Non, 69,6% des jeunes à Abidjan ne sont pas séropositifs
- Publié le 15 avril 2026 à 11:43
- Lecture : 6 min
- Par : Ella DJIGUIMDE, AFP Afrique
Depuis l'observation des premiers cas de sida en 1980, cette maladie fait face à un flot continue de désinformation. Début avril, plusieurs publications largement relayées sur Facebook en Afrique de l'Ouest affirment que 69,6% des jeunes abidjanais vivent avec le VIH, le virus responsable du sida. Un chiffre avancé soi-disant par le ministre ivoirien de la santé, Pierre Dimba. Mais c'est faux : les jeunes séropositifs à Abidjan représentent à peine entre 0,57% et 1,67% de leur tranche d'âge, selon les données officielles fournies par le gouvernement, confirmées par les associations ivoiriennes interrogées par l’AFP.
En 2024, 40,8 millions de personnes dans le monde vivaient avec le virus de l'immunodéficience humaine (VIH), selon l'agence des Nations Unis Onusida (lien archivé ici). Si aucun traitement n’est suivi, cette infection peut évoluer vers le syndrome de l’immunodéficience acquise (sida).
Ce virus et la maladie qui peut en découler sont souvent mal compris et sujets à la désinformation. Depuis quelques jours, des publications sur les réseaux sociaux ouest-africains véhiculent un chiffre anxiogène sur le virus.
"C’est grave ! En Côte d’Ivoire, selon le ministre de la Santé, Pierre Dimba, près de 69,6% des jeunes seraient déclarés séropositifs porteurs du VIH/SIDA à Abidjan", peut-on ainsi lire dans un post Facebook qui cumule 1.600 mentions "j’aime" depuis sa publication le jeudi 9 avril 2026.
"À Abidjan, avec presque 70% des jeunes porteurs du virus, la situation est très préoccupante, voire alarmante pour l’avenir du pays", s'inquiète l'internaute, qui réclame plus de "fermeté" face à cette situation.
Ce narratif avait initialement été diffusé quelques jours plus tôt par une page du nom de Moussa Sanou : sa publication avait été relayée des milliers de fois, avant d’être supprimée. Des contenus similaires ont cependant continué à fleurir sur Facebook (1,2) et Instagram (1,2).
De nombreux internautes semblent réellement croire à ce chiffre. "Vraiment très triste", regrette une personne en commentaire. "C’est normal si tout le budget consacré à la santé se retrouve ailleurs sauf dans les hôpitaux”, se révolte une autre.
Cependant ce chiffre, dont on ne trouve pas de trace dans la bouche du ministre, est faux : il est près de 100 fois supérieur à la véritable prévalence du VIH chez les jeunes abidjanais, selon les données officielles et les spécialistes interrogés par l’AFP.
Aucune déclaration officielle retrouvée
On ne retrouve aucune trace sur les pages officielles X, Facebook et Instagram de Pierre Dimba d'une telle déclaration. Rien non plus en ce sens sur le site officiel du ministère de la Santé. La dernière publication sur Facebook du ministère en lien avec le VIH remonte au 16 juillet 2025, lorsque le ministre recevait Winnie Byanyima, directrice exécutive de l’Onusida, pour un point sur la situation en Côte d’Ivoire (lien archivé ici).
Une recherche par mots-clés avec les expressions "69,6 % VIH jeunes Abidjan", "déclaration Pierre Dimba VIH" ou encore "prévalence VIH jeunes Abidjan" ne permet pas non plus de retrouver une quelconque déclaration publique du ministre mentionnant ce chiffre.
Aucun média crédible, organisation sanitaire ou institution publique ne l'a non plus relayé.
Et pour cause : le ministère de la Santé ivoirien a publié dès le 9 avril 2026 un démenti sur sa page Facebook, qualifiant les propos imputés à son ministre de "fake news" (lien archivé ici).
Le ministère a aussi publié le même jour un communiqué beaucoup plus développé sur son site officiel (lien archivé ici).
Il y martèle que l’affirmation selon laquelle 69,6% des jeunes à Abidjan seraient séropositifs est "incohérente et non conforme aux données épidémiologiques disponibles".
Les vrais chiffres 100 fois moins élevés
Dans ce démenti, le ministère de la Santé rappelle tout d'abord les derniers chiffres de prévalence du virus à l'échelle nationale : en 2025, seul 1,5% de la population ivoirienne était séropositive.
Trouver presque 70% d’infection chez les jeunes Abidjanais "suggérerait une concentration de cas chez les jeunes dépassant celle de l’ensemble de la population, ce qui est statistiquement improbable", rappelle le ministère.
Concernant Abidjan spécifiquement, le ministère rappelle les chiffres de modélisation Spectrum 2026, un outil développé par Onusida à partir de données sanitaires fournies par les ministères, qui permet d'évaluer la prévalence du VIH partout dans le monde et d'aider les gouvernements à lutter contre sa propagation.
Pour chacune des tranches d'âge qui pourraient correspondre aux "jeunes" évoqués dans les publications virales, la prévalence du virus est bien en dessous du chiffre avancé en ligne.
Ainsi, la modélisation Spectrum 2026 estime que seulement 0,57% des jeunes abidjanais de 15 à 19 ans sont séropositifs : un ordre de grandeur 100 fois moins élevé que celui avancé dans les publications virales.
La prévalence du virus est très légèrement plus élevée dans les tranches d’âge supérieures - qui ont plus de chances d’avoir multiplié les partenaires sexuels et donc les risques d'exposition - mais reste dans le même ordre de grandeur : 0,98% chez les 20 à 24 ans, 1,67% chez les 25 à 29 ans.
En revanche, il est vrai qu'Abidjan, en tant que ville la plus peuplée - et de loin - de Côte d'Ivoire, concentre une grande partie des personnes vivant avec le VIH.
En effet, "de grandes disparités s’observent dans la distribution géographique de l’épidémie" en Côte d'ivoire, précisait en 2024 le ministère de la Santé dans sa feuille de route nationale 2024-2026 pour la prévention de le virus. Ainsi, sur les 407.595 personnes séropositives dans le pays en 2022, 148.591 vivaient à Abidjan, précise le document, soit 36% (lien archivé ici, données à trouver page 5).
"Loin de la réalité du terrain"
Mais ce chiffre n'a rien à voir avec le taux d'infection de la jeunesse abidjanaise au VIH. Sur ce sujet, les associations ivoiriennes de lutte contre le sida sont tout aussi formelles que le gouvernement : dire que 69,6% des jeunes à Abidjan seraient séropositifs est totalement faux.
Ce chiffre "est très loin de la réalité du terrain et n’est pas crédible", juge le docteur Camille Anoma, directeur exécutif de l’ONG Espace Confiance, engagée dans l’accompagnement des populations vulnérables au VIH/SIDA en Côte d’Ivoire (liens archivés ici et là).
Il se réfère lui aussi aux données issues de la modélisation Spectrum 2026 et affirme qu'entre 0,57% à 1,67% de la jeunesse abidjanaise serait séropositive, en fonction de la tranche d'âge.
Dire que près de 70% de ces jeunes seraient porteurs du VIH, c’est faux et "c’est entretenir une psychose inutilement", estime le médecin auprès de l'AFP.
Le directeur exécutif de l’ONG Lumière Action, Boni Anderson Kouassi, estime lui aussi que ce chiffre n'est "absolument pas crédible". "Il est en totale contradiction avec les données épidémiologiques nationales et internationales”, martèle-t-il auprès l'AFP (liens archivés ici et ici).
Tout comme son confrère d'Espace Confiance, il souligne les conséquences néfastes d'une telle désinformation, qui "fragilise la confiance envers les institutions sanitaires" et "contribue à la stigmatisation des personnes vivant avec le VIH".
Diffuser des "données fausses ou exagérées" sur le virus, comme ici, peut "générer une panique injustifiée ou, à l'inverse, un fatalisme dangereux chez les jeunes", alors même que la prévention a permis ces dernières années de réaliser de gros progrès dans la lutte contre le VIH dans le pays.
Réduction de l'épidémie
La Côte d’Ivoire a en effet enregistré une réduction de plus de 60% des nouvelles infections entre 2010 et 2024, selon le rapport mondial Onusida 2024.
D'après les données de la Banque Mondiale, seul 1,7% des Ivoiriens entre 15 et 47 ans était séropositif en 2024, contre 3,6% en 2010 et 7,5% en 1995, au moment du pic de l'épidémie dans le pays (lien archivé ici).
Cette réduction de l'épidémie est partagée par d’autres pays d’Afrique de l’Ouest.
Au Burkina Faso par exemple, le Conseil national de lutte contre le sida estime que 0,5% de la population était séropositive en 2025, contre 1,2% en 2010, rapporte l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Mais ces améliorations sont menacées par "la désinformation, la stigmatisation et la discrimination [qui] persistent" au sujet du sida, "quarante ans après l’identification des premiers cas", se désolait en septembre 2025 l'Onusida."Pire encore, le déficit d'information se creuse, en particulier chez les jeunes", ajoutait l'organe des Nations Unies.
Selon l’organisation, la lutte contre le VIH repose notamment sur l’accès à une information fiable, la sensibilisation et l’accompagnement des populations les plus exposées.
L’AFP a déjà vérifié de nombreuses infox liées au VIH et au sida en Afrique, comme ici, ici ou encore ici.
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