Emmanuel Macron sur TF1 le 6 avril 2022 ( AFP / Ludovic MARIN)

Cabinets de conseil: de la controverse politique à l'enquête judiciaire sur McKinsey, retour sur une polémique de campagne

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"Le milliard", "McKinsey", "les APL"... Dans le dernier acte de la campagne présidentielle, le président sortant, ses soutiens, et les prétendants à l'Elysée ont multiplié les prises de paroles sur les dépenses du gouvernement en cabinets de conseil, alors que le cas McKinsey fait désormais l'objet d'une enquête judiciaire. Tour d'horizon.

A quatre jours du premier tour de l'élection présidentielle, le parquet national financier (PNF) a fait savoir, mercredi 6 avril, qu'il avait ouvert le 31 mars une enquête préliminaire pour blanchiment aggravé de fraude fiscale après avoir pris connaissance du rapport du Sénat sur l'influence des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques. Dans ce rapport, le Sénat a accusé les entités françaises du cabinet McKinsey d'optimisation fiscale, de telle sorte qu'elles n'auraient versé aucun impôt sur les sociétés entre 2011 et 2020.

"C'est très bien que le juge, les contrôleurs fiscaux se saisissent d'une affaire quand on dit: il y a une entreprise qui aurait fraudé". "Moi aussi, ça me choque", a réagi le chef de l'Etat le 6 avril sur TF1.

Mais "la justice ne se saisit pas de l'usage de cabinets de conseil, elle se saisit d'une fraude fiscale", a fait valoir M. Macron, qui défend le recours accru à ces cabinets durant son quinquennat. Selon la commission d'enquête sénatoriale, le recours a ces cabinets privés a "plus que doublé" durant le quinquennat pour atteindre au moins 893,9 millions d'euros en 2021 s'agissant des dépenses gouvernementales.

Avant même la publication de ce rapport, ce sujet a généré de nombreuses déclarations de la part des responsables politiques, avec son lot d'approximations et de contre-vérités.

- Les TGV médicalisés -

Pressé de questions sur les cabinets de conseil le 16 février, le ministre de la Santé Olivier Véran justifie le recours au privé: "quand vous devez équiper un TGV en 48h pour transporter des malades intubés, vous êtes contents de trouver des gens qui ont la compétence pour le faire. Ils sont dans le secteur privé".

Ses déclarations provoquent un tollé parmi les soignants, et notamment le Collectif inter-hôpitaux qui lui rétorque : "les transferts inter-régions de patients ont été organisés et réalisés par l'armée, les pompiers, la SNCF et le Samu".

Interrogé par des journalistes, dont ceux de l'AFP, le cabinet du ministre fait rapidement machine arrière, ce dernier précisant de lui-même que ces transferts "l'ont été par les services du ministère, des ARS, des établissements de santé, de la SNCF, du SAMU et de nombreux acteurs publics" et saluant "leur expertise".

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- Déjà "15%" de baisse ? Plutôt une promesse -

Un mois plus tard, un rapport d'enquête sénatoriale chiffre à au moins 893,9 millions d'euros les dépenses gouvernementales en cabinets de conseil, pour la seule année 2021, et établit qu'elles ont "plus que doublé" sur le quinquennat. Le même jour, le désormais candidat Macron présente son programme dans une conférence de presse. Il laisse entendre qu'une "baisse de 15%" des sommes consacrées par l'Etat aux cabinets de conseil avait déjà été opérée.

Toutefois, il ne s'agit pas d'une baisse déjà opérée, mais plutôt d'un engagement, inscrit dans une circulaire du Premier ministre Jean Castex, en date du 19 janvier 2022. Elle prévoit "au moins 15% de baisse dès 2022 par rapport à 2021", mais reste donc à traduire dans les actes.

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- La crise, et les quinquennats passés -

Face à la grogne, le président-candidat et ses proches multiplient les prises de parole pour défendre l'action du gouvernement. "Quand il y a eu la crise, tout le monde est sur le pont", lance Emmanuel Macron le 27 mars. "Il y a eu une crise sanitaire. A un moment où vous devez mobiliser toutes les forces possibles", justifie le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal.

Mais les dépenses en cabinets de conseil concernant la crise sanitaire n'ont pesé "que" pour 41,05 millions d'euros, selon la commission d'enquête sénatoriale (le seul ministère de la Santé a dépensé 26 millions d'euros). Un phénomène "marginal", selon son président Arnaud Bazin (LR), qui n'explique pas selon lui la hausse des dépenses de conseil pour de nombreux ministères sur le quinquennat.

Interrogé, Bercy invoque des mesures "induites par la gestion de la crise ou l'adaptation de l'administration", comme le "déploiement d'aides aux entreprises" ou le plan "France relance".

Emmanuel Macron s'est également félicité que "sous ce quinquennat", on ait "beaucoup moins dépensé qu'il y a dix ans". Une affirmation difficile à étayer tant l'Etat semble en peine de chiffrer avec précision le montant global accordé aux cabinets de conseil.

Toutefois, la commission d'enquête souligne une "hausse sensible entre 2007 et 2010" de la part du secteur public dans le chiffre d'affaires des entreprises de conseil. Un périmètre plus large que les seules dépenses gouvernementales.

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- Les APL -

"On a baissé les APL de 5 euros, c’est un conseil McKinsey", fustige Alexis Corbière (LFI), "McKinsey payé 4 millions d'euros par nos impôts, pour conseiller la suppression d'une partie des APL", dénonce Nicolas-Dupont-Aignan.

Le lien fait par ces deux opposants est en partie trompeur. McKinsey a bien touché 3.881.580 euros en trois factures selon le rapport sénatorial : pour un "audit portant sur la sécurisation de la gouvernance du projet", pour un "diagnostic technique" accompagné d'une "évaluation du calendrier", et pour une "sécurisation du déploiement de la réforme". Le tout entre "fin 2018" et "fin novembre 2020".

Cependant, la baisse de 5 euros a été décidée en 2017, et entérinée par un arrêté publié au Journal Officiel le 28 septembre. Les missions à 3.88 millions d'euros confiées à McKinsey sont postérieures, et concernent la mise en oeuvre du changement de mode de calcul.

- Un milliard pour McKinsey -

Les dépenses gouvernementales envers le cabinet de conseil américain, qui représentent 2% des dépenses de conseil en général en 2021 selon le ministre des Comptes publics Olivier Dussopt, ont également fait l'objet d'exagérations.

"En 2018, l'Etat paye à McKinsey 300 millions d'euros, aujourd’hui c'est un milliard", a dénoncé Eric Zemmour. Pour Jean Lasalle, l'Etat a versé à McKinsey "900 millions".

Le "milliard" en question représente en réalité l'estimation réduite des dépenses de l'Etat pour tous les cabinets de conseil (893,3 millions d'euros pour les ministères et 171,9 millions pour un échantillon de 40 opérateurs de l'Etat selon le rapport sénatorial).

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