Cette vidéo censée montrer l'émergence d'un "front européen" contre l’Otan est trompeuse

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Une vidéo visionnée plus de 30.000 fois sur Facebook est censée montrer de grandes manifestations populaires dans plusieurs capitales européennes contre les sanctions imposées à la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine. Attention, cette vidéo est trompeuse : elle utilise des images anciennes et amplifie une marche ayant mobilisé 200 personnes dans le nord de l’Italie.

"Soutien à la Russie : Des centaines d'européens marchent contre l’OTAN…", voici la phrase qui accompagne une vidéo de 1 mn 19 s partagée par la page Facebook Monde Actu. Mais les images qui composent la vidéo montrent des milliers de personnes défilant dans des rues noires de monde. Sur la vignette principale de la vidéo, on peut également lire les inscriptions "Non à l’Otan ! Non à l’Ukraine ! Des émeutes pro-russes éclatent".

Capture d’écran Facebook réalisée le 25 octobre 2022

L’Europe a-t-elle été secouée le week-end du 22 octobre 2022 par des "émeutes pro-russes", comme tente de le faire croire cette publication ? L’AFP n’a trouvé aucune information relative à d'importantes manifestations de soutien à la Russie dans les principales capitales européennes.

Une recherche par mots-clés grâce à Google Search, avec les groupes de mots "émeutes pro-russes Europe" puis "manifestations pro-russes Europe", nous permet de retrouver une seule manifestation récente en lien avec la Russie ou le conflit en Ukraine. Cette marche s'est tenue le 21 octobre 2022 dans la ville de Gênes, dans le nord de l’Italie. L’information a été relayée par l’agence de presse russe TASS sous le titre "Un important rassemblement en faveur de la Russie et contre l'OTAN a eu lieu dans le nord de l'Italie".

Capture d’écran agence TASS réalisée le 25 octobre 2022

C’est justement cette marche qui est évoquée dans la vidéo publiée sur Facebook, où l’on voit des milliers de personnes portant des pancartes. Ces images ne cadrent pourtant pas avec les informations contenues dans la dépêche de l’agence TASS et l'article du site Genova24 basé à Gênes. Alors que la vidéo montre une forte mobilisation, ces différents médias parlent d’un rassemblement de "quelques 200 personnes".

Une recherche par image inversée grâce à l’outil InVID-WeVerify nous permet de constater que les images de la vidéo ne sont pas celles de la marche du 21 octobre 2022 à Gênes. Celle-ci s'est déroulée sur la piazza Ferrari et n'était visiblement pas itinérante, contrairement aux images diffusées sur la vidéo virale. Aucun incident ni confrontation avec la police n'a par ailleurs été déploré.

Les images de la publication Facebook, où l'on voit les manifestants porter des drapeaux rouges et une banderole, puis des policiers anti-émeutes intervenir pour ramener le calme au milieu de fumigènes, datent en réalité du 19 mars 2022, soit un mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ces images enregistrées à Rome et à Pise (Italie) montrent une marche de personnes qui s’opposent à l’envoi d’armes à l’armée ukrainienne.

Capture d’écran du media pro-russe aniq.uz réalisée le 25 octobre 2022
Capture d’écran de VK réalisée le 25 octobre 2022

 

 

Des marches semblables ont eu lieu en Bulgarie et en Moldavie à la même date selon plusieurs médias pro-russes qui tentent d’amplifier l’impact de ces mouvements isolés. Il s'agit souvent de marches organisées par des mouvements politiques d’extrême droite assez marginaux dans leurs pays, dont les leaders apportent un soutien plus ou moins affiché à Moscou avec qui ils partagent une certaine défiance vis-à-vis de l'Alliance.

La vidéo publiée sur Facebook tente donc de faire croire à l'émergence d'un vaste mouvement européen contre l’Otan en utilisant des images anciennes et alors que la marche de Gênes a réuni quelque 200 personnes, à l'initiative d'une association locale baptisée Libera Piazza Genova.

Sur son site internet, cette organisation appelle régulièrement à manifester en soutien à la Russie et à la Biélorussie, contre l’Otan, contre l’UE, contre la vie chère, contre la "dictature sanitaire" ou contre la 5G... Dans des dépêches diffusées par les agences TASS et SANA (Syrian arab new agency), un manifestant interrogé explique les motivations de la mobilisation du 21 octobre : "contre tout soutien - politique, militaire et économique - au régime de Kiev, ainsi que contre le fait que la politique étrangère de l’Italie est façonnée à Washington et à Bruxelles, mais pas à Rome".

Ce type de mobilisation reste toutefois rare et rassemble généralement peu de monde en Italie. Le 15 octobre à Milan, par exemple, environ 200 personnes se sont rassemblées pour réclamer "la fin de la guerre en Ukraine", à l’appel de plusieurs formations d’extrême gauche.

En Italie, la récente arrivée au pouvoir d'un parti d'extrême-droite, Fratelli d'Italia, a pu soulever des craintes sur l'orientation de sa politique européenne. Mais la nouvelle présidente du Conseil Giorgia Meloni a visiblement tenu à rassurer Bruxelles et les partenaires de Rome, suivant le conseil de son prédécesseur Mario Draghi, qui lui avait suggéré "de ne pas s’isoler en Europe".

Dans le gouvernement présenté le 22 octobre, elle a ainsi nommé le pro-européen Antonio Tajani, membre de Forza Italia et ancien président du Parlement européen, aux Affaires étrangères avec le titre de vice-Premier ministre.

L'Italie fait "pleinement partie de l'Europe et du monde occidental", a-t-elle aussi affirmé lors de son discours de politique générale devant les députés le 25 octobre, tout en assurant que son pays resterait "un partenaire fiable de l'Otan en soutien à l'Ukraine qui s'oppose à l'agression de la Russie".

Capture d’écran du site Statista réalisée le 26 octobre 2022

Selon la Kiel Institute for the World Economy, les pays membres de l’Union Européenne figurent parmi les principaux donateurs à l’Ukraine depuis le début de l’invasion russe. Cette aide prend plusieurs formes, notamment militaire et humanitaire. Sur le plan humanitaire, l'UE a alloué 348 millions d'euros d'aide pour aider les civils touchés par la guerre en Ukraine. Au total, les États membres de l'UE ont mobilisé à eux seuls près de 953 millions d'euros.

Au niveau militaire, les pays de l’UE fournissent à l’Ukraine des armes et des équipements militaires et l’Union veut établir officiellement une mission de formation militaire pour l’Ukraine pour cordonner la formation de 15.000 soldats.

Conflit ukrainien-russe