Attention, cette vidéo du ministre nigérien de la Justice a été modifiée par IA

Dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026, l'aéroport de Niamey au Niger a subi une brève attaque revendiquée par l’État islamique, dans un pays où les violences jihadistes constituent un enjeu sécuritaire majeur. Depuis la mi-février, des publications sur les réseaux sociaux prétendent dévoiler un point presse du ministre nigérien de la Justice, durant lequel il aurait donné des précisions sur les circonstances de l'attaque. Mais attention, cette vidéo est en fait antérieure à l'attaque et a été sciemment modifiée. En réalité, Alio Daouda émettait dans sa prise de parole originale de vives critiques envers la multinationale française Orano. Les autorités nigériennes, elles, ont dénoncé un contenu "généré par l'IA".

La base militaire abritée au sein de l'aéroport de Niamey a subi dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026 une brève attaque qui a fait 20 morts parmi les assaillants et 4 blessés parmi les militaires, selon la junte nigérienne. L'assaut, repoussé notamment grâce aux "partenaires russes" de Niamey, a été revendiqué par le groupe Etat islamique (EI). 

La junte nigérienne a accusé nommément les présidents français, béninois et ivoirien d'avoir été les "sponsors" des assaillants. Des propos condamnés par Cotonou et Abidjan. Paris, elle, réfute régulièrement toute volonté d'ingérence dans les affaires du Niger et a longtemps combattu les jihadistes au Sahel, avant de se faire chasser par les militaires au pouvoir (dépêche archivée ici). 

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Cette image satellite, prise par 2026 Planet Labs PBC le 29 janvier 2026, montre l’aéroport de Niamey, au Niger, où des dégâts sont visibles sur les toitures des hangars. (2026 Planet Labs PBC / AFP PHOTO / "© 2026 PLANET LABS PBC / HANDOUT /)

Dans ce contexte, des publications largement partagées sur les réseaux sociaux depuis le 12 février prétendent relayer la vidéo d'un point presse assuré par le ministre nigérien de la Justice, qui apporterait des précisions sur les circonstances de cette attaque.

Installé sur un bureau en face de sept micros de médias locaux, dont celui de la chaîne de télévision nigérienne RTT clairement identifiable, Alio Daouda semble en effet s'adresser à la presse.

Dans cet extrait de 58 secondes, on entend une voix très semblable à celle du ministre déclarer : "Selon les premiers résultats de l'enquête en cours, les membres du groupe armé impliqué sont entrés dans la ville de Niamey à bord d'un bus de transport de personnel appartenant au ministère des mines, lequel a été détourné (...) près de la frontière avec le Burkina Faso, environ une semaine avant leur opération de déstabilisation."

A ce jour, "17 personnes" seraient impliquées, dont des citoyens nigériens et burkinabè, est-il affirmé dans cette séquence vidéo. 

"Selon les premiers éléments de l'enquête, les groupe terroristes sont entrés à Niamey à bord d'un bus du ministère des mines volé près de la frontière avec le Burkina Faso", reprennent de ce fait en légende les pages et comptes qui la relaient.

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Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 17 février 2026 / Symbole IA et croix rouge ajoutés par l'AFP.

Cette prétendue prise de parole a été mise en ligne par différents comptes sur X, TikTok ou encore Facebook, dont la plupart des administrateurs semblent être localisés en Côte d'Ivoire. 

Elle est utilisée par certains comme preuve que les commanditaires de l'attaque seraient en réalité à chercher à l'intérieur des pays du Sahel. "Normalement, la Côte d’Ivoire, le Bénin et la France devraient recevoir des excuses publiques", estime par exemple cet utilisateur

Cependant, ces images ont été sorties de leur contexte d'origine et manipulées à l'aide de l'IA. En réalité, lors de cette conférence de presse donnée plusieurs semaines avant l'attaque, le ministre nigérien annonçait le dépôt d'une plainte de l'Etat nigérien contre la multinationale française Orano. Les autorités nigériennes ont par ailleurs démenti l'authenticité de ce contenu. 

Un deepfake dénoncé par le Niger

En réalisant une recherche d'image inversée grâce au logiciel InVID-WeVerify, nous avons retrouvé une occurrence plus ancienne de cette vidéo, sur la chaîne YouTube "Sahel info TV".

Il s'agit en réalité d'un passage au sein d'une plus longue intervention du ministre de la Justice (8'25), mise en ligne le 3 décembre 2025, soit presque deux mois avant l'attaque de l'aéroport de Niamey (lien archivé ici). 

On y reconnaît les mêmes éléments visuels que ceux présents dans l'extrait actuellement diffusé : le couvre-chef bleu nuit de l'homme politique, le drapeau du Niger trônant sur son bureau, ainsi que la chaise en cuir marron sur laquelle il est assis (encadrés en rouge ci-dessous). Les micros des médias sont aussi rangés dans l'exact même ordre.

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Comparaison entre la vidéo que nous vérifions, diffusée mi-février dans une publication Facebook (à gauche), et celle publiée le 3 décembre 2025 sur la chaine YouTube de "Sahel Info TV" (à droite), captures d'écran réalisées le 18 février 2026 / Croix rouges et symbole IA ajoutés par l'AFP.

Nul doute, donc, que ces deux contenus différents montrent la même prise de parole.

Cependant, la version plus longue et plus ancienne est intitulée : "Le Niger va poursuivre ORANO en Justice : Point de Presse du Ministre de la Justice". Après l'avoir écoutée en intégralité, la rédaction de l'AFP n'a pas entendu les propos qui sont prêtés à Alio Daouda sur les réseaux sociaux.

Au cours de sa conférence de presse, le dirigeant adressait plutôt de vives critiques à la multinationale française Orano, dont la branche nigérienne a été récemment nationalisée par les autorités du pays. Il annonçait notamment que le gouvernement nigérien portait plainte contre Orano - invoquant un préjudice écologique -, en reaction des multiples procédures judiciaires engagées par l'entreprise francaise pour expropriation. Il n'évoque, à aucun moment, la récente attaque à l'aéroport de Niamey, qui n'avait pas encore eu lieu.

Dans la vidéo relayée récemment sur la toile, les lèvres d'Alio Daouda semblent être synchronisées avec la bande son de l'extrait. Mais en l'analysant dans l'outil "Deepfake" de InVID-WeVerify, les algorithmes du plugin de vérification estiment qu'il y a de "très fortes preuves suggérant que cette vidéo contient des visages manipulés par IA". 

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Capture d'écran des résultats de l'analyse effectuée sur le logiciel InVID-WeVerify, réalisée le 18 février 2026

Pour aller plus loin, nous avons pris attache avec les autorités nigériennes. L'attachée de communication du ministère de la Justice a assuré à l'AFP,  le 12 février, que ce contenu avait été "généré par IA".

Attaque jihadiste

Sur le fond de l'affaire, nous savons à ce stade que dans la nuit du 28 au 29 janvier dernier, des riverains de l'aéroport de Niamey ont rapporté avoir entendu des tirs et des détonations qui ont duré plus d'une heure, avant un retour au calme. 

Plusieurs vidéos ont alors rapidement émergé sur les réseaux sociaux, dans lesquelles on pouvait clairement entendre les combats et voir de longues traînées lumineuses dans le ciel, signe d'une défense antiaérienne, possiblement contre des drones. 

Quatre militaires ont été blessés, 20 assaillants ont été tués, dont "un Français", et 11 autres ont été arrêtés durant les combats qui ont duré environ une heure et ont nécessité une "riposte aéroterrestre", avait annoncé la junte nigérienne dans la foulée. 

Le chef de la junte nigérienne, le général Abdourahamane Tiani, a par la suite affirmé que "l'objectif de l'attaque était de détruire les capacités aérienne de l'armée", mais qu'il n'avait pas "été atteint". Il a également indiqué que ce raid aurait dû être "suivi de sept autres attaques simultanées dans des localités", dans la région de Tillabéri (ouest) où les groupes jihadistes sont très actifs depuis près de dix ans. 

Le Niger est miné depuis une dizaine d'années par les violences jihadistes du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM, lié à Al-Qaïda) et de l’État islamique au Sahel dans l'ouest et le sud-est. Mais il est inhabituel qu'elles touchent la capitale.

La semaine précédente, le JNIM avait déjà revendiqué la destruction d'un véhicule de l'armée à l'aide d'un engin explosif improvisé, à quelques kilomètres seulement à l'est de Niamey.

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