( AFP / Emmanuel DUNAND)

Non, Volodymyr Zelensky n'a pas porté un T-shirt arborant un "symbole nazi" devant le Parlement français

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Le président ukrainien aurait porté un T-shirt arborant une "croix nazie" lors d'interventions devant des élus de plusieurs pays, prétendent des publications virales sur les réseaux sociaux. Une allégation nourrissant la rhétorique de Vladimir Poutine, qui a justifié l'invasion russe de l'Ukraine par une volonté de "dénazifier" ce pays. C'est faux : le symbole sur le T-shirt de Volodymyr Zelensky est l'emblème des forces armées ukrainiennes. Il n'est, selon plusieurs historiens et experts en héraldique interrogés par l'AFP, pas lié au symbolisme nazi mais plutôt à l'héritage cosaque de l'Ukraine.

"Zelensky arborant une croix ukronazi sur son T-shirt exigeant que nous nous sacrifions pour lui et la CIA", prétend un tweet, partagé plus de 1.300 fois depuis le 23 mars, relayant une image sur laquelle on voit le président ukrainien arborant un T-shirt kaki, sur lequel on peut voir une croix.

"Le président ukrainien Vladimir (sic) Zelensky en zoom à la Knesset salit la mémoire de la Shoah", renchérit un autre post Facebook, partagé à plus de 300 reprises depuis le 20 mars, assorti d'un montage de deux photos, l'une montrant le président ukrainien avec son T-shirt kaki, et l'autre montrant Adolf Hitler en uniforme militaire.

La croix dessinée sur le T-shirt du président ukrainien et la décoration militaire de l'uniforme d'Adolphe Hitler sont entourées en rouge, laissant à penser qu'elles pourraient avoir un lien.

Capture d'écran Twitter, prise le 06/04/2022
Capture d'écran Facebook, prise le 06/04/2022

 

 

Des publications véhiculant des allégations similaires au sujet d'un prétendu "symbole nazi" présent le T-shirt porté par Volodymyr Zelensky lors d'interventions devant des assemblées parlementaires ou congrès de plusieurs pays ont circulé dans de nombreuses langues, dont l'anglais, le slovaque, le grec, ou encore le thaï.

Ces allégations sont pourtant fausses, et ont déjà fait l'objet de plusieurs articles de vérification d'équipes de l'AFP, comme celui-ci en Thaïlande.

Des interventions devant les assemblées de plusieurs pays

Ces dernières semaines, le président ukrainien a enchaîné les interventions en visioconférence devant des élus de plusieurs pays, les appelant à soutenir l'Ukraine face à l'invasion de l'armée russe. Le 16 mars, il s'est ainsi exprimé devant le Congrès américain. Deux jours plus tard, il a réitéré ses requêtes devant les députés du parlement israélien, la Knesset.

Le 23 mars, c'est aux parlementaires français, réunis à cette occasion, que Volodymyr Zelensky a demandé de l'aide pour son pays en visioconférence. Le visuel repris dans le tweet viral sur les réseaux sociaux est extrait de cette intervention, comme en témoignent le logo de l'Assemblée, ainsi qu'une partie du bandeau introduisant l'intervenant présents sur l'image.

Capture d'écran du site de l'Assemblée nationale, prise le 06/04/2022
Capture d'écran Twitter, prise le 06/04/2022

 

 

Le 24 février, Vladimir Poutine avait justifié l'invasion de l'armée russe en Ukraine par une volonté de "démilitarisation" et de "dénazification" du pays. Depuis plusieurs années, le Kremlin tente de présenter l'Ukraine comme acquise à l'idéologie nazie. C'est pourtant trompeur, comme le détaillait déjà l'AFP dans cet article. L'emprise de l'extrême droite en Ukraine est à relativiser : si des mouvements ultra nationalistes sont actifs dans le pays, notamment dans l'armée, ils restent "minoritaires" et marginalisés au niveau politique, estimaient des spécialistes interrogés par l'AFP.

Par ailleurs, Volodymyr Zelensky, de confession juive, a perdu une partie de sa famille dans l'Holocauste, pendant la seconde guerre mondiale, comme l'ont relaté plusieurs médias (ici, ici). Il avait confié au journal "Times of Israël" en janvier 2020 venir d'une "famille juive soviétique traditionnelle". En octobre 2021, il s'était aussi exprimé lors de l'inauguration du mémorial de Babi Yar, près de Kiev, qui marquait le quatre-vingtième anniversaire de ce massacre au cours duquel les nazis avaient tué plus de 30.000 Juifs, en faisant l'un des plus importants meurtres de masse de la seconde guerre mondiale.

L'emblème des forces armées ukrainiennes depuis 2006

Une recherche d'image inversée à partir du motif visible sur le T-shirt de Volodymyr Zelensky renvoie vers le site officiel des forces armées d'Ukraine. Le symbole y est identifié comme étant l'emblème officiel de ces dernières.

Capture d'écran du site des forces armées d'Ukraine, prise le 06/04/2022 ( Capture d'écran du site des forces armées d'Ukraine, prise le 06/04/2022 / )

Une comparaison avec le vêtement du président ukrainien permet de se rendre compte qu'il s'agit bien du même visuel.

Comparaison des captures d'écran entre l'emblème des forces armées ukrainiennes (à gauche) et le T-shirt de Volodymyr Zelensky le 23 mars (à droite)

Interrogé au sujet des prétendus liens entre le symbole apparaissant sur le T-shirt du président ukrainien, un porte-parole de la Ligue anti-diffamation (ALD), une organisation non-gouvernementale américaine qui traque des références à l'antisémitisme dans le monde a ainsi expliqué à l'AFP le 6 avril 2022 : "nous avons vérifié auprès de nos experts sur les symboles de haine, et ils ont confirmé que c'est le symbole des armoiries ukrainiennes. Pas un symbole de haine".

Cet emblème a été adopté officiellement en juin 2006 par un décret signé par le président de l'Ukraine d'alors, Viktor Iouchtchenko.

Ce document établit que "l'emblème des forces armées de l'Ukraine est une croix équilatérale droite à branches divergentes de couleur pourpre, au centre de laquelle est représenté, dans un médaillon rond bleu, l'emblème de l'État princier de Vladimir le Grand [le grand-prince de Kiev au Xe siècle, considéré comme l'une des figures les plus importantes de l'histoire de l'Ukraine, ndlr] . La hauteur du médaillon représente les deux cinquièmes de la hauteur de la croix. Les bords de la croix et du médaillon sont dorés".

Différent de la croix de fer allemande

Cet emblème des forces armées ukrainiennes est différent de la croix de fer, décoration qui apparait sur l'image représentant Adolph Hitler partagée sur les réseaux sociaux. "C'est assez consternant comme comparaison : ces deux croix ne sont pas du tout les mêmes", estime ainsi le 6 avril auprès de l'AFP Johann Chapoutot, professeur à la Sorbonne, spécialiste de l'Histoire culturelle et politique du nazisme.

Ladislav Vrtel, qui dirige la Commission sur l'héraldique du ministère de l'Intérieur slovaque, expliquait à l'équipe de l'AFP en Slovaquie le 23 mars que dans l'emblème présent sur le T-shirt de Volodymyr Zelensky "peut être décrit, dans la terminologie héraldique, comme une croix grecque cunéiforme, avec, au centre, un médaillon rond portant le signe du trident de Vladimir le Grand, c'est-à-dire l'emblème national de l'Ukraine". Elle diffère, selon l'expert en héraldique, de la croix de fer allemande, qui possède quant à elle "la silhouette d'une croix pattée [dont les branches s'élargissent vers l'extérieur, ndlr] grecque, et se caractérise par sa couleur noire et sa bordure argentée".

Une croix de fer de 1813-1814, capture d'écran provenant du site du Musée de la Bataille du 6 août 1870 ( Laetitia Velten, via webmuseo.com)

Adrien Nonjon, chercheur à l'Inalco, spécialiste de l'Ukraine et de l'extrême-droite post-soviétique, parle ainsi d'un "amalgame grotesque" entre la croix présente sur le T-shirt du président ukrainien et la croix de fer allemande, et confirme auprès de l'AFP le 6 avril que cette dernière "n'est pas un symbole nazi car celle-ci existait bien avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir".

Le professeur d'histoire à la Sorbonne Johann Chapoutot abonde : "la croix de fer est caractéristique des ordres de chevalerie médiévaux, en l'occurrence de l'ordre de Templiers ou de l'ordre des chevaliers teutoniques ou porte-glaive. C'est en se référant à cette tradition qu'on a créé en 1813, en Allemagne, la croix de fer, qui était un ordre militaire universel, c'est-à-dire attribuable à tous, nobles comme non-nobles, sur le modèle de la légion d'honneur française. Ce n'est pas un symbole nazi, c'est avant tout un symbole militaire allemand".

Jean-Luc Leleu, ingénieur de recherche CNRS, qui a écrit de nombreux ouvrages sur la seconde guerre mondiale, précise qu'après sa fondation en 1813 par la Prusse, l'ordre de la croix de fer a été "refondé lors des guerres de 1870-1871, 1914-1918 et 1939-1945. Lors de ce dernier conflit, par réappropriation, une croix gammée fut instituée en relief au centre de la croix. Pour autant, la croix de fer demeure fondamentalement une distinction militaire, à l'égal de la croix de guerre française, à cette différence que la croix de fer est décernée pour des conflits spécifiques et n'a plus été décernée après 1945".

C'est cette version spécifique de la croix de fer, modifiée par le régime nazi pendant la seconde guerre mondiale, qui a ensuite pu être utilisée comme un "symbole de haine" par des groupes néo-nazis ou suprémacistes, note sur son site la ligue anti-diffamation (ALD), une organisation non-gouvernementale américaine qui recense des références à l'antisémitisme.

Photographie de la décoration de la croix de fer (1ère classe), prise sur le site gielsmilitaria.com (à gauche), et capture d'écran de l'emblème des forces armées d'Ukraine

En revanche, comme le soulignent Johann Chapoutot et Jean-Luc Leleu, la croix de fer (sans les ajouts du Troisième Reich) est toujours le symbole de la Bundeswehr, les forces armées allemandes. "Elle est ainsi peinte sur les actuels aéronefs de l'armée de l'air puisqu'elle fait foncièrement partie de l'héraldique militaire allemande", illustre ainsi Jean-Luc Leleu.

Du personnel des forces armées allemandes se tient autour d'un avion de transport militaire à l'aéroport militaire de Wunstorf près de Hanovre, dans le nord-ouest de l'Allemagne, le 3 février 2021. ( AFP / HAUKE-CHRISTIAN DITTRICH)

La croix des forces armées ukrainiennes, une référence aux Cosaques

L'emblème des forces armées de l'Ukraine est quant à lui "une croix cosaque", précise Adrien Nojon de l'Inalco.

Selon l'historien Lubor Matejko, du département d'études russes et est-européennes de la faculté des lettres de l'Université Charles de Prague, interrogé le 24 mars par l'AFP, "la croix pourpre symbolise la fidélité de l'armée ukrainienne actuelle aux traditions des défenseurs du pays", renvoyant vers des documents provenant de l'historien ukrainien Alexandre Borisovich Muravyov. Ce dernier a, selon sa biographie en ligne, contribué à la création du service héraldique militaire, puis du département des symboles militaires et de l'héraldique en Ukraine.

En juin 2006, quelques jours après la signature du décret présidentiel sur l'adoption de l'emblème par les forces armées ukrainiennes, cet historien avait publié un article dans l'Almanach militaro-historique ukrainien, intitulé "Les principaux symboles de notre armée" (en ukrainien, "Головні символи нашого війська"). Il y expliquait notamment que la croix utilisée pour le nouvel emblème s'inspirait de drapeaux cosaques, et y mentionnait des références aux traditions cosaques utilisées dans les symboles de l'armée d'Ukraine.

"Dans l'emblème moderne des forces armées ukrainiennes, la croix pourpre représente la dévotion de l'armée ukrainienne moderne aux meilleures traditions des défenseurs de notre patrie, la volonté de défendre à tout moment l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'État, qui est représenté par l'emblème de l'État du prince Vladimir Ier", écrivait ainsi Alexandre Borisovich Muravyov.

Au XVIème siècle, les Cosaques, qui ont peuplé des régions du sud de la Russie et de l'Ukraine, ont unifié d'autres communautés autonomes et formé une société militaire spéciale dans les steppes des régions entourant le Dniepr et du Don, des fleuves parcourant l'Ukraine, la Russie et la Biélorussie actuelle. Ils ont défendu la population frontalière de l'Ukraine contre les incursions des Tatars et ont mené des campagnes militaires en Crimée.

D'autres "croix cosaques" à la forme semblable mais aux couleurs différentes sont aussi utilisées comme symboles d'autres branches de l'armée ukrainienne, comme le service national des gardes-frontières de l'Ukraine ou le service de sécurité de l'Ukraine. Il est aussi toujours possible de trouver des croix cosaques en pierre, préservées dans des cimetières cosaques en Ukraine, comme dans la région d'Odessa ou de Zaporijia.

Carte d'Ukraine localisant la Crimée et les régions sous contrôle séparatiste avant le début de l'invasion militaire russe de l'Ukraine le 24 février ( AFP / Jochen GEBAUER, STAFF, Emmanuelle MICHEL)

Une croix reprise ailleurs

Si le symbole des forces armées d'Ukraine est donc une référence à l'histoire du pays, il a aussi été repris ou utilisé ailleurs, comme le soulignent les historiens interrogés par l'AFP.

"Le motif au centre de l'actuelle croix ukrainienne reprend le trident de Volodymyr le Grand ('Tryzub Volodymyra Velykoho'), le plus ancien emblème national ukrainien. Cet emblème fut repris à partir de novembre 1944 par les personnels de la division SS recrutée en Ukraine pour exalter le sentiment national de soldats qui combattaient désormais loin de leur patrie. Pour autant, cet usage ne peut historiquement supplanter un emploi qui paraît plus ancien et plus général", détaille ainsi Jean-Luc Leleu.

Johann Chapoutot et Adrien Nojon mentionnent aussi les similitudes entre la forme de l'emblème des forces armées ukrainiennes et celle de "l'Ordre impérial et militaire de Saint-Georges", une décoration militaire russe encore décernée.

La croix de Saint George (à gauche), et l'emblème des forces armées d'Ukraine (à droite).

"La croix de Saint-Georges est un modèle très courant en héraldique en Occident : Saint Georges est, avec Saint Michel, l'un des deux archanges qui sont invoqués pour être les saints patrons des forces combattantes. Il se retrouve d'ailleurs très largement en Russie, puisque le principal ordre militaire russe, c'est l'ordre impérial de Saint Georges, qui a exactement cette croix-là. Donc en portant cet insigne, le président ukrainien est, si vous voulez, plus russe que nazi", abonde Johann Chapoutot.

Jean-Luc Leleu du CNRS ajoute, au sujet des symboles utilisés par des combattants engagés en Ukraine, avoir "vu passer l'emblème d'un des groupes de combattants engagés côté ukrainien, assez voisin de l'emblème de la division SS 'Das Reich'", tout en ajoutant que "de leur côté, les mercenaires du groupe russe Wagner ne semblent guère dissimuler leur fascination pour le 'IIIe Reich'".

11 avril 2022 Corrige coquille au 13ème paragraphe : "signé" au lieu de "singé"
Conflit ukrainien