Cette image censée montrer la foule aux funérailles de Seif al-Islam Kadhafi a été générée par IA
- Publié le 17 février 2026 à 16:31
- Lecture : 6 min
- Par : SUY Kahofi, AFP Côte d'Ivoire
Seïf al-Islam Kadhafi, un des fils de l'ex-dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, a été abattu le mardi 3 février 2026 à l’intérieur de sa résidence. Ses funérailles ont été célébrées en grande pompe trois jours plus tard, attirant des milliers de partisans. Une photo vastement partagée sur les réseaux sociaux prétend montrer son cercueil devant une foule s’étendant à perte de vue. Certaines publications utilisent cette image pour grossir le trait et affirmer que la cérémonie aurait réuni plus d’un million de personnes. Mais attention : cette image a été générée par IA, comme le prouvent certaines incohérences visuelles.
Seif al-Islam Kadhafi, l'un des fils du dictateur libyen défunt Mouammar Kadhafi et personnalité recherchée par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l'humanité, a été assassiné le 3 février 2026 dans l'ouest de la Libye (dépêche AFP archivée ici).
Son avocat français, Marcel Ceccaldi, a indiqué qu’il avait été tué dans la maison où il résidait à Zenten par "un commando de quatre personnes", encore non identifiées. Une enquête a été ouverte par le parquet libyen pour assassinat.
Ce meurtre a suscité de nombreuses interrogations autour des acteurs politiques qui pourraient en tirer profit et du mode opératoire, certains l'imputant à des professionnels qui auraient désactivé les caméras de surveillance avant d'agir. Il a remué un pays toujours divisé depuis la chute et la mort de Mouammar Kadhafi en 2011, après plus de 40 ans de règne.
Seif al-Islam Kadhafi a été inhumé vendredi 6 février 2026 à Bani Walid, bastion des partisans du régime de son père, venus en foule le célébrer comme un "martyr". Cette cérémonie a donné lieu à une forte mobilisation, comme l’ont souligné plusieurs médias présents sur place, dont l’AFP (liens archivés ici et là).
Sur les réseaux sociaux, des images censées montrer ces funérailles ont inondé la toile. Parmi les nombreuses photos véridiques se glisse souvent une image où l’on voit une foule compacte qui s’étend à perte de vue, recueillie devant un cercueil drapé en noir.
Plusieurs publications sur Facebook et X (1, 2) l’utilisent pour souligner le caractère exceptionnel de la mobilisation. "Libye : Des funérailles grandioses pour Saïf al-Islam Kadhafi…", affirme ainsi ce post qui cumule plus de 3.800 mentions "j’aime" depuis sa publication le 7 février 2026.
"Un monde fou au funérailles de SAÏF AL-ISLAM KADHAFI (...) Ce qui aurait dû être une simple inhumation s’est transformé en un référendum populaire", ajoute cette page guinéenne. Certaines publications vont même jusqu’à brandir cette photo pour affirmer que ces funérailles auraient mobilisé plus d’un million de personnes (1, 2, 3).
Cependant, cette image vastement partagée sur Facebook n'est pas authentique : elle a été générée à l'aide de l'intelligence artificielle, comme le prouvent plusieurs indices visuels.
Une image générée par IA
En analysant de près l’image virale censée montrer les funérailles de Seif al-Islam Kadhafi, on remarque en effet plusieurs incohérences typiques des contenus générés par IA, comme des visages déformés, des corps d’individus qui s’entremêlent ou des mains étrangement entrelacées, presque fondues l’une dans l’autre.
Autre signe typique des images générées par IA : les écritures qui n’ont pas de sens. Sur l’un des bâtiments en fond, on aperçoit ainsi une série de caractères qui se succèdent sans pouvoir former un mot lisible, même si on devine un "ORT" à la fin, censée sans doute former le mot "aéroport".
En passant cette image virale dans un outil de détection d’images générées par IA, comme le logiciel Hive Moderation, les résultats nous confirment qu'elle a 99% de chance d’avoir été générée à l’aide de cette technologie.
Pas de cercueil visible à la vraie cérémonie
Le photographe Mahmud Turkia, qui a couvert les funérailles pour l'AFP, a indiqué à AFP Factuel que cette image était "bien loin de la réalité" et souligné que plusieurs détails clochent par rapport à ce qu'il avait pu observer.
Il insiste en particulier sur le fait qu'aucun cercueil n'a été exposé lors de la prière funéraire, contrairement à ce que montre la photo virale sur Facebook et X. "Même de près, nous n’avons vu aucun cercueil dans les quatre véhicules" qui constituaient le cortège et à aucun moment "un cercueil n'a été sorti d'une voiture", même lorsqu'il a survolé l'ensemble de la foule pour filmer avec un drone, affirme-t-il.
Toutes les photos et vidéos relayées par des médias reconnus confirment ses dires : aucune ne montre de cercueil, comme on peut le constater dans cet article d'Africanews reprenant les images de l'agence AP ou dans celui du Figaro, basé sur des informations de Reuters.
Mahmud Turkia précise aussi que la foule à la véritable cérémonie n'était pas du tout bien rangée comme sur l'image diffusée sur les réseaux sociaux. Il y avait au contraire "beaucoup de confusion", "les gens n’étaient pas alignés comme cela", explique-t-il, "ils entouraient plutôt [le convoi] à droite à gauche, mais ils n'étaient alignés comme sur cette image".
Enfin, il souligne que le moment de recueillement a eu lieu à proximité de l'aéroport de Bani Walid, mais dans une "zone ouverte, sans bâtiment", ce qui ne correspond pas non plus à l'image virale.
Des milliers de personnes, pas un million
L'image générée par IA est instrumentalisée sur internet pour appuyer le fait que la foule lors de ces funérailles était exceptionnellement dense, certains évoquant même "un million" de personnes venues assistées à la cérémonie.
Aucun chiffre officiel n'a été publié quant aux nombres de personnes ayant suivi le cortège funéraire, mais dire qu'il était composé de plus "d’un million de personnes" est "bien loin de la vérité", estime le bureau de l'AFP à Tripoli.
Plusieurs journalistes présents sur place - dont un reporter de l’AFP mais donc aussi des journalistes des agences concurrentes AP et Reuters - ont eux évalué la foule à plusieurs "milliers de personnes" (dépêche AFP archivée ici).
Plusieurs clichés pris par Mahmud Turkia avec un drone montrent que l’événement a en effet attiré beaucoup de monde. Pour autant, on remarque que la foule est moins dense que sur l’image générée par IA.
Crimes contre l’humanité
Seïf al-Islam Kadhafi, âgé de 53 ans au moment de son décès, a longtemps été considéré comme le successeur potentiel de son père Mouammar Kadhafi. Il avait tenté de se forger une image de réformateur, qui s'était effondrée lorsqu’il avait promis des "rivières de sang" au début de la rébellion contre son père en 2011.
Recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l'humanité commis à cette période, Seif al-Islam Kadhafi avait été arrêté en 2011 dans le sud libyen, détenu à Zenten, puis condamné à mort en 2015 par les autorités contrôlant à l'époque Tripoli, avant de bénéficier d'une amnistie.
Sa mort brutale "prive les survivants et proches des victimes [de la répression] de leurs droits à la vérité, à la justice et à la réparation", a déploré sur X l'ONG Amnesty International, appelant à une enquête rapide, "indépendante".
Elle pose aussi la question de quels acteurs politiques pourraient tirer profit de son décès. Depuis la mort de Kadhafi en 2011, la Libye peine en effet à retrouver sa stabilité.
Deux exécutifs s'y disputent le pouvoir: un gouvernement basé à Tripoli (ouest), dirigé par Abdelhamid Dbeibah et reconnu par l'ONU et un autre à Benghazi (est), contrôlé par le maréchal Khalifa Haftar et ses fils.
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