Attention, cette étude sur l'ivermectine pour prévenir le risque de décès du Covid-19 présente des limites méthodologiques

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"L'ivermectine était bien efficace à 92% contre le Covid", assurent des publications virales depuis août 2022. Mais l'étude observationnelle de laquelle est tiré ce chiffre présente de nombreuses limites méthodologiques, ont regretté des experts interrogés par l'AFP. A ce jour, l'efficacité de cet antiparasitaire n'est pas démontrée scientifiquement pour prévenir ou guérir cette maladie, indiquent plusieurs experts et autorités sanitaires, et ces travaux ne suffisent pas à autoriser l'usage de ce médicament pour le Covid, a lui-même reconnu un des auteurs de l'étude.

"Étude explosive : l'ivermectine était bien efficace à 92% contre le Covid !", assurent depuis le mois d'août 2022 de très nombreux articles de blog (1, 2, 3 , 4) et des publications Twitter (1, 2) partagées plusieurs milliers de fois.

"Une nouvelle étude montre que l'ivermectine peut réduire le risque de décès de 92%, alors que l'OMS, le NIH et la FDA recommandent d'éviter de l'utiliser !", poursuivent ces publications.

De nombreux internautes y voient la preuve que la décision des autorités sanitaires d'interdire ce médicament pour le Covid en pleine pandémie était une erreur et que son utilisation dans ce cadre devrait être approuvée.

Montage de captures d'écran prises sur différents blogs et sur Twitter

Ce chiffre a été extrêmement relayé dans des publications similaires en anglais en portugais.

L'ivermectine est un médicament - à usage vétérinaire et humain - utilisé contre des parasites, comme la gale, la cécité des rivières (onchocercose) ou encore les poux. Ce traitement peu coûteux est très utilisé dans les zones du monde touchées par les infestations parasitaires.

Depuis le début de la crise sanitaire, des études ont été conduites pour voir si ce médicament, connu pour sa capacité à limiter la réplication de certains virus comme celui de la fièvre jaune, pourrait également aider à lutter contre le Covid-19.

En France, l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a refusé une demande de Recommandation Temporaire d'Utilisation (RTU) pour l'ivermectine comme traitement pour le Covid en avril 2021, expliquant ne pas pouvoir "présumer d’un rapport bénéfice/risque favorable de l'ivermectine en traitement curatif ou en prévention [du] Covid-19".

Cette décision allait dans le sens d'un avis rendu par le Haut Conseil de la Santé Publique qui ne recommande pas non plus l'utilisation de cette molécule dans le cadre de la crise sanitaire en dehors d'essais cliniques.

Une boîte d'ivermectine, le 21 juillet 2020, en Colombie ( AFP / LUIS ROBAYO / AFP)

En mars 2021, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) et l'Agence européenne des médicaments (AEM) avaient, elles aussi, déconseillé l'utilisation de l'antiparasitaire pour les patients atteints du Covid-19, sauf dans le cadre d'essais cliniques. L'AEM avait "conclu que les données disponibles ne soutiennent pas son utilisation pour le Covid-19 en dehors d'essais cliniques", selon un communiqué.

Depuis, plusieurs essais cliniques ont été menés ou sont en cours pour tester la molécule dans le cadre du Covid.

D'où vient cette étude?

Les publications qui vont à l'encontre des recommandations de ces autorités sanitaires et assurent que l'ivermectine aurait désormais prouvée son efficacité contre le Covid citent une étude revue par les pairs publiée le 31 août 2022 par Cureus, ou Cureus Journal of Medical Science, une revue médicale en libre accès.

Ces travaux ont analysé l'efficacité de l'ivermectine en prophylaxie contre le Covid-19, c'est-à-dire en traitement préventif, pour prévenir l'apparition, la propagation ou l'aggravation de la maladie.

Capture d'écran prise sur le site Cureus le 25/10/2022

Pour cela, les auteurs se sont appuyés sur des données recueillies dans le cadre d'un programme de la ville d'Itajaí, au Brésil, qui consistait à administrer régulièrement de l'ivermectine à des volontaires, entre juillet et décembre 2020.

Les chercheurs ont conclu que l'ivermectine avait empêché des infections au Covid-19 et des hospitalisations en raison de la maladie, et ont observé une réduction de 92% du taux de mortalité chez les participants qui avaient reçu le médicament de manière régulière.

Néanmoins, Flávio Cadegiani , l'un des auteurs de l'étude, a nuancé l'interprétation de ces résultats faite sur les réseaux sociaux auprès de l'AFP le 7 octobre 2022, jugeant que son étude était " insuffisante pour autoriser ce médicament comme traitement contre le Covid-19".

"Les limites concernant la méthodologie de cette étude sont (exactement) celles inhérentes aux études observationnelles", a-t-il déclaré.

Des biais méthodologiques

Plusieurs experts ont ainsi convenu que la nature observationnelle de l'étude signifie qu'elle ne peut être utilisée pour déterminer à elle seule si l'ivermectine est un traitement efficace contre le Covid-19.

"Une étude observationnelle peut donner une hypothèse qui peut être suivie par un essai randomisé contrôlé", a expliqué le 6 octobre à l'AFP Amesh Adalja , chercheur au Johns Hopkins Center for Health Security.

Un essai randomisé contrôlé permet d'appliquer des modèles statistiques en se basant sur des groupes comparables, limitant ainsi les biais de sélection.

Le chercheur Amesh Adalja a expliqué qu'il existe en effet de nombreux facteurs qui ne peuvent pas être contrôlés lorsque l'on se base sur un échantillon hétéroclite de volontaires, comme cela a été le cas dans l'étude observationnelle brésilienne. L'accès aux soins, la richesse et l'âge des personnes étudiées ne peuvent par exemple pas être choisis, alors que ces facteurs sont susceptibles d'influencer les résultats de l'étude.

Amesh Adalja a précisé que les essais randomisés contrôlés menés sur l'ivermectine ont abouti à la conclusion inverse de celle partagée sur les réseaux sociaux, en indiquant qu'"aucune donnée n'a montré que l'ivermectine est bénéfique" pour traiter le Covid.

Aux Etats-unis, les "National Institutes of Health" (NIH) se base sur ces essais randomisés contrôlés qui n'ont démontré d'efficacité de l'ivermectine pour traiter le Covid-19 pour recommander "de ne pas utiliser l'ivermectine pour traiter le Covid-19, sauf dans le cadre d'essais cliniques".

"Prendre des doses importantes de ce médicament est dangereux et peut créer de graves dommages", alerte en outre l'agence américaine du médicament, la FDA, sur une page dédiée.

Greg Tucker-Kellogg, professeur de biologie à l'Université nationale de Singapour, a pointé d'autres problèmes méthodologiques associés à l'étude publiée sur Cureus, notamment un " biais de temps immortel ", capable de fausser ses conclusions.

"L'analyse traite tout le monde comme s'ils étaient comparés sur une même période, mais ce n'est pas le cas", a-t-il expliqué le 7 octobre.

"Un biais de temps immortel signifie que les participants du bras de traitement ne seront surveillés/suivis que s’ils survivent (ou, par exemple, s’ils ne présentent pas les symptômes que le traitement vise à prévenir) pendant toute la durée du délai. Tout participant pour lequel ce n'est pas le cas sera exclu de l'essai, ce qui signifie que le bras de traitement est sélectionné sur une base différente de celle du bras placebo", explique l'Académie européenne des patients sur l’innovation thérapeutique sur son site.

Dans l'étude, une personne ayant contracté le Covid-19 en juillet 2020 et n'ayant pas encore adhéré au programme a par exemple été automatiquement comptabilisée dans le groupe des participants n'utilisant pas l'ivermectine. Cela signifie que "le groupe de personnes n'ayant pas utilisé l'ivermectine accumulait des cas infectés, tandis que le groupe de ceux en ayant reçu recrutait des participants non-infectés", analyse Greg Tucker-Kellogg.

En outre, il a été conseillé aux participants d'arrêter de prendre de l'ivermectine s'ils étaient infectés. "Ce protocole gonfle les taux d'infection pour les personnes n'ayant pas pris [d'ivermectine] ou en ayant pris de manière irrégulière", a regretté GregTucker-Kellog. "Les affirmations sont toutes absurdes, et dangereuses en plus", a-t-il conclu.

Conflits d'intérêts

Des préoccupations éthiques ont également été soulevées au sujet de cette étude.

Gideon Meyerowitz-Katz , épidémiologiste à l'Université de Wollongong, en Australie, a souligné sur Twitter qu'il existerait des conflits d'intérêts avec certains auteurs de l'étude associés à des groupes promouvant l'ivermectine.

L'auteur de l'étude Pierre Kory est ainsi président et cofondateur de la Front Line Covid-19 Critical Care Alliance (FLCCC), un groupe de médecins qui préconisent l'utilisation de l'ivermectine pour traiter le Covid-19.

Après que Greg Tucker-Kellog ait informé Cureus de ces conflits d'intérêts potentiels, la revue a précisé les potentiels conflits d'intérêts des auteurs sur son site.

Capture d'écran prise le 26/10/2022 sur le site Cureus

L'AFP a déjà consacré de nombreux articles de vérification à des affirmations sur l'ivermectine, comme ici, ici ou ici.

Traduction et adaptation :
COVID-19