre le baptême de plusieurs enfants, dont celui de Maysa (lien archivé ici).

"Dimanche dernier (01/12), nous avons eu notre culte de baptême ! Quelle bénédiction et quelle joie ç'a été ce matin-là !!", peut-on lire, en portugais, dans la description de cette publication.

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Capture d'écran prise le 23 juin 2026 sur Instagram. Encadré vert ajouté par l'AFP.

Alors que le port de vêtements blancs est traditionnel lors de baptêmes, Talita Vaz explique que l'église de sa fille a choisi des vêtements noirs afin d'éviter que les tenues féminines ne deviennent "transparentes" une fois immergées dans l'eau (lien archivé ici).

En analysant la bande sonore de la vidéo, on entend la foule acclamer en portugais "Tu vas mourir" ("Tu vai morrer"). Pour les évangéliques, cette formule symbolise "la mort au monde et la renaissance dans le Christ", analyse la mère de Maysa.

"Je suis très ouverte à toutes les religions. Mais ce qui me dérange vraiment, c'est que cette vidéo soit diffusée de manière totalement décontextualisée", déplore-t-elle.

Talita Vaz affirme également que certains internautes en ont profité pour générer des revenus grâce aux réseaux sociaux : "J'ai déjà vu des vidéos [du baptême de Maysa] atteindre 10 millions de vues avec de fausses explications. Les gens en profitent, parce que TikTok rémunère en fonction du nombre de vues, [mais] ils ne racontent jamais la véritable histoire".

Selon elle, cette viralité mondiale lui a permis d'atteindre jusqu'à "115.000 abonnés" sur les réseaux sociaux. Cependant, elle a aussi exposé sa famille à des menaces et à du harcèlement : "J'ai fermé les commentaires et désactivé Instagram pendant un certain temps, parce que nous avons reçu énormément de menaces. Il y a également eu de nombreux messages à caractère sexuel visant ma fille".

Aujourd'hui, Talita Vaz affirme avoir renoncé à signaler systématiquement les contenus trompeurs. "Avant, je signalais les publications, je contactais les administrateurs des pages et je répondais en commentaire. Désormais, je ne le fais plus, car on finit par perdre le contrôle de la situation", explique la mère de Maysa, qui précise avoir été bloquée à plusieurs reprises ou avoir vu ses commentaires supprimés lorsqu'elle tentait de rétablir les faits.

Une récupération politique

Au 1er janvier 2026, la population en France est estimée à 69,1 millions d'habitants, selon l'Insee (lien archivé ici).

Le pays compte entre cinq et six millions de musulmans pratiquants et non-pratiquants, selon plusieurs études sur le sujet, réalisées notamment par le Pew Research Center, l'Institut Montaigne, l'Insee et l'Ined (liens archivés ici, ici, ici et ici). L'islam constitue ainsi la deuxième religion du pays, et la communauté musulmane française est l'une des premières en Europe.

Bien que la vidéo que nous vérifions soit détournée de son contexte depuis fin 2024, elle a connu un regain de visibilité en France en juin 2026 après son partage par Jean Messiha, personnalité d'extrême droite connue pour ses positions particulièrement hostiles à l'islam (lien archivé ici). Ses affirmations ont d'ailleurs déjà fait l'objet de plusieurs vérifications par l'AFP (1, 2, 3, 4, 5, 6).

"La seule chose qui défigure notre pays, la lèpre de l'islam radical", avait-il par exemple affirmé.  (liens archivés ici).

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Jean Messiha prononce un discours lors d'un meeting de campagne en vue des prochaines élections parlementaires de l'Union européenne (UE), prévues pour juin 2024, à Paris (France), le 6 mai 2024. (AFP / Geoffroy VAN DER HASSELT)

En septembre 2025, le recteur de la Grande mosquée de Paris, Chems-eddine Hafiz, avait appelé à un "sursaut face à la musulmanophobie" qui est, pour une très large majorité de Français musulmans sondés par l'Ifop, "un phénomène répandu". "La lutte contre la musulmanophobie n'est pas une revendication communautaire. Elle est un enjeu de sécurité nationale et de cohésion républicaine", affirmait M. Hafiz dans un communiqué (lien archivé ici).

Selon ce sondage, commandé par la Grande mosquée de Paris et réalisé en août et septembre 2025, 82 % des Français musulmans estiment que la haine envers les musulmans "est aujourd'hui en France un phénomène répandu" (lien archivé ici).

D'autres chiffres sont jugés "alarmants" par le recteur : ainsi 66 % des Français musulmans déclarent avoir fait l'objet de comportements racistes au cours des cinq années précédentes, soit trois fois plus que l'ensemble des Français (20 %), selon une partie du sondage réalisée en 2023.

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