Contraceptions naturelles: des méthodes libératrices et plus efficaces que la pilule ? Attention aux discours trompeurs
- Publié le 17 avril 2026 à 12:42
- Lecture : 12 min
- Par : Camille KAUFFMANN, Chloé RABS, AFP France
Longtemps en tête des méthodes contraceptives, la pilule est de moins en moins utilisée en France, en raison du rejet par certaines femmes de la médicalisation de la contraception et de l'utilisation de produits hormonaux. Des méthodes dites "naturelles" connaissent de leur côté un regain de popularité: sur les réseaux sociaux, elles sont souvent présentées comme une libération ou un moyen de mieux connaître son corps. Et des créatrices de contenus affirment même qu'elles fonctionnent aussi bien, voire mieux, que la pilule ou le stérilet. Mais si certaines sont théoriquement efficaces, elles requièrent un protocole très strict, qui ne convient pas à toutes les femmes.
Calcul de sa période d'ovulation, prise de température quotidienne et observation de la glaire cervicale : de nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux vantent des méthodes de contraception naturelles, les présentant souvent comme plus efficaces que les méthodes médicalisées.
"Ma contraception est l'une des plus efficaces selon l'OMS et personne n'en parle. Personne n'a d'intérêt à nous en parler puisque c'est une méthode naturelle", explique Ariane, coach sportif sur Instagram fin mars.
"Ça, c'est la vraie liberté pour le corps de la femme", clame de son côté l'influenceuse Victoria Gasperi sur son compte TikTok, suivi par 16.000 personnes, en faisant la promotion d'un thermomètre connecté à 200 euros censé identifier les périodes d'ovulation. "Je sais qu'il y a encore des sceptiques à cette idée, mais croyez-moi, c'est globalement de l'ignorance et de la mésinformation", ajoute-t-elle.
En 2023, les méthodes de contraception les plus plébiscitées des femmes de 18 à 49 ans sont le dispositif intra-utérin ou stérilet (27,7 %), suivi de la pilule (26,8 %, contre plus de 50% en 2005) et du préservatif (18,6 %), selon l'enquête "Contexte des sexualités en France", menée par l'Inserm et publiée fin 2024 (lien archivé ici).
En parallèle, les méthodes de contraception dites "naturelles", ou non médicalisées, connaissent un regain d'intérêt ces dernières années, même si elles restent encore marginales : elles représenteraient 7,5 % des pratiques en 2023 selon la même enquête.
Ces méthodes regroupent notamment les méthodes basées sur la détermination de la période fertile, la méthode de l’allaitement maternel et de l’aménorrhée (MAMA) et le retrait (lien archivé ici).
Parmi les méthodes basées sur la détermination de la période fertile, il y a celle du calendrier (Ogino-Knaus), celle de la température (fondée sur le fait que la température corporelle de la femme augmente légèrement lors de l’ovulation), celle de la glaire cervicale (ou méthode Billings, fondée sur l'observation de la consistance de la glaire cervicale), ou encore la méthode symptothermique qui associe les deux méthodes précédentes.
Mais attention, ces méthodes présentent de nombreuses limites et ne sont pas adaptées à toutes les femmes, soulignent les spécialistes interrogés par l'AFP.
Température tous les jours
En effet, ces méthodes sont très contraignantes et nécessitent une formation auprès d'un professionnel.
La méthode du calendrier repose sur le calcul de la période fertile - une dizaine de jours par mois - pendant laquelle se produit l’ovulation et sur l'abstinence pendant cette période. Mais celle-ci diffère selon les femmes et peut aussi évoluer au fil des cycles.
"Quand on a des troubles de l'ovulation et des ovulations irrégulières, les méthodes naturelles n'ont absolument pas d'efficacité parce que l'ovulation va arriver n'importe quand", détaille Geoffroy Robin, maître de conférences des universités et gynécologue au CHU de Lille, précisant que cela concerne "une femme sur cinq".
La "méthode des températures" nécessite de son côté "la prise de la température corporelle chaque matin au lever de manière à identifier la légère élévation de température qui a lieu à partir de l'ovulation (0,2 à 0,5 °C). Les rapports sexuels vaginaux ne sont possibles qu'après cette période d'élévation thermique", comme l'explique l'assurance maladie sur son site (lien archivé ici).
La prise de température - rectale étant la plus fiable - doit être réalisée à heure fixe tous les jours au moment du réveil - même le week-end ou en vacances.
L’observation de l’aspect de la glaire cervicale - qui permet également d'identifier les différentes périodes du cycle - implique de prélever chaque jour de la glaire directement dans le vagin, et d’en observer la consistance.
"Au moment de l'ovulation la glaire est abondante, fluide et filante, permettant le passage des spermatozoïdes. Les rapports sexuels vaginaux sont évités jusqu'à quatre jours après l'apparition de cette glaire fluide et filante", détaille l'assurance maladie.
Mais de nombreux facteurs - autres que l'ovulation - peuvent influencer la température ou la glaire cervicale des femmes, ce qui peut fausser l'analyse.
Une infection vaginale chronique comme une infection à chlamydia ou une mycose et la prise de certains médicaments, comme des antihistaminiques, peuvent ainsi perturber la sécrétion de la glaire, tandis que la prise de paracétamol, d'antibiotiques ou même les changements d'horaires de travail peuvent modifier la température.
"Les infirmières de nuit, les sages-femmes, les conductrices de train qui travaillent la nuit", seraient donc exclues de ces techniques, illustre le Dr Robin, car "dès qu'il y a des alternances jour/nuit, la partie température n'est pas interprétable".
Face à ces contraintes, de nombreuses femmes abandonnent rapidement ces méthodes : "Pour les méthodes dites naturelles, vous avez un taux d'abandon à un an de 48%, contre 30% pour la pilule", détaille auprès de l'AFP Danielle Hassoun, gynécologue et auteure des recommandations sur les méthodes naturelles de contraception formulées par le CNGOF, Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français (lien archivé ici).
Ces méthodes peuvent néanmoins correspondre "à de nombreuses femmes", tempère-t-elle, soulignant que l’important est "qu’elles soient bien informées".
Se former auprès d'une professionnelle de santé était la condition indispensable avant de se lancer dans la symptothermie pour Laura, 28 ans et professeure des écoles, qui préfère rester anonyme. En 2025, elle a suivi quatre séances de près d'une heure avec sa sage-femme et bénéficie d'un suivi régulier : "Cela me convient vraiment bien, même si cela demande de la régularité. Je n’ai pas eu de frayeur à ce jour", raconte-t-elle.
Efficacité théorique
D'après les gynécologues interrogés, l'efficacité des méthodes de contraception naturelle est toutefois bien inférieure aux méthodes médicalisées, comme l'Inserm le spécifie d'ailleurs sur son site (lien archivé ici).
Elles ne devraient ainsi être envisagées "que par les femmes qui acceptent un risque de grossesse", pointe l'organisme.
Plusieurs adeptes de ces méthodes s'appuient sur ce document de l'OMS, qui compare les différents modes de contraception, pour affirmer qu'elles sont plus efficaces que la pilule (lien archivé ici).
L'OMS distingue l'efficacité théorique (utilisation optimale de la méthode) et l'efficacité pratique, qui prend en compte les "erreurs" et oubli inhérents à l'utilisation dans la vie courante.
Dans ce comparatif, il est indiqué qu'en utilisation courante (et non parfaite) de la symptothermie : deux femmes sur 100 analysées pendant un an ont été enceintes dans l'année, contre sept femmes sur 100 en prenant la pilule.
Cependant, le Dr Robin met en garde contre ces chiffres car l'organisation ne se base que sur "peu d'études" et "seulement sur celles dont on avait la certitude que les femmes avaient été formées spécifiquement et suivies activement sur la symptothermie".
"L’importance de la formation initiale, du degré de compréhension et de l’accompagnement est donc la clé de ce potentiel succès contraceptif", souligne-t-il.
Pour le Dr Hassoun aussi, la méthode symptothermique est "probablement" très efficace s'il "n'y a pas de rapport durant la période fertile, ce qui est rarement le cas dans la vraie vie", relève-t-elle.
"La qualité des études sur l’efficacité ne sont pas toujours de grande précision", ajoute-t-elle aussi.
L'American Academy of Family Physician spécifie sur son site que "les rares essais contrôlés randomisés" portant sur les méthodes naturelles de planification familiale "ont été limités par un recrutement insuffisant et des taux d'abandon élevés" (lien archivé ici). Les données probantes reposent ainsi "sur des essais observationnels qui sont sujets à un biais de sélection".
Ainsi, "les procédures utilisées pour mesurer et calculer les taux d'efficacité peuvent surestimer l'efficacité observée", précise l'organisation professionnelle médicale américaine qui représente les médecins de famille (équivalent des médecins généralistes) aux Etats‑Unis.
Dans un tableau comparatif des différentes méthodes de contraception, l'organisme cite des chiffres différents de ceux figurant dans le document de l'OMS: 2 à 8% des femmes auraient ainsi eu une grossesse non-désirée lors de la première année en utilisation courante de la symptothermie, une fourchette tenant compte de plusieurs études sur le sujet.
Le Dr Robin précise ainsi à ses patientes que "s’il y a vraiment une défiance et une angoisse vis-à-vis de la grossesse", la symptothermie "n'est probablement pas la méthode la plus adaptée", même si c'est "celle qui aujourd'hui offre le niveau d'efficacité le moins mauvais" parmi les méthodes naturelles.
"Hormonophobie"
Ces dernières années, le Dr Robin constate "un climat d'hormonophobie" chez les femmes, qui explique en partie ce regain d'intérêt "par défaut" pour ces méthodes naturelles.
La désaffection croissante envers la pilule a commencé au début des années 2000, et s'est intensifiée après la crise médiatique autour des pilules de 3ème et 4ème générations en 2012. Cette année-là, une femme restée handicapée après un accident vasculaire cérébral avait porté plainte contre le fabricant d'une pilule de 3e génération.
La pilule fait aussi l'objet de nombreuses fausses informations sur les réseaux sociaux, entretenant une méfiance grandissante envers ces "hormones contraceptives qui ont été un moment un des outils d'émancipation des femmes", explique le gynécologue et secrétaire général du CNGOF.
De nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux affirment par exemple à tort que la pilule est aussi cancérogène que l'alcool et le tabac, comme l'a démontré l'AFP Factuel dans cet article de vérification.
En effet, même si la pilule peut présenter certains risques pour la santé, dont celui de développer certains cancers, cela ne concerne qu'un très faible nombre de cas, et ce risque est à mettre en balance face aux nombreux bénéfices, rappelle le Dr Robin, car "la pilule protège du risque de cancer de l'ovaire - le cancer gynécologique le plus grave chez les femmes - du cancer du rectum, du colon ainsi que de l'endomètre".
Pour Cécile Thomé, sociologue et chargée de recherche au CNRS qui analyse "la recomposition du paysage contraceptif" en France, cette méfiance envers les hormones s'inscrit aussi dans un mouvement plus vaste de boom du bien-être et de développement personnel, en partie porté par "des femmes diplômées qui ont des moyens et font attention à manger bio" et qui ont un désir de "maîtriser son corps et accéder à une meilleure connaissance de soi-même".
C'est d'ailleurs cet argument qui a poussé Elodie Monnier Legrand, 30 ans et cheffe d’entreprise, à délaisser la pilule après une dizaine d'années d'utilisation pour suivre la méthode de la température, aidée par une application.
"J'avais un peu envie de me retrouver, de retrouver mon corps à son état naturel, sans contraception, pour vérifier que tout marche bien. Dans toutes les ressources que je lisais, ils insistaient aussi sur le fait que d'avoir des cycles, c'est quand même un peu le propre de la femme, et qu'avec la pilule, on efface un peu cette partie de nous", a-t-elle raconté à l'AFP.
Selon Cécile Thomé, l'apprentissage du fonctionnement du cycle féminin est de ce point de vue "très positif" et "vient combler un manque d'éducation à la sexualité", mais avec un risque néanmoins : celui d'essentialiser les femmes et de les interpréter uniquement par le prisme de leurs hormones.
"Si vous êtes triste, c'est sans doute que vous êtes en syndrome prémenstruel. Si vous êtes en pleine forme, c'est parce que vous ovulez. Si vous êtes de très mauvaise humeur, votre mari doit prendre son mal en patience parce que ça ira mieux dans quelques jours une fois que les hormones seront redescendues", illustre Cécile Thomé, ce qui peut minimiser "des problèmes plus structurels".
Au-delà des contraintes et de la rigueur que demande par exemple la symptothermie, la présidente du Conseil national de l'Ordre des sages-femmes Isabelle Derrendinger estime que la liberté prônée comme un argument de vente par certaines femmes est "illusoire" car "sous un principe d'appropriation de son corps, on prend le risque d'avoir une grossesse".
Les méthodes naturelles donnent ainsi "l'illusion qu'on est indépendant en créant un autre système de dépendance" et dissimulent "un certain mécanisme où on aborde la sexualité uniquement par le prisme de la procréation. Ce n'est pas par hasard que les méthodes naturelles sont très portées par les mouvements religieux", pointe-t-elle.
En effet, la méthode Billings et la symptothermie se sont développées au cours des années 1960 et 1970, à l’initiative de chercheurs catholiques. Aujourd'hui, plusieurs associations catholiques proposent des formations à des méthodes de contraception naturelle, comme Cler ou le Centre Billings France (CBF), fondé dans les années 1980 par les ultraconservateurs catholiques René et Marie Sentis. En 2008, le couple a créé le site ivg.net, plateforme de désinformation sur l’avortement, accusée par des associations féministes de dissuader les femmes d’y recourir via un numéro vert.
L'influenceuse d'extrême droite Thaïs d'Escufon promeut également la méthode Billings sur TikTok et qualifie la contraception hormonale de "piratage hormonal".
De telles vidéos sont "dangereuses", juge Cécile Thomé, car elles "diabolisent" des méthodes de contraception qui "conviennent très bien à certaines femmes", à l'image de l'influenceuse Victoria Gasperi qui, après quatre ans de stérilet en cuivre "le déconseille absolument à tout le monde", dans une vidéo commerciale pour un thermomètre.
Applications et outils connectés
En effet, dans les publications présentant ces méthodes naturelles, de nombreux internautes font en parallèle la promotion de marques qui proposent des outils censés aider à mettre en oeuvre ces méthodes : des thermomètres connectés, des applications payantes pour suivre son cycle, ou même des formations avec des soi-disant "experts".
On retrouve par exemple des collaborations pour le "TempDrop", un brassard de symptothermie à 279 euros "qui vient prendre votre température facilement que vous puissiez exploiter les données dans le cadre de votre cycle", présente une influenceuse.
Sur Instagram, de nombreuses femmes qui se présentent comme "naturopathe", "experte fertilité", ou encore "accompagnante cycle et symptothermie" proposent de leur côté des accompagnements individuels personnalisés de plusieurs mois, pour maîtriser ces techniques.
La plateforme de formation aux méthodes naturelles de contraception "Emancipées" - qui veut "redonner aux femmes le contrôle sur leur cycle mensuel" - propose un programme de six semaines "de théorie (suivi d’un ou plusieurs cycles de mise en pratique) pour se former à la symptothermie", pour "plusieurs centaines d'euros" (lien archivé ici). La Fondation suisse SymptoTherm, propose elle un "suivi sérénité" d'un an pour 997 euros (lien archivé ici).
Ces formations ne sont pas remboursées par la Sécurité sociale - contrairement à celles dispensées par les sages-femmes qui sont partiellement prises en charge.
"Je trouve assez triste quand même de constater que derrière cette dimension d'empowerment (terme anglais parfois traduit en français par "émancipation", "autonomisation" voire "empouvoirement", NDLR), de retour à la nature, à la physiologie, on a un joli système commercial qui est mis en place", commente ainsi la sage-femme Isabelle Derrendinger.
Pour se lancer dans la contraception naturelle, Elodie Monnier Legrand s'est, elle, appuyée sur l'application "Natural Cycle" qui propose une méthode de contraception semblable à celle de la température "efficace à 98 % lorsqu'elle est utilisée comme prévu" et validée par l'Agence américaine du médicament (FDA) selon le site (lien archivé ici).
L'application coûte un peu plus de 7 euros par mois - soit 85 euros par an - et propose des partenariats avec des appareils connectés pour prendre sa température comme la "NC° Band" ou la "Oura Ring", qu'a achetée Elodie pour plus de 200 euros (liens archivés ici et ici)
Pour elle, tout fonctionne assez bien pendant un an et demi, "malgré les contraintes", mais elle tombe ensuite deux fois enceinte par accident en moins de six mois.
En essayant de comprendre comment cela est possible, Elodie se rend compte que l’application a mal calculé son jour d’ovulation. "En parlant à ma gynécologue, elle m'a expliqué que le pic de la température (détecté par l'application), peut être tout de suite après l’ovulation, 24 heures après, 48 heures après. En fait, ce n'est pas une science exacte", raconte-t-elle.
Elle contacte alors le service client de l’application pour témoigner de son expérience et obtenir des explications : "Ils ont eu des réponses très froides, ce n'était pas très humain", déplore-t-elle. "J'ai vécu deux IVG, ce n'est absolument pas drôle à vivre. C'est dur pour le corps, c'est dur psychologiquement..."
Même si elle trouve toujours cette application "hyper intéressante" pour les femmes, elle se demande aussi si "finalement, ce n'est pas un business comme un autre ?"
Observant le "succès grandissant" des applications de suivi menstruel encourageant les femmes à recourir à l’abstinence périodique, le comité d’éthique de l’Inserm s'est interrogé en 2022 sur la sécurité et l’efficacité de ces applications (lien archivé ici).
"Sur une centaine d’applications examinées, moins de 20 % ont fait des prédictions correctes sur les périodes de fertilité. En outre, la majorité d’entre elles partagent leurs données avec des tierces parties (Google, Facebook, Amazon...), le plus souvent à l’insu des usagères", mettait en garde l'organisme.
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