The Palcaraju mountain in Huaraz, northeastern Peru. The Peruvian glaciers are the subject of disputed scientific studies ( AFP / Luka GONZALES)

Des études trompeuses sur le climat publiées dans des revues scientifiques peu regardantes, alertent des experts

Le modèle de certaines revues, parfois appelées "prédatrices" (archive), qui peuvent avoir tendance à publier systématiquement toute étude qui leur est soumise quelle qu'en soit la valeur scientifique, est remis en question depuis longtemps. Des experts soulignent que des auteurs aux points de vue biaisés profitent désormais de ce système pour tenter de miner la lutte contre le changement climatique.

Glacier péruvien

Exemple de cette tendance: le cas d'une étude (lien archivé ici), parue en novembre 2022 dans le Journal of South American Earth Sciences, édité par le groupe Elsevier, référence dans le milieu de la publication scientifique. Cette revue affirme respecter le principe du "peer-reviewing", la revue par les pairs, c'est-à-dire une lecture critique par d'autres scientifiques de la même spécialité, avant publication.

Censé être un gage de qualité, ce processus n'est pourtant pas nécessairement correctement effectué dans toutes les revues.

Intitulée "L'attribution de la perte de masse d'un glacier andin moderne nécessite une simulation réussie des changements des glaciers à l'ère pré-industrielle" ("Attribution of modern Andean glacier mass loss requires successful hindcat of pre-industrial glacier changes"), cette étude attaquait les travaux (lien archivé ici) de scientifiques de l'Université d'Oxford publiés dans la revue Nature Geoscience.

Elle rejetait leurs conclusions selon lesquelles le réchauffement lié aux activités humaines avait provoqué la fonte du glacier péruvien Palcacocha, dont le lac proglaciaire issu de cette fonte menace d'inondation la ville proche de Huaraz.

L'étude parue dans la revue prestigieuse Nature a été citée dans un procès (lien archivé ici) en Allemagne: soutenu par une ONG, un agriculteur péruvien a attaqué devant les tribunaux le géant de l'énergie allemand RWE, l'accusant de porter une part de responsabilité dans le réchauffement climatique du fait de ses émissions de CO2.

Or, deux des auteurs du texte publié dans le Journal of South American Earth Sciences, le géologue Sebastian Lüning (lien archivé ici) et le chimiste entré en politique Fritz Vahrenholt (lien archivé ici), sont d'ex-responsables de RWE.

Connus pour leurs positions climato-sceptiques, ils ont co-écrit en 2014 un livre intitulé "The Cold Sun: Why the Climate Catastrophe is not Happening" ("Le soleil froid: pourquoi la catastrophe climatique ne se produit pas").

Tous deux n'avaient pas répondu aux sollicitations de l'AFP au moment de la publication de cet article.

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L'agriculteur et guide touristique Saul Luciano Lliuya pose devant le lac Palcacocha, à 4.650 mètres d'altitude, à Huaraz, dans le nord-est du Pérou, le 23 mai 2022 ( AFP / Luka GONZALES)

Un des scientifiques dont les travaux sont cités dans leur article, le paléoclimatologue Nathan Stansell (lien archivé ici), de la Northern Illinois University, a estimé dans un mail à l'AFP le 23 mars 2023 que leur étude "cont(enait) de la désinformation, des mauvaises interprétations et des biais".

"Ils présentent le même argument déjà démenti selon lequel puisqu'il faisait chaud pendant la période médiévale, alors le récent réchauffement n'a rien d'alarmant. La grande majorité de la communauté des paléoclimatologues estime que les groupes qui tentent de répandre cette idée fallacieuse ne sont pas en mesure d'apporter des données scientifiques solides", a-t-il ajouté.

Dans d'autres cas, souligne Nathan Stansell, "les climato-sceptiques sont très sournois. Ils introduisent quelques histoires sans lien avec leurs travaux afin de pouvoir y faire référence ensuite. En tant que relecteur de quelques revues, j'ai constaté cela plusieurs fois", rapporte-t-il, et "cela s'aggrave".

Graphique déformé

Le principal schéma dans l'étude de Sebastian Lüning contient dans la liste de ses sources une étude de 2008 du géologue glaciaire Jorge Strelin (lien archivé ici), de l'Université de Cordoba en Argentine. Celui-ci a indiqué à l'AFP, dans un mail du 22 mars 2023, qu'il déformait des données citées dans ses travaux, omettant en particulier des éléments montrant le net recul du glacier au cours du siècle écoulé.

Un troisième scientifique cité dans les travaux de Lüning, Ben Marzeion (lien archivé ici), professeur en géographie du climat à l'Université de Brême, les juge "erronés" du fait qu'ils font des comparaisons "dénuées de sens" entre des changements survenus sur des périodes avec des variables climatiques et des tailles de glaciers différentes.

"Si j'avais été relecteur [de ces travaux, NDLR], je me serais fortement prononcé contre leur publication", a assuré Ben Marzeion dans un mail à l'AFP le 20 mars 2023.

Les éditeurs du journal, qui avaient été destinataires de critiques concernant l'étude, "étaient satisfaits de la réponse de l'auteur", a indiqué Andrew Davis, responsable de la communication d'Elsevier pour l'Europe, dans un mail à l'AFP le 17 mars 2023.

"Ils n'ont pas détecté de comportements non éthiques et ils estiment que les deux groupes de recherche n'étaient simplement pas d'accord l'un avec l'autre", a-t-il ajouté.

Mais la maison d'édition s'est aussi excusée pour avoir retiré du manuscrit original une mention relative aux fonctions passées des auteurs de l'étude. "SL (Lüning) et FV (Vahrenholt) sont d'anciens employés du groupe RWE; cela n'a pas influencé l'étude", était-il écrit.

Cette mention apparaissait dans une version avant publication, mais a ensuite disparu de la version définitive publiée.

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L'agriculteur péruvien Saul Luciano Lliuya (à gauche) avant une audience en novembre 2016 dans sa bataille contre l'énergéticien RWE ( AFP / PATRIK STOLLARZ)

Elsevier a indiqué que la mention serait rajoutée à l'étude après accord des auteurs. "L'éditeur souhaiterait s'excuser pour la gêne occasionnée", a-t-il indiqué dans un mail à l'AFP le 4 avril.

L'auteur de l'étude d'Oxford, Rupert Stuart-Smith, a par ailleurs soumis au journal une réfutation des travaux de Lüning en avril 2023. Une version avant publication consultée par l'AFP conteste l'utilisation de données dans la contre-étude et détaille les "assertions inexactes et trompeuses" de celle-ci.

"Il est bien plus facile de présenter cela comme un simple désaccord et de nous permettre d'accéder au processus habituel de commentaires et réponses publics que de décider d'une action formelle contre un article publié", a estimé Rupert Stuart-Smith dans un mail à l'AFP le 23 avril.

Chez Elsevier, Andrew Davis a souligné le 31 mars que le Journal of South American Earth Sciences autorisait les auteurs à "payer des frais de gestion pour un article et à payer pour publier dans le journal. Il s'agit d'un procédé tout à fait normal chez les éditeurs scientifiques".

Dans ce processus, les articles sont "évalués par les pairs" ("peer-reviewed") des chercheurs qui en sont les auteurs.

RWE dément financer des études

Une autre étude (lien archivé ici) sur le glacier péruvien Palcacocha est parue en 2021 dans la revue Remote Sensing, de la maison d'édition MDPI. Citée régulièrement par RWE dans sa défense dans le cadre du procès en Allemagne, elle étudie des données sur la vitesse d'écoulement des glaces et évalue le risque d'avalanches et d'inondations subséquentes.

Selon Nathan Stansell, la partie sur les risques d'inondations devrait avoir été étudiée dans un article séparé, car elle "ne semble pas à sa place et n'est pas en lien direct avec les principales conclusions" de l'étude, a-t-il estimé dans un mail le 22 mars 2023.

Selon un article du média d'investigation SourceMaterial datant de 2022 (lien archivé ici), l'étude a été produite grâce, notamment, à des financements de RWE. Il cite les deux principaux auteurs déclarant qu'ils l'avaient rédigée gratuitement, sans soutien de l'entreprise.

Aucun des deux n'a répondu aux sollicitations de l'AFP pour commenter cette affirmation.

Guido Steffen, porte-parole de RWE, a indiqué dans un mail à l'AFP en date du 24 mars 2023 que l'étude avait été "réalisée de manière indépendante de RWE et du procès" et n'avait "pas été financée ou payée par RWE". "Les scientifiques l'ont faite en fonction de leur seule volonté dans le cadre de leurs objectifs de recherche scientifique".

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Le Palcaraju, dans le nord-est du Pérou. Les défenseurs de l'environnement estiment que la fonte des glaciers, comme celui de ce massif, font courir des risques à la ville de Huaraz ( AFP / Luka GONZALES)

Quant à l'étude de Sebastian Lüning, Guido Steffen assure: "Nous n'avons ni diligenté cette étude, ni joué aucun rôle dans sa production".

MDPI publie des articles dans des revues en libre accès contre rémunération (lien archivé ici): 2.500 francs suisses (environ 2.550 euros au 13 avril 2023) dans le cas de Remote Sensing, la revue qui a publié l'étude sur le glacier en 2021. Son site internet indique que tous les articles accessibles sont revus par au moins deux experts et que la décision finale de les publier est prise par un expert externe.

L'éditeur peut retirer les travaux en cas d'"inconduite scientifique", indique le site. "Les scientifiques qui contestent un article dans une des revues de MDPI sont priés de préparer un commentaire scientifiquement rigoureux et de le soumettre aux rédacteurs du journal pour un examen éditorial", est-il précisé.

Problème de relecture par les pairs

Des travaux de chercheurs montrent (lien archivé ici) que la désinformation sur la thématique du climat prospère sur internet.

Le développement des véhicules électriques et des énergies renouvelables est critiqué par les climato-sceptiques, qui y voient une menace pour leur mode de vie et leurs valeurs. Certains analystes (lien archivé ici) considèrent le climato-scepticisme comme un marqueur d'adhésion idéologique aux idées conservatrices et favorables à un système économique libéral.

Ils estiment que les publications scientifiques constituent un front supplémentaire.

"La récente explosion du nombre de 'revues prédatrices' crée des problèmes qui sont très activement explorés par les climato-sceptiques", a expliqué Carl-Friedrich Schlaussner (lien archivé ici), du groupe de recherche Climate Analytics, le 22 mars dans un mail. "Cela ouvre la voie à ceux qui veulent activement voir rendus publics des travaux de recherche douteux".

MDPI, éditeur de l'étude sur l'écoulement des glaces andines, a été critiqué (lien archivé ici) pour la qualité de la relecture par les pairs.

En général, "la qualité de l'évaluation par les pairs est très variable. Les éditeurs ont souvent du mal à trouver des relecteurs, et parce que c'est un travail bénévole, certains sont plus consciencieux que d'autres", a expliqué dans un mail le 9 avril Brian Nosek, psychologue et co-fondateur du Center for Open Science, organisme américain qui oeuvre en faveur de la transparence dans la recherche (lien archivé ici).

"De plus, la science est complexe. Un évaluateur peut ainsi être seulement qualifié pour relire une partie d'un papier, et ainsi rater des détails cruciaux" par ailleurs, ajoute M. Nosek.

Nathan Stansell, lui-même relecteur d'un titre pour MDPI, défend le système. "Ce n'est pas parce que quelqu'un s'est assis sur un article pendant des mois que le processus d'examen par les pairs est meilleur", fait-il valoir.

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Le géant allemand de l'énergie RWE dément avoir financé deux études scientifiques qui minimisent le rôle des émissions de CO2 dans la fonte des glaciers ( AFP / Ina FASSBENDER)

"Conflits d'intérêts"

Chaque année, des milliers d'articles scientifiques sont retirés des journaux où ils avaient été publiés - un phénomène constaté (lien archivé ici) pendant la pandémie de Covid-19, qui s'est accompagnée de la publication de très nombreuses études sur le coronavirus et les vaccins. Dans de rares cas, ces rétractations ont concernés des revues largement considérées comme de grande valeur, comme The Lancet.

Le site Retraction Watch, qui traque les cas de papiers scientifiques retirés (lien archivé ici), en a recensé 5.000 en 2022 - soit environ 0,1% du total des études publiées cette année-là, a indiqué son co-fondateur Ivan Oransky (lien archivé ici) dans un entretien à l'AFP le 6 avril 2023.

"Ce nombre devrait être plus élevé. Beaucoup de papiers problématiques ne sont pas retirés pour diverses raisons", a-t-il déploré.

Avec des auteurs à la recherche de promotion qui paient pour être publiés, "c'est un problème d'incitation à 'publier ou périr', combiné à un modèle économique des revues qui fait que publier davantage est mieux pour elles", explique Ivan Oransky.

Une étude datant de 2012 (lien archivé ici), publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, a montré que deux tiers des retraits étaient dus à de mauvais comportements tels que des fraudes, plutôt qu'à des erreurs.

"Il y a beaucoup de cas dans lesquels les gens ne font pas état de conflits d'intétêts", explique M. Oransky. "La plupart du temps, les revues ne retirent pas (les articles) pour cette raison"; à la place, ils publient une correction.

Des auteurs peu scrupuleux tentent d'obtenir la publication de travaux douteux dans des journaux en profitant d'un système laxiste d'évaluation par leurs pairs qui fait souvent appel à des relecteurs non-qualifiés, ajoute-t-il.

"Beaucoup de camelote passe au travers de l'évaluation par les pairs", poursuit-il. "Il est vraiment temps que tout le monde admette cela pour que l'on puisse essayer de faire mieux".

MM. Schleusser, Nosek et Oransky n'ont pas fait de commentaires sur les études citées dans notre article, ni sur les éditeurs.

Evénements climatiques extrêmes

En septembre 2022, des scientifiques renommés du climat ont appelé (lien archivé ici) à retirer une étude (lien archivé ici) selon laquelle les preuves scientifiques d'une crise climatique manqueraient, en citant des données sur des événements climatiques extrêmes comme les fortes pluies, les cyclones, les tornades et les sécheresses.

Deux des auteurs étaient signataires de la World Climate Declaration, un texte qui relaie plusieurs fausses affirmations sur le changement climatique et qui a fait l'objet d'un article de vérification de l'AFP en anglais.

Parmi les autres signataires: Fritz Varenholt, co-auteur de l'étude sur le glacier évoquée ci-dessus, et plusieurs personnes ayant des liens avec les industries exploitant les énergies fossiles.

Quatre éminents scientifiques du climat ont estimé que cette étude manipulait des données, choisissant certains faits et ignorant les éléments qui pourraient contredire leurs assertions.

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Inondations après de fortes pluies à Chaclacayo, à l'est de Lima, au Pérou, le 15 mars 2023 ( AFP / Cris BOURONCLE)

Le papier, évalué par quatre scientifiques italiens - trois physiciens et un météorologue -, est paru en janvier 2022 dans l'European Physical Journal Plus, une revue de physique publiée par Springer Nature, un des éditeurs de journaux scientifiques les plus prestigieux. Elle a été citée par de grands médias et des publications en ligne vérifiées par l'AFP.

L'article a été "publié par des personnes qui ne travaillent pas dans la climatologie et ne sont de manière évidente pas familières avec le sujet et les données correspondantes", avait souligné auprès de l'AFP Stefan Rahmstorf, chef du Earth System Analysis au Potsdam Institute for Climate Impact Research (lien archivé ici), dans un mail en date du 26 septembre 2022.

"Il n'a pas été publié dans un journal spécialisé sur le climat - c'est une voie habituelle pour les 'climato-sceptiques' qui évitent ainsi un examen par de vrais experts du domaine" de recherche étudié, avait-il ajouté.

Springer Nature a apposé en septembre 2022 une mention sur l'article pour prévenir les lecteurs "que les conclusions de ce manuscrit sont actuellement débattues", et que l'éditeur enquêtait à ce propos.

Le 31 mars 2023, Christian Caron, responsable chez Springer Nature (lien archivé ici), a indiqué dans un mail à l'AFP que l'enquête "progress(ait) mais (était) toujours en cours". "Des éléments supplémentaires reçus dans le cadre de l'enquête suivent actuellement les procédures habituelles d'un examen approfondi par les pairs, ce qui pourrait prendre plus de temps que prévu", a-t-il ajouté.

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