Non, une transition de genre n'est pas systématiquement "remboursée par le contribuable"
- Publié le 5 juin 2026 à 12:00
- Lecture : 9 min
- Par : Méïssa GUÈYE, AFP France
La transidentité fait régulièrement l'objet de débats sur les réseaux sociaux, notamment concernant les soins médicaux susceptibles d'être engagés dans le cadre d'une transition. Dans le sillage d'une récente décision de justice concernant la prise en charge de soins pour des personnes trans, des internautes ont ainsi affirmé dans des publications largement relayées qu'une "transition complète" coûterait "100.000 euros" et serait "entièrement remboursée par le contribuable". En réalité, les parcours de transition sont très divers et ne peuvent être réduits à un coût unique ou à un mode de prise en charge uniforme.
Le 29 avril 2026, la Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Rhône et la Caisse nationale d'assurance maladie (CNAM) ont été condamnées à des dommages et intérêts pour avoir refusé la prise en charge des frais médicaux liés aux parcours de transition de genre de quatre personnes (lien archivé ici).
Le tribunal judiciaire de Lyon a reconnu une "atteinte à la vie privée" et une "discrimination en raison de l'identité de genre" (lien archivé ici).
Cette décision a suscité une vague de commentaires en ligne : plusieurs internautes ont notamment exprimé sur X leur indignation face au remboursement de soins médicaux liés à une transition, certains les qualifiant d'"actes médicaux de confort".
"Un homme qui transitionne pour devenir une femme, c’est au minimum 100 000 €. comme une épilation définitive… Une femme qui transitionne pour devenir un homme, c’est environ 40 000 €", affirme l'un d'eux dans une publication cumulant plus de 250.000 vues et partagée plus de 4.000 fois, y voyant la conséquence "de l'idéologie de certains qui nous gouvernent".
"Une transition complète c'est 100.000€, entièrement remboursée par le contribuable !", peut-on aussi lire dans une réponse à une publication.
Ce n'est pas la première fois que ce type d'affirmations circule en ligne, et certaines ont déjà été vérifiées par nos confrères des Surligneurs en 2024, s'agissant notamment du coût des soins médicaux pouvant être engagés dans le cadre d'une transition de genre, et de leur remboursement par la Sécurité sociale (liens archivés 1, 2, 3).
Mais contrairement à ce que laissent entendre les publications que nous examinons, il n'y a pas de réalité homogène des parcours de transition en France, tels que décrits par les professionnels de santé, les associations et la Haute Autorité de Santé (HAS ; lien archivé ici).
La notion de "transition complète" ne renvoie à aucune définition reconnue : il n'existe pas une transition de genre, mais une pluralité de parcours qui n'impliquent pas tous un suivi médical, et encore moins un protocole de soins standard incluant systématiquement une intervention chirurgicale. Une transition peut ainsi se limiter à des démarches sociales, juridiques ou administratives.
Des parcours de transition différents
Les recommandations de bonnes pratiques publiées en juillet 2025 par la Haute Autorité de Santé, premières recommandations nationales consacrées à la prise en charge médicale des adultes trans en France, rappellent qu'il "n'existe pas de 'parcours type' de transition" (lien archivé ici).
Le texte souligne que les parcours sont "marqués par des priorités individuelles" pour chaque personne et que le parcours de soins "ne se superpose que partiellement" au parcours de transition (capture d'écran ci-dessous).
"Il y a autant de parcours de transition qu'il y a de personnes trans", résume auprès de l'AFP Niléane Dorffer, présidente de l'association Toutes des Femmes (liens archivés ici et ici).
"Une femme trans ne va pas forcément faire de vaginoplastie [qui consiste à créer des parties génitales féminines, NDLR], ne va pas forcément faire d'opération de la poitrine, ne va pas forcément prendre tel traitement hormonal. Pareil pour les hommes trans", ajoute-t-elle.
Certaines personnes trans n'engagent aucun parcours médical, leur transition passant par exemple par un changement de prénom, l'utilisation de nouveaux pronoms ou encore une modification de l'état civil.
Cette diversité des parcours rend impossible de définir un coût unique applicable à l'ensemble des personnes concernées.
Anaïs Perrin-Prevelle, directrice de l'association OUTrans, interrogée par l'AFP, regrette une "vision caricaturale des transitions" (liens archivés ici et ici). "Les personnes ne sont pas obligées de faire des actes médicaux pour être dans leur genre", oppose-t-elle à l'idée qu'une transition "complète" est l'addition systématique de tous les actes possibles.
Dans le cas où une personne trans décide effectivement d'engager un parcours médical, le fait de recourir à une ou plusieurs chirurgies d'affirmation de genre est une possibilité parmi d'autres. Mais elle ne constitue en aucun cas une étape systématique.
Les données disponibles montrent par ailleurs que les actes chirurgicaux, notamment génitaux (vaginoplastie, phalloplastie [qui permet la création d'un pénis, NDLR], etc.), concernent une minorité des personnes engagées dans un parcours médical.
Une minorité d'actes chirurgicaux
Il n'existe pas de recensement officiel des personnes trans en France. Les données disponibles proviennent principalement de l'Assurance maladie, des établissements hospitaliers ou de travaux de recherche ponctuels.
Selon les recommandations de la Haute Autorité de Santé, 22.550 personnes bénéficiaient d'une affection longue durée (ALD) pour "transidentité" en 2023 (capture d'écran ci-dessous). Ce chiffre ne couvre toutefois qu'une partie de la population concernée, toutes les personnes trans ne sollicitant pas une telle prise en charge.
Les données disponibles sur les chirurgies sont elles aussi partielles. Dans une étude publiée en 2024, des médecins du service d'urologie de l'Hôpital Foch, à Suresnes, recensaient environ 333 vaginoplasties et 234 "chirurgies masculinisantes" - sans préciser lesquelles - réalisées en France en 2022 (lien archivé ici).
L'étude précise que les données proviennent de la plateforme internet Scansanté (ATIH), et reposent sur les actes hospitaliers codés dans la Classification commune des actes médicaux (CCAM) au niveau national (liens archivés ici et ici).
De son côté, le docteur Nicolas Morel-Journel, chirurgien urologue à l'hôpital Lyon Sud, estimait en mars 2026, au micro de France Culture, le nombre d'opérations "génitales" annuelles en France "aux alentours de 300 à 400" (lien archivé ici).
D'autres types d'opérations existent également (du visage par exemple), mais la chirurgie, souvent au centre des débats publics sur la transidentité, ne représente qu'une partie des soins susceptibles d'être engagés dans le cadre d'une transition médicale.
Les traitements hormonaux constituent par exemple l'un des soins les plus fréquemment sollicités. Leur coût est sans commune mesure avec les montants parfois avancés sur les réseaux sociaux pour estimer le prix d'une prétendue "transition complète".
Selon Anaïs Perrin-Prevelle, les traitements les plus couramment prescrits représentent généralement "autour de 10 euros par mois", qu'il s'agisse de testostérone dans le cadre d'une hormonothérapie masculinisante ou d'œstrogènes dans le cadre d'une hormonothérapie féminisante.
Reste à savoir dans quelle mesure ces différents soins, lorsqu'ils sont en effet engagés, peuvent être pris en charge par l'Assurance maladie.
Un remboursement possible mais rare
Les soins engagés dans le cadre d'une transition médicale ne relèvent pas d'un régime de remboursement spécifique. Comme pour tout assuré, leur prise en charge dépend de la nature des actes réalisés et des règles applicables par l'Assurance maladie.
"Dans le cadre des parcours de changement d’identité sexuelle, les interventions chirurgicales mammaires et/ou pelviennes sont prises en charge par l'assurance maladie", a indiqué la Caisse nationale d'Assurance maladie dans un mail à l'AFP le 11 mai 2026.
Les traitements hormonaux peuvent également être remboursés sur prescription médicale.
Les personnes trans peuvent par ailleurs solliciter une prise en charge au titre d'une affection de longue durée dite "hors liste" (ALD 31), qui permet notamment de bénéficier du tiers payant et d'une exonération du ticket modérateur, donc d'une prise en charge à 100 % de la base de remboursement des soins liés à la transition (liens archivés ici et ici).
Mais l'ALD n'est pas synonyme d'exonération totale des dépenses. Comme le rappelle Maud Royer, autrice et militante transféministe, "l'ALD fait que l'intégralité est prise en charge par l'Assurance maladie [...] mais c'est 100% de la base de remboursement" (lien archivé ici). Les éventuels dépassements d'honoraires restent ainsi à la charge du patient ou de sa complémentaire santé.
De plus, la reconnaissance d'une ALD n'est ni automatique ni systématique. La CNAM indique que plusieurs critères médicaux doivent être remplis pour qu'une demande soit acceptée.
Anaïs Perrin-Prevelle (OUTrans) rappelle également que toutes les personnes trans n'en ont pas nécessairement besoin : "Il y a plein de personnes trans qui sont sans ALD et qui n'ont pas besoin d'ALD".
Compte tenu de ces éléments, l'affirmation selon laquelle une transition de genre serait "entièrement remboursée par le contribuable" apparaît donc très réductrice.
Le scénario dans lequel l'ensemble des soins engagés dans le cadre d'une transition de genre est pris en charge par l'Assurance maladie existe. Mais cette situation ne saurait être généralisée à l'ensemble des parcours.
En pratique, le remboursement des soins dépend de nombreux paramètres : nature de l'acte réalisé, secteur d'exercice du praticien, éventuels dépassements d'honoraires, obtention ou non d'une ALD, ou encore couverture complémentaire du patient. Autant d'éléments qui peuvent faire varier considérablement le reste à charge d'une personne à l'autre.
Surtout, certaines formulations relayées sur les réseaux sociaux tendent à occulter une autre réalité régulièrement soulignée par les institutions publiques, les professionnels de santé et les associations : pour de nombreuses personnes trans, la principale difficulté n'est pas tant d'obtenir le remboursement des soins que d'y accéder.
Accès limité aux soins
Dans son rapport, l'IGAS relevait que "l'accès à la chirurgie d'affirmation se développe sur le territoire national, mais reste difficile, avec des délais qui se comptent en années (de 2 à 5 ans), du fait d'une offre de soins trop limitée et mal répartie géographiquement".
L'institution souligne également qu'"un petit nombre d'équipes (à Lyon, Paris, Bordeaux) concentrent une part prépondérante de l'activité en chirurgie pelvienne".
Ces constats sont corroborés par des professionnels de santé. Sur le site de l'hôpital Lyon Sud, le docteur Damien Carnicelli, chirurgien urologue spécialiste en chirurgie d'affirmation de genre, indique que son service compte "en permanence 500 à 550 personnes sur liste d'attente, toutes interventions confondues" (lien archivé ici).
"Pour une vaginoplastie ou une phalloplastie, aujourd'hui le délai d'attente est de trois à cinq ans", précise-t-il.
Ces délais conduisent de nombreuses personnes à se tourner vers le secteur privé. "Aujourd'hui, vous avez 4 à 5 ans d'attente pour faire une chirurgie dans le public. Donc les patients trans passent pour une très grande majorité via des parcours privés, c'est-à-dire payent elles-mêmes", explique Maud Royer.
Malgré l'existence d'une "trentaine de chirurgiens et d'une douzaine de centres" pratiquant ces interventions en France, selon l'hôpital Lyon Sud, l'offre demeure insuffisante pour répondre à la hausse des demandes.
Les difficultés d'accès aux soins ne concernent d'ailleurs pas uniquement les interventions chirurgicales. "Le choix d'un médecin, de base, est très difficile", explique Niléane Dorffer. "Il y a énormément de personnes trans qui renoncent aux soins pour cette raison, parce qu'elles ne trouvent pas de médecins qui acceptent de les suivre, même quand il n'y a rien à voir avec la transition", constate la présidente de Toutes des Femmes.
Pour Élie Bouët-Jacqueline, référent LGBTQIA+ au sein du bureau confédéral du Planning familial, les personnes trans subissent "une double peine", en tant que public ayant "du mal à avoir accès à la santé commune et aux soins spécifiques" liés à la transidentité (liens archivés ici et ici).
Ces obstacles peuvent conduire certaines personnes à interrompre ou abandonner leurs démarches. "On a des publics qui ont du mal à avoir accès, qui ne se sentent pas forcément légitimes à avoir cet accompagnement, qui vont abandonner des parcours de soins", observe Gabrielle Tessier, membre du bureau confédéral du Planning familial.
"Les personnes trans sont plus concernées par du renoncement aux soins que par du remboursement aux soins", résume Niléane Dorffer.
La HAS rappelle dans ses recommandations que "l'accès aux soins de transition ne constitue pas un 'confort' mais un enjeu vital en termes de bien-être, d'image de soi, de vie personnelle, de santé globale et aussi de vie sociale".
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