Le grand maître d'échecs iranien Alireza Firouzja joue contre le grand maître d'échecs néerlandais Jorden van Foreest lors de la cinquième manche du tournoi international d'échecs TataSteel 2021. ( ANP / KOEN VAN WEEL)

Non, la France n'a pas interdit au champion d'échecs Alireza Firouzja d'affronter un joueur russe

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La France a-t-elle empêché le n°2 mondial d'échecs Alireza Firouzja, d'origine iranienne mais naturalisé en juillet, d'affronter un joueur russe en réponse à l'invasion de l'Ukraine ? C'est ce qu'affirme une publication virale, en pointant un paradoxe alors que le champion de 18 ans aurait "demandé l'asile en France après que la Fédération iranienne lui a interdit de jouer contre Israël". C'est faux, ont réfuté son club et la Fédération française des échecs, expliquant qu'une telle interdiction n'a jamais été formulée. Les joueurs russes et biélorusses peuvent participer aux compétitions françaises et internationales, mais sous drapeau neutre ou au sein d’une autre fédération.

"Sans commentaire ! Un jeune iranien, Alireza Firouzja, un des champions du monde d'échecs, devait jouer dans un tournoi contre un joueur israélien. La Fédération iranienne lui ayant demandé de ne pas jouer, il a protesté en disant que la politique n'a rien à voir avec le sport et il a demandé l'asile en France. La France l'a reçu, et il a obtenu la nationalité française. Hier, la France lui a interdit de jouer contre un joueur russe...", écrit un internaute dans une publication partagée 3.800 fois depuis le 10 mars.

Capture d'écran prise sur le 23/03/2022 sur Facebook

Cette légende est accompagnée d'une photo du joueur d'échecs Alireza Firouzja.

En commentaires, des internautes dénoncent "l'hypocrisie" de cette situation et suggèrent au jeune joueur de demander la nationalité russe.

Capture d'écran prise le 23/03/2022

Un prodige des échecs devenu français

Alireza Firouzja est né en Iran, mais a obtenu la nationalité française en juillet 2021, après avoir joué deux ans à Chartres, en Eure-et-Loir. Après sa naturalisation, il a rejoint la Fédération française des échecs.

Une subvention spéciale a été attribuée par la ville de Chartres à son club et le maire lui-même a cherché des sponsors, comme le rapporte Ouest-France.

A seulement 18 ans, il est aujourd'hui deuxième au classement par points de la Fédération Internationale des échecs (FIDE).

Capture d'écran prise le 24/03/2022

Le surdoué de l’échiquier, qui s'est initié à la discipline avec son frère à l'âge de huit ans, est devenu le plus jeune joueur au monde à franchir la barre des 2.800 points au classement ELO, équivalent du classement ATP au tennis.

A tel point que le Norvégien Magnus Carlsen, cinq fois champion du monde en partie longue, a prévenu qu'il ne remettrait sans doute pas son titre en jeu sauf contre lui.

"Alireza, c'est l'arrivée d'un très grand talent si ce n'est le plus grand talent en France. C'est une saine émulation. Nous avons tous les deux nos chances" pour décrocher le titre mondial en partie longue, avait même déclaré à l'AFP le champion du monde en "blitz" français Maxime Vachier-Lagrave.

Le Chartrain s'est déjà qualifié pour le prochain tournoi des Candidats, principale compétition individuelle en 2022 qui se déroulera en juin à Madrid et réunit huit joueurs pour désigner le prochain challenger du champion du monde, Magnus Carlsen.

Alireza Firouzja affronte Vladislav Kovalev, le 11 janvier 2020 ( ANP / KOEN SUYK)

Mais alors que les sanctions internationales contre la Russie se multiplient après l'invasion menée par le Kremlin en Ukraine, le jeune joueur a-t-il vraiment reçu l'interdiction d'affronter des joueurs russes par la France?

"C'est complètement faux", a réfuté le 23 mars auprès de l'AFP François Gilles, président du C'Chartres Echecs, où est licencié Alireza Firouzja. "Il n'y a aucune interdiction pour Alireza. Personne ne peut lui interdire, seul lui peut choisir s'il a envie ou non d'affronter quelqu'un et il ne fait aucun boycott. En mai, il va jouer un tournoi de préparation en Roumanie, à Bucarest, et s'il y a des joueurs russes, il les affrontera sans problème".

Actuellement, Alireza Firouzja, qui s'entraîne pour le tournoi des Candidats, "côtoie des joueurs russes au sein du club", pointe en outre François Gilles.

Cette rumeur est également démentie par Éloi Relange, président de la Fédération française des échecs (FFE)."La Fédération française des échecs a statué ce week-end concernant les compétitions sur le sol français, et elle s’aligne sur la position de la Fédération internationale des échecs", a-t-il expliqué. Il n'existe ainsi "pas d'interdiction pour les joueurs russes et biélorusses, ils doivent simplement participer sous drapeau neutre ou au sein d'une autre fédération".

Suivant les recommandations du Comité international olympique (CIO), la Fédération internationale des échecs avait annoncé le 27 mars bannir les drapeaux et hymnes de la Russie et de la Biélorussie, invitant les joueurs de ces pays à participer sous drapeau neutre.

Elle avait également interdit le déroulement de compétitions dans ces deux pays et suspendu ses contrats de sponsoring avec les entreprises russes et biélorusses en "condamnant l'action militaire" entreprise par la Russie. Des mesures fortes, alors que les échecs sont un véritable sport national en Russie.

Le 21 mars, la commission d'éthique de la Fédération internationale d'échecs a également suspendu pour six mois de toute compétition internationale le joueur d'échecs russe Sergey Karjakin en raison de ses prises de position soutenant l'invasion russe de l'Ukraine.

La fédération russe d'échecs a affirmé dans un communiqué son intention de faire appel de la décision, dénonçant "une discrimination" contre un de ses athlètes.

Départ d'Iran

De nombreux médias ont, comme écrit dans la publication virale, attribué le départ en septembre 2019 d'Alireza Firouzja au fait que l'Iran, qui ne reconnaît pas l'Etat d'Israël, empêche ses joueurs d'échecs d'affronter des Israéliens sous peine d'être sanctionnés par leur fédération.

Alireza Firouzja joue contre Magnus Carlsen, le 16 janvier 2021. ( ANP / REMKO DE WAAL)

Ces dernières années, plusieurs joueurs iraniens se sont ainsi retrouvés en situation d’affronter un joueur israélien lors de tournois internationaux et ont été forcés de déclarer forfait par leur fédération nationale. C'est le cas d'Alireza Firouzja qui avait dû déclarer forfait en avril 2019 en Allemagne plutôt que d'affronter un joueur Israélien afin de ne pas s'exposer à des sanctions à domicile.

En 2017, le joueur iranien Borna Derakhshani avait été exclu de l'équipe nationale iranienne pour avoir joué contre un Israélien.

Mais en décembre 2019, l'Iran a franchi une nouvelle étape en décidant d'interdire la participation aux championnats du monde rapides et blitz aux joueurs iraniens, alors qu'il y avait de grandes chances que ses champions, parmi lesquels Alireza Firouzja, se retrouvent opposés à des Israéliens.

En réaction, le jeune prodige des échecs avait décidé de quitter la fédération iranienne pour pouvoir quand même participer à ces championnats, sous les couleurs de la Fédération internationale des échecs (FIDE). Il avait décroché la médaille d'argent, derrière le numéro un mondial Magnus Carlsen.

Il n'avait alors pas encore rejoint l'équipe de France. Depuis, Firouzja a emmené la France jusqu'à la deuxième place lors du championnat d'Europe par équipe, égalant la meilleure performance tricolore. 

Comme Alireza Firouzja, plusieurs joueurs Iraniens concourent désormais sous drapeau neutre ou ont renoncé à leur nationalité pour jouer sous d'autres fédérations nationales.

Pour autant, le choix de l'Iran de boycotter les rencontres avec des joueurs israéliens n'a pas été la seule motivation du départ du jeune prodige, affirme le président du club de Chartres, qui a poussé son recrutement.

"La rumeur dit qu'il est parti parce qu'il ne pouvait pas jouer contre des joueurs israéliens mais il y avait aussi l'embargo américain.Quand on l'a pris dans le club, le président américain Donald Trump attaquait l'Iran et avait dit qu'il y aurait un embargo total sur le pays, c'est aussi pour ça qu'il est parti", assure-t-il.

Dates clés de l'escalade des tensions entre les Etats-Unis et l'Iran depuis le retrait américain de l'accord sur le nucléaire iranien ( AFP / Maryam EL HAMOUCHI, Kun TIAN)

"Il voulait de la liberté pour choisir ce qu'il avait envie de faire et non pas qu'on lui dicte ce qu'il doit faire", conclut François Gilles.

Le grand maître, qui vit désormais avec sa famille à Chartres, n'a pour sa part jamais évoqué les raisons de son départ. "Il ne fait aucune déclaration politique", indique le président de son club, "aujourd'hui, il n'a qu'un seul objectif : jouer aux échecs".

Conflit ukrainien