( AFP / Joseph Prezioso)

Non, une récente étude n'a pas démontré que Moderna a "créé" le coronavirus responsable du Covid-19

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Des "documents" révélant des "preuves biochimiques" attestant que le géant pharmaceutique Moderna a "créé" le coronavirus à l'origine du Covid-19 auraient été récemment publiés, prétendent des articles et posts viraux sur Internet. Ces derniers dénoncent un "#ModernaGate", alors que le monde est "distrait par la bataille pour l'Ukraine". C'est pourtant faux : l'un des auteurs principaux de l'article de recherche cité a assuré auprès de l'AFP que ses conclusions n'impliquaient pas Moderna, et trois autres experts indépendants ont par ailleurs estimé que cet article, peu rigoureux, ne permet aucunement de prouver que la société pharmaceutique aurait créé le virus.

"Pendant que vous étiez distraits par la bataille pour l'Ukraine, des documents ont été publiés confirmant que Moderna a créé le virus Covid-19", assure un article publié le 14 mars 2022. Un autre, partagé à des centaines de reprises selon l'outil de mesure de l'audience sur les réseaux sociaux Crowdtangle et reprenant des affirmations similaires renchérit que "des preuves biochimiques et statistiques officielles confirment à 100 % que Moderna a créé le Covid-19".

D'autres sites (1, 2), ainsi que des publications sur les réseaux sociaux Facebook, Twitter (1, 2, 3), Telegram ou VKontakte, partagées ou vues à des centaines voire des milliers de reprises, ont repris des allégations semblables, dénonçant avec le mot-clé #Modernagate un scandale qui aurait été passé sous silence par les médias. Tous citent un article, publié le 21 février 2022 dans la revue médicale "Frontiers in Virology", qui démontrerait un lien entre le SARS-CoV-2 et une séquence génétique brevetée par Moderna avant le début de la pandémie.

Capture d'écran du site "actuintel" prise le 29/03/2022

Les publications en français correspondent souvent à une traduction sommaire d'un article du site The Exposé, déjà épinglé à plusieurs reprises par l'AFP pour avoir relayé de fausses informations liées à la pandémie de Covid-19 (1, 2). Des allégations similaires citant The Exposé ont été relayées en anglais, sur Twitter et Facebook.

Capture d'écran de The Exposé, prise le 23/03/2022

Ces affirmations circulent sur les réseaux sociaux alors que la société de biotechnologie américaine Moderna a indiqué le 23 mars qu'elle allait demander l'approbation d'utilisation de son vaccin anti-Covid pour les enfants âgés de six mois à six ans auprès de l'agence des médicaments aux Etats-Unis (FDA) et de l'Agence européenne des médicaments (EMA), après des essais ayant montré que ses injections étaient "sûres" et avaient produit une forte réponse immunitaire.

Quelques jours plus tôt, la société avait aussi annoncé avoir demandé à l'agence américaine des médicaments d'autoriser une dose de rappel supplémentaire de son vaccin contre le Covid-19 pour tous les adultes aux Etats-Unis.

Des recherches ne visant "aucune personne, entreprise ou pays"

L'article de The Exposé indique que les recherches publiées dans "Frontiers in Virology" montreraient qu'une portion de 19 nucléotides du génome (c'est-à-dire l'ensemble de l'information génétique) du SARS-CoV-2 serait "complémentaire" à une séquence brevetée par Moderna en 2017, soit deux ans avant le début de la pandémie. Ce qui, selon The Exposé, prouverait que l'entreprise a créé le virus.

Le terme "complémentaire" a un sens particulier en génétique : chaque molécule d'ADN a une structure de "doubles brins", dont chacun est composé de paires de nucléotides (appelés A, T, C et G). Ces brins sont dits "complémentaires" l'un de l'autre : à chaque G d'un brin correspond un C sur l'autre, et à chaque A un T, comme le détaille la vidéo de l'Inserm en dessous.

Interrogée par l'AFP, Moderna n'a pas répondu à plusieurs sollicitations au sujet de ces allégations. En revanche, l'un des auteurs principaux de l'étude citée dans les publications partagées sur Internet, Bala Ambati, a expliqué auprès de l'AFP que ses recherches visaient à examiner la cause de l'épidémie, sans pour autant établir de lien entre une entreprise, quelle qu'elle soit, et l'origine du coronavirus. Plus de deux ans après l'apparition des premiers cas, des incertitudes persistent en effet au sujet de l'origine du Covid-19, et suscitent l'émergence de théories et suppositions.

"Nous ne visons aucune personne, entreprise ou pays, mais nous soulevons plutôt l'hypothèse que la recombinaison dans une lignée cellulaire humaine [c'est-à-dire un ensemble de cellules issues d'une cellule originelle, présentant les mêmes caractéristiques, pouvant être utilisées pour les recherches en laboratoire, ndlr], et une fuite de laboratoire, puissent être à l'origine du SARS-CoV-2", a ainsi détaillé Bala Ambati, un ophtalmologue et enseignant-chercheur à l'université de l'Oregon, aux Etats-Unis.

Selon lui, compte tenu des preuves disponibles, les théories de la fuite en laboratoire et du débordement naturel (c'est-à-dire la transmission d'un virus jusqu'ici uniquement présent chez les animaux à l'Homme) sont toutes deux envisageables.

Début février 2022, une vingtaine de scientifiques internationaux ont appelé, dans une lettre ouverte, les autorités chinoises à permettre une enquête indépendante sur les origines du Covid-19, détecté d'abord dans ce pays fin 2019. Le document accuse également le gouvernement chinois "de museler les scientifiques chinois pour les empêcher de parler ou d'écrire sur les origines de la pandémie sans autorisation préalable des autorités".

Un an auparavant, une enquête conjointe entre scientifiques chinois et internationaux, sous la houlette de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), avait déjà rendu un rapport, mais sans tirer de conclusion définitive sur les origines de la maladie.

Ce document de l'OMS avait privilégié la thèse d'une transmission du virus d'une chauve-souris à l'Homme, en passant par un animal intermédiaire non identifié. La thèse d'une fuite d'un laboratoire de Wuhan avait été considérée comme "très improbable" et quasiment écartée, ce qui avait provoqué des critiques.

Les hypothèses sur l'origine du SARS-CoV2, le coronavirus à l'origine de la pandémie de Covid-19 ( AFP / Alain BOMMENEL, Sophie RAMIS)

Depuis, une nouvelle équipe a été mise sur pied par l'OMS, mais sans résultat concret jusqu'ici : le groupe de recherches n'a pas accès aux données brutes du laboratoire de Wuhan, et la Chine n'est pas encline à laisser les enquêteurs se rendre à nouveau sur place.

De nombreux chercheurs s'intéressent ainsi à ce sujet, et c'est dans ce cadre que l'article co-signé par Bala Ambati a été publié. "Le problème avec la plupart des hypothèses [sur l'origine du Covid-19] est qu'elles ne sont pas testables prospectivement. Nous voulons stimuler la discussion entre toutes les personnes concernées des deux 'côtés' du questionnement, pour essayer de produire des expériences prospectives qui puissent prouver ou réfuter leurs hypothèses", a-t-il détaillé auprès de l'AFP.

Un article révisé par un seul chercheur

Dans les publications sur les réseaux sociaux, l'article de "Frontiers in Virology" est parfois présenté comme une "étude", ou un "document" présentant des "preuves biochimiques". Selon la revue, il s'agit d'un "article de perspective", c'est-à-dire qu'il est censé "présenter un point de vue sur un domaine d'investigation spécifique".

Comme toutes les publications de "Frontiers in Virology", l'article a dû être soumis à l'évaluation par des pairs, selon le site de la revue. Ce dernier indique aussi que "l'examen par les pairs est assuré par des chercheurs et des universitaires en activité, soigneusement nommés au sein de nos comités de rédaction selon des critères d'excellence stricts, et qui certifient l'exactitude et la validité de la recherche en apposant leur nom sur l'article publié".

Cependant, un seul chercheur, affilié à un institut de recherche vétérinaire en Chine, figure dans la liste des personnes ayant révisé l'article en question. Ce qui est "inhabituel", selon Craig Wilen professeur d'immunobiologie à l'école de médecine de l'université américaine de Yale. "Presque tous les articles ont trois réviseurs, il est donc étrange que cet article n'en ait qu'un seul", détaille-t-il.

Capture d'écran de l'article de recherches publié sur le site de "Frontiers in Virology", prise le 29/03/2022

Scott Kenney professeur de virologie au département de médecine vétérinaire de l'université d'état de l'Ohio, au Etats-Unis, est du même avis, et ajoute que bien que cela puisse varier d'un journal à l'autre, la plupart des revues scientifiques envoient, avant publication, les articles à deux ou trois experts du domaine concerné. "Sur la base de leurs évaluations et du meilleur jugement de l'éditeur, le manuscrit est révisé, rejeté ou accepté", a détaillé le chercheur.

Il conteste ainsi les conclusions de l'article. "Pour moi, il y a des failles évidentes, et un biais potentiel dans les données, et la discussion et les allégations liées à Moderna semblent être une piètre tentative de rendre sensationnelles ces recherches douteuses. Malheureusement, toute recherche présentée de cette façon sera encore plus mal interprétée et diffusée par des médias et des groupes qui ont des buts variés", a déploré le chercheur.

"En tant que scientifiques, nous avons l'obligation d'être conscients des effets en aval de nos recherches sur le public, et de ne pas avoir d'arrière-pensées cachées lors des recherches", a-t-il ajouté.

Une correction de l'article, amendant des erreurs de référence et une coquille dans le texte est actuellement en cours de révision.

"Du grand n'importe quoi"

Toutefois, cet article a fait l'objet de sévères critiques de la part de trois virologues sollicités par l'AFP. Craig Wilen de l'université américaine de Yale, a ainsi vertement critiqué la rigueur de l'article publié dans "Frontiers in Virology". "Cette 'étude' et cette 'hypothèse' sont du grand n'importe quoi et s'apparentent davantage à une théorie du complot qu'à des preuves ou des recherches", a-t-il regretté auprès de l'AFP.

Étant donné que le génome du SARS-CoV-2 compte au total environ 30.000 nucléotides, pour Craig Wilen, "l'idée selon laquelle une complémentarité entre des séquences de 19 nucléotides puisse prouver quoi que ce soit est totalement absurde".

Le chercheur a également réfuté l'idée qu'une entreprise actuelle, telle que Moderna, puisse "créer" ou "développer" un génome entier, comme le prétendent les publications sur les réseaux sociaux. "Les scientifiques sont encore loin d'être capables de créer une nouvelle espèce virale à partir de rien, même si tel était le but", a-t-il déclaré.

Son confrère Scott Kenney a également estimé auprès de l'AFP que les chances que Moderna ait pu créer le virus responsable du Covid-19 sont "bien plus faibles" que la probabilité que ce dernier ait pu émerger "naturellement".

Il a également remis question la méthodologie utilisée dans l'article de "Frontiers in Virology", précisant que, "le lien tiré par les auteurs" de cet article entre le génome du SARS-CoV-2 et la séquence brevetée par Moderna en 2017 est "douteux".

Scott Kenney et Carlos Romero, un professeur au département de médecine vétérinaire de l'université de Floride qui fait des recherches sur les virus, pensent aussi tous deux que la probabilité de l'occurrence naturelle de la correspondance des 19 nucléotides a été "mal calculée" dans cet article.

"Je ne considère pas cette information comme fiable", a ainsi précisé Carlos Romero, ajoutant qu'il était "absurde" de conclure que Moderna avait fabriqué le coronavirus sur la base de telles recherches. "Cela n'a tout simplement pas de sens", a-t-il résumé auprès de l'AFP.

Au 29 mars 2022, la pandémie de Covid-19 a fait au moins 6,1 millions de morts dans le monde depuis fin décembre 2019, selon l'observatoire de données en ligne Our World In Data, qui recense des données provenant de sources officielles de différents pays.

Traduction et adaptation :
COVID-19