(Money Sharma / AFP)

Non, Bill Gates ne veut pas "tuer des milliers" de personnes "en bloquant le soleil"

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Un article partagé des centaines de fois sur Facebook affirme que Bill Gates veut "assombrir artificiellement (le soleil) par des aérosols afin de stopper le réchauffement climatique", un "projet génocidaire". Si le milliardaire américain a bien financé des recherches sur des techniques visant à contrôler le rayonnement solaire, les chercheurs d’Harvard cités dans l'article ne prévoient pas de disperser "des particules de dioxyde de soufre" dans l’atmosphère mais du carbonate de calcium en très petite quantité, ont indiqué les chercheurs et un expert à l’AFP. Les travaux en cours sur le rayonnement solaire et plus généralement les techniques dites de géo-ingénierie restent tout de même controversés.

Des internautes ont réagi de façon outrée à l’article partagé en exigeant l’arrestation de Bill Gates. "Personne pour arrêter ces fous???!!!!", demande ainsi l’un d’entre eux.

Capture d'écran Facebook prise le 28/01/2021

"Lui c est vraiment un psychopathe ce bill gates de merde il se prend pour dieu ou quoi sa place est en enfer!!!", dit un autre.

Capture d'écran Facebook prise le 28/01/2021

L’article fait référence à un communiqué de la Société des Amis de la science, une organisation basée au Canada qui, comme elle l’explique sur son site, ne croit pas en "l’urgence climatique" et aux conséquences graves et immédiates du réchauffement climatique.

Cette organisation appelle à l’arrêt des travaux d’un groupe de chercheurs de l’université de Harvard aux Etats-Unis, qui travaille sur le lancement d’un ballon pour étudier la dispersion de particules dans la stratosphère dans le but de contrôler le rayonnement solaire. 

L’équipe du projet SCoPEx décrit longuement sur internet l’expérience qu’elle prépare. Sous réserve de l’accord d’un comité de supervision de l’université d’Harvard, elle souhaite envoyer un ballon et sa nacelle à environ 20 kilomètres d’altitude et relâcher "une très faible quantité de matériel, 100 grammes à 2 kilos" afin d’étudier la réaction dans l’atmosphère.

Elle assure qu’un tel test "ne posera aucun risque aux personnes ou à l’environnement" et que le matériau principal utilisé, le carbonate de calcium, est un "produit non-toxique".

"L'expérience est absolument sans risque"

"Je peux confirmer que SCoPEx ne présentera aucun risque physique pour les personnes ou l'environnement. La quantité de matière que nous rejetons est inférieure à 2 kilos et c'est du carbonate de calcium, qui est abondant sur terre : il est dans la craie, dans le dentifrice, dans le papier. C'est une petite quantité de matière qui ne va pas nuire aux gens ou à l'environnement", a expliqué à l’AFP Lizzie Burns, directrice générale du programme de recherche sur la géo-ingénierie solaire à Harvard, interrogée le 27 janvier. 

"L'expérience SCoPEx est à si petite échelle -- on parle de quelques kilogrammes -- qu'elle est absolument sans risque. Quel que soit le type d'aérosols qu'on injecterait", assure à l'AFP Olivier Boucher, climatologue à l’institut parisien de recherches en science de l’environnement Pierre-Simon Laplace.

Pour la technique de contrôle du rayonnement solaire, la comparaison est souvent faite avec les volcans. 

"Les volcans émettent essentiellement des cendres qui n'ont pas vraiment d'impact (ni sur le climat, ni sur la couche d'ozone) et du dioxyde de soufre qui se transforme en acide sulfurique dans la stratosphère. Ce sont ces aérosols d'acide sulfurique qui favorisent certaines réactions chimiques qui détruisent --un peu-- l'ozone", explique Olivier Boucher, contacté par l’AFP. "Harvard voudrait tester l'hypothèse qu'un aérosol de carbonate de calcium détruit moins la couche d'ozone qu'un aérosol d'acide sulfurique, voire pas du tout." 

Cette technique de dispersion d’aérosols est l’une des pistes envisagées par la "géo-ingénierie", un champ de recherche qui étudie aussi par exemple la captation et le stockage de carbone.

Si les recherches actuelles se font principalement via la modélisation numérique, le projet de l’équipe de Harvard se place sur un plan plus expérimental.

"SCoPEx tente d'étudier les petits processus chimiques et microphysiques de la réaction du carbonate de calcium dans la stratosphère", souligne Lizzie Burns. "Nous ne menons pas d'études qui modifieraient le climat et feraient du mal à des milliers de personnes." 

"Le groupe à Harvard se place sur un plan plus expérimental, et sont quasiment les seuls à le faire sur cette technique, car ils estiment qu’il y a besoin de se placer dans des conditions réelles pour progresser dans la connaissance", selon le climatologue Olivier Boucher.

Le vol annoncé pour juin 2021 en Suède "ne serait pas l’expérience en elle-même, mais plutôt un test de la plateforme SCoPEx sans la diffusion de particules", précise l’équipe du projet. Il s’agit de tester le système de navigation du ballon.

Comme toutes les étapes du projet SCoPEx, il doit obtenir le feu vert d’un comité indépendant consulté par l’équipe d’Harvard.

Si la description de l’expérience est exagérée, Bill Gates est bien l’un des contributeurs au financement du projet.

La liste est disponible sur le site du programme de recherche de l’université d’Harvard, dont la politique est de ne pas accepter de donations anonymes. Elle compte 15 fondations et 13 donateurs individuels.

"Nous n'en savons pas encore assez"

Interrogée par l’AFP, l’équipe de chercheurs explique qu’elle ne donne pas le montant de chaque donation afin de "protéger la confidentialité" des donateurs, mais ajoute que Bill Gates "n’a pas donné une majorité des fonds". 

Le recours aux technologies de géo-ingénierie pour lutter contre le changement climatique n’a jamais fait l’unanimité.

"Nous serions les premiers à dire qu'à ce stade, il est bien trop tôt pour dire s'il devrait y avoir un jour un déploiement de la géo-ingénierie solaire. Nous n'en savons pas encore assez. Ce n'est pas non plus une question que les scientifiques peuvent décider. C'est quelque chose que le monde devrait décider", assure Lizzie Burns.  

"Mais de notre point de vue, les scientifiques peuvent fournir des informations qui aideront les décideurs politiques et les générations futures à prendre de meilleures décisions", estime-t-elle.

"Je pense que tout le monde est très prudent sur le sujet y compris les gens d’Harvard, et tout le monde sait très bien qu’il faut d'abord réduire les émissions de gaz à effet de serre", souligne Olivier Boucher. Les recherches, qui se font à "99%" avec "un papier, un crayon, un ordinateur" visent à répondre à de nombreuses questions sur "les avantages, les inconvénients, les effets secondaires".

Pour Linda Schneider, chargée des questions internationales de politique du climat à l’Institut Heinrich Böll, un centre de réflexion berlinois qui travaille sur la "transition sociale-écologique", la géo-ingénierie pose de nombreux problèmes.

"Aucune de ces technologies ne s’attaque aux racines du changement climatique. C’est particulièrement vrai pour le contrôle du rayonnement solaire, qui ne fait que réfréner la température", déplore-t-elle auprès de l’AFP. Certains craignent que cela n’incite pas les gros pollueurs à changer leurs habitudes.

"Vous aurez toujours l’accumulation d’émissions (de gaz polluants, ndlr) dans l’atmosphère, et tous les autres effets du changement climatique, pas seulement la hausse des températures", ajoute Linda Schneider, qui estime en outre que tester ces technologies serait "très difficile" à réaliser et "très dangereux".

"C’est vrai que Bill Gates a soutenu financièrement la recherche sur la géo-ingénierie. Et aussi d’autres individus riches, d’autres milliardaires, dont de riches patrons d’industries polluantes. C’est vrai qu’à la fois l’industrie des énergies fossiles mais aussi l’industrie de la Silicon Valley ont montré de l’intérêt dans une telle technologie", note Linda Schneider.

Ainsi le patron du constructeur de véhicules électriques haut de gamme Tesla Elon Musk a par exemple annoncé le 22 janvier sur Twitter un prix de 100 millions de dollars pour la "meilleure technologie de capture de carbone".

EDIT du 1/2/21 à 10h50 : Corrige au dernier paragraphe, montant du don annoncé par Elon Musk. Bien lire "100 millions de dollars" et non "100.000" comme écrit dans un premier temps


EDIT du 9/2/21 à 08H43: Corrige le nom de l'ONG. Bien lire l'institut Heinrich Böll et non Helmut Böll
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