
Vaccins anti-Covid: non, les Philippines n'ont pas émis de mandat d'arrêt international contre Bill Gates
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 24 mars 2023 à 15:29
- Lecture : 10 min
- Par : Charlotte STEENACKERS, AFP Pays-Bas
- Traduction et adaptation : Gaëlle GEOFFROY
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De nombreuses publications affirmant que Bill Gates ferait l'objet d'"un mandat d'arrêt" pour "meurtre avec préméditation" émis par les autorités des Philippines circulent depuis le mois de mars 2023 en français sur Telegram ou sur Facebook, comme ici, ici, ou bien encore ici.

Ces affirmations ont aussi été partagées dans de nombreuses langues en Europe, sur Facebook, Twitter ou Telegram: en français en Belgique, en néerlandais (comme ici et ici), en anglais, en allemand, en portugais et en espagnol.
Ailleurs dans le monde, des publications circulent aussi en Afrique du Sud.
Toutes mettant en cause le milliardaire américain en citant un article publié le 2 mars 2023 sur le site américain Newspunch,connu pour relayer de fausses informations.
Ces affirmations ont été reprises également par le site néerlandais Frontnieuws, qui a par le passé diffusé des infox, comme l’AFP l’avait détaillé dans des articles en néerlandais, par exemple ici et ici.
Les deux sites affirment que le mandat d’arrêt a été émis pour "meurtre avec préméditation" en lien avec le vaccin contre le Covid-19.
Bill Gates, cible récurrente des complotistes
Bill Gates est une cible récurrente des milieux complotistes. Son engagement en faveur des vaccins et ses appels répétés depuis des années à mieux se préparer aux pandémies lui valent depuis longtemps l'inimitié des milieux antivax, encore renforcée par la pandémie de Covid-19.
La Fondation Bill and Melinda Gates a joué un rôle important dans la réponse mondiale pour tenter d’endiguer l’épidémie de Covid-19, en soutenant financièrement notamment le développement des vaccins. Le virus a provoqué la mort de plus de 6,8 millions de personnes à travers le monde entre janvier 2020 et mars 2023, selon l'OMS (lien archivé ici).
L'AFP a écrit de nombreux articles expliquant que de nombreuses affirmations mettant en cause Bill Gates étaient infondées, comme dans cet article de l'AFP, ici, ici, ici, ou bien encore ici.
Certains avaient notamment accusé le milliardaire de connaître l'existence du virus Sars-CoV-2 avant même son apparition officielle en Chine fin 2019. L'AFP Factuel y avait consacré cet article.

Pas de mandat d'arrêt contre Bill Gates, des instances qui n'existent pas
Le site néerlandais Frontnieuws a affirmé à tort que le mandat d’arrêt contre Bill Gates avait été mis par "la Cour des crimes graves de Manille", Newspunch qu'il l'avait été par la "Cour des crimes odieux à Manille". Or aucune instance judiciaire portant ces noms n’existe aux Philippines, a indiqué le responsable des relations publiques de la Cour Suprême, Brian Hosaka, à l’AFP le 8 mars 2023. "Il n'y a pas de telles cours nommées 'cours des crimes majeurs" ou 'cour des crimes odieux' aux Philippines", a-t-il indiqué, en qualifiant de "ridicules" les affirmations circulant sur les réseaux sociaux.
La Cour Suprême des Philippines a également indiqué le 14 mars 2023 à l’AFP que les tribunaux régionaux de première instance (RTC) dans la capitale Manille et les villes alentour n'avaient pas émis de mandat d'arrêt à l'encontre de Bill Gates.
"Après vérification par le Bureau de l’administrateur de la Cour auprès des RTC dans les villes de Manille, Quezon City, Makati, Pasig, Pasay, Parañaque, Las Piñas, Muntinlupa, Marikina, Malabon, Taguig, Valenzuela et Navotas, il n’y a pas d’affaire en cours devant eux et il n’y a pas de mandat d’arrêt contre Bill Gates", a indiqué la Cour Suprême dans un mail.
Elle a précisé que le pays avait aboli les "cours des crimes odieux" il y a près de 20 ans, le 24 août 2004. Selon un rapport du Sénat philippin datant de 2006 (lien archivé ici), cette décision avait été prise en raison du nombre relativement peu élevé de dossiers qu’elles traitaient et car elles permettaient d'identifier facilement les juges qui y siégeaient. Or, dix juges ont été tués entre 1999 et 2006 "dans l'accomplissement de leurs fonctions", selon ce document.
Cet article d'un média local publié en 2004 (lien archivé ici) évoque également la suppression de ces cours la même année.

Bill Gates n'est pas banni des Philippines
Le Bureau philippin de l'immigration (lien archivé ici) a par ailleurs indiqué à l'AFP que le milliardaire américain n'avait pas été interdit d'entrer sur le territoire, comme cela est aussi affirmé à tort dans l'article erroné de Newspunch.
Les Philippines n'ayant pas émis de mandat d'arrêt à son encontre, les autorités n'ont donc pas demandé à Interpol de demander aux polices à travers le monde d'émettre une notice rouge (lien archivé ici) visant son arrestation, comme affirmé également dans les articles précités.
Une notice rouge est "une demande adressée aux services chargés de l’application de la loi du monde entier à l’effet de localiser une personne et de procéder à son arrestation provisoire dans l’attente de son extradition, de sa remise ou d’une mesure similaire conforme au droit", est-il expliqué sur le site d'Interpol.
A la date du 16 mars 2023, Bill Gates ne figurait pas sur la liste des notices rouges (lien archivé ici) d'Interpol.

Les vaccins n'ont pas "causé des centaines de milliers de morts"
Les fausses publications sur les réseaux sociaux affirment par ailleurs que Bill Gates serait recherché par les Philippines en lien avec "des centaines de milliers de morts" dues aux vaccins contre le Covid. Mais ils ne mentionnent aucune source concernant cette estimation, qui n'est par ailleurs corroborée par aucune donnée officielle.
Un rapport des autorités sanitaires des Philippines (lien archivé ici) indique, page 4, que de mars 2021 au 31 janvier 2023, plus de 170 millions de doses de vaccin anti-Covid ont été administrées dans le pays, et que près de 2.800 personnes vaccinées étaient décédées - ce qui ne signifie pas que le vaccin était la cause de la mort, indique le rapport page 14.
"Les cas de décès ne signifient pas nécessairement que le vaccin a causé les événements. Des co-morbidités ou des affections médicales pré-existantes provoquant des événements fatals sont habituellement des coïncidences" avec le fait que la personne ait été vaccinées, est-il écrit dans ce rapport.
Il y est précisé que ces chiffres sont issus d'une base nationale de données qui notamment "inclut des études de diverses unités de surveillance épidémiologique (ESU) du Département de la Santé (DOH), de sites de vaccination, d'hôpitaux, de patients/consommateurs".
Plus généralement, malgré les études et campagnes de vaccination montrant l'efficacité des vaccins anti-Covid contre décès et formes graves, de nombreux internautes continuent d'affirmer qu'ils sont plus dangereux qu'utiles et qu'ils provoqueraient des "morts subites", ce qui est faux, comme l'a expliqué l'AFP dans cet article.

Pas de "pic" de morts en lien avec les vaccins
Les Philippines ont commencé à vacciner (lien archivé ici) contre le Covid-19 en mars 2021. Selon certains usagers des réseaux sociaux, des surplus de décès auraient commencé à être constatés juste après. Mais les statistiques des Philippines disponibles sur Our World In Data (lien archivé ici) montrent qu'un mois plus tard, en avril 2021, c'est un pic dans le nombre quotidien de décès du Covid-19 qui a été constaté, et non un pic qui aurait été provoqué par les vaccins.
Des données de l'Autorité statistique des Philippines (lien archivé ici) montrent aussi que le Covid-19, et non les vaccins, est une cause majeure de décès en 2021, avec un pic de décès enregistrés en septembre de cette même année.
"Les morts dues au virus du Covid-19 identifié et non identifié, quand elles sont combinées, sont au nombre de 112.772, soit 12,8% du total des décès, en faisant la deuxième cause de décès en 2021" derrière les maladies cardiaques, selon le site.
Plus de 66.000 personnes étaient mortes du Covid-19 aux Philippines à la date du 24 mars 2023, selon l'OMS (lien archivé ici), un chiffre qui place le pays au 22e rang mondial en termes de décès provoqués par le virus, selon la base de données Statista (lien archivé ici).

Une campagne de vaccination antitétanique aux Philippines momentanément suspendue, pas stoppée
Les articles que nous examinons affirment aussi que les Philippines ont stoppé un programme de vaccination de l'Unicef contre le tétanos dans le pays en 1995, ce qui est trompeur car il s'agissait d'une suspension temporaire, pas d'un arrêt total du programme.
Les médias, notamment l'agence Inter Press Service (lien archivé ici), ont rapporté en 1995 qu'un juge de Manille avait ordonné un arrêt temporaire du programme de vaccination anti-tétanique en raison de craintes concernant une possibilité que le vaccin puisse contenir une hormone qui pourrait provoquer des fausses couches et aboutir à une stérilisation involontaire.
Le programme a ensuite repris et en 2017 le Département philippin de la Santé et l'Unicef ont annoncé (lien archivé ici) qu'après une campagne longue de 30 ans, le pays avait officiellement éliminé le tétanos maternel et néonatal, ce qui signifie qu'il n'est plus recensé que moins d'un cas pour 1.000 naissances vivantes dans chaque province ou ville par an.
L'OMS indique (lien archivé ici) que quasiment tous les cas de tétanos - qui cause des contractions douloureuses des muscles - touchent des personnes qui n'ont jamais été vaccinées. Cette maladie est particulièrement commune et graves pour les nouveaux-nés et leurs mères quand celle-ci n'est pas protégée par la vaccination.
Les fausses affirmations selon lesquelles les vaccins anti-tétaniques ne seraient pas sûrs ne concernent pas que les Philippines: cet article du Washington Post (lien archivé ici) décrit l'opposition au Kenya en 2014 de l'église catholique au vaccin, accusé de contenir une hormone baptisée HCG qui provoquerait des complications pendant la grossesse pouvant aller jusqu'à l'avortement.
L'OMS rejette ces inquiétudes. En 2006, elle a indiqué que, "en dépit de rumeurs occasionnelles affirmant le contraire, les vaccins antitétaniques ne contiennent pas de substances qui auraient des effets contraceptifs ou des effets abortifs" (lien archivé ici). En 2017, un autre rapport indiquait à sa soixantième page que "contrairement à ces inquiétudes isolées, la gonadotrophine chorionique humaine (HCG) ou tout dérivé de l'HCG n'ont jamais été utilisés dans la production des vaccins antitétaniques". (lien archivé ici).
Cela est confirmé par d'autres études, dont une publiée dans le journal scientifique Reproductive Health Matters en 1995 (lien archivé ici). "Des experts en gynécologie et en immunisation sont d'accord pour dire que les accusations contre les vaccins antitétaniques qui contiendraient un agent anti-fertilité ou anti-grossesse sont sans fondement", y est-il écrit.