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Un usage record de pesticides sous le quinquennat Macron ? L'accusation infondée de Yannick Jadot

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Accusant régulièrement le chef de l'Etat d'inaction sur l'environnement, Yannick Jadot a assuré que l'utilisation de pesticides en France n'avait jamais été aussi forte que pendant son mandat. Les données disponibles, qui s'arrêtent à 2020, contredisent toutefois cette affirmation et dessinent une tendance à la baisse depuis 2017, même si le gouvernement a reculé sur les dossiers emblématiques du glyphosate et des néonicotinoïdes.

Détaillant le procès en "inaction climatique" qu'il instruit à l'égard du chef de l'Etat, Yannick Jadot a récemment accusé Emmanuel Macron d'avoir, pendant son mandat, laissé l'utilisation de pesticides dans l'agriculture atteindre un niveau sans précédent en France.

"De toute façon, sous le quinquennat Macron, on a utilisé de plus en plus de pesticides. Vous savez qu'il est revenu sur le glyphosate, sur les néonicotinoïdes. On n'a jamais utilisé autant de pesticides que sous le quinquennat Macron", a asséné le candidat écologiste le 22 mars au micro de France Inter.

Les données disponibles, qui ne s'étendent que jusqu'à 2020, contredisent toutefois cette affirmation : elles font apparaître, depuis 2017, un recul des ventes comme de l'utilisation des pesticides, dont les risques pour la santé ont été documentés et dont le gouvernement s'est engagé à réduire les usages "de 50% d'ici à 2025" et par rapport à 2008.

Jointe par l'AFP, l'équipe de Yannick Jadot ne réitère pas les propos du candidat mais affirme que "le quinquennat d’Emmanuel Macron n'a rien fait pour baisser l'usage des pesticides", en écho aux critiques ayant suivi les reculs du gouvernement sur le glyphosate et des néonicotinoïdes.

Que disent les chiffres ?

Pour commencer, il faut souligner qu'il est pour l'heure impossible de dresser un bilan exhaustif du quinquennat Macron s'agissant des pesticides : les dernières données disponibles sur l'utilisation des produits phytosanitaires remontent au mieux à 2020.

Il existe deux grands indicateurs annuels permettant de mesurer l'utilisation dans l'agriculture de ces produits, qui visent notamment à lutter contre des parasites (champignons et insectes ravageurs qui attaquent les plantes) : le volume de ventes de pesticides --ou "quantités de substances actives" (QSA) -- et un second baromètre baptisé NODU (nombre de doses utilisées) qui mesure concrètement les surfaces traitées aux doses maximales homologuées.

Or, contrairement à ce qu'affirme le candidat écologiste, ces deux indicateurs s'affichent, en moyenne, en baisse depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Elysée en mai 2017.

En 2020, les ventes de produits phytosanitaires se sont ainsi établies à 44.036 tonnes (en excluant ceux autorisés en agriculture bio), contre 52.700 en 2017, selon les données provisoires du ministère de l'Agriculture, soit une baisse de plus de 20%.

A noter toutefois que les ventes de pesticides ont connu une très forte hausse en 2018 pour s'établir à 62.855 tonnes. La portée de ce bond avait fait débat : le gouvernement l'avait attribué à des stockages avant l'instauration d'une taxe sur les pesticides au 1er janvier 2019 tandis que les ONG y voyaient le signe d'un échec de la stratégie de l'exécutif. Une chose est sûre: la hausse n'a pas duré et les ventes ont été ensuite quasiment divisées par deux en 2019, à 35.729 tonnes.

Pour atténuer l'impact des variations annuelles et plus fidèlement refléter les tendances depuis 2017, il est plus pertinent de se rapporter à une moyenne triennale des ventes de pesticides, qui dessine elle aussi une tendance à la baisse pendant le quinquennat Macron.

Sur les années 2018-2020, elle s'élève ainsi à 47.540 tonnes et à 50.248 tonnes sur la période 2017-2019, soit en dessous de tous les chiffres moyens depuis 2009, d'après les données du ministère de l'Agriculture et les calculs de l'AFP. Entre 2016 et 2018, la moyenne atteignait ainsi 56.847 ou 50.826 entre 2010 et 2012.

Qu'en est-il du second indicateur, le NODU, qui avait été choisi comme référence lors du Grenelle de l'environnement lancé en 2007 ?

En moyenne triennale, il s'affiche lui aussi en baisse pendant le quinquennat Macron: entre 2017 et 2019, il avait atteint 101,9 millions d'hectares (Mha), en baisse de 9% par rapport à la période 2016-2018.

"Depuis le début du quinquennat, la tendance globale est largement à la baisse, en moyenne, s'agissant de l'utilisation de l’ensemble des produits phytosanitaires", affirme à l'AFP le ministère de l'Agriculture, qui met aussi en avant une nette chute en 2020 (-93% depuis 2016) des achats des pesticides les plus à risque, classés CMR1, et et le développement du biocontrôle – qui permet de lutter contre les parasites grâce à des agents naturels (prédateurs, bactéries, etc.) .

En comparant toutefois au début de la décennie 2010, le résultat est bien moins flatteur: entre 2009 et 2011, le NODU se situait ainsi à un niveau beaucoup plus bas qu'en 2019, à environ 88 Mha.

Jointe par l'AFP, l'équipe de Yannick Jadot accuse par ailleurs l'exécutif de refuser "de donner les chiffres récents qui permettraient de démontrer que le NODU n’a pas diminué pendant le quinquennat d’Emmanuel Macron".

De fait, lorsque que les chiffres 2020 sur les pesticides ont été rendus publics, seul a été communiqué le NODU pour 2019. Dans son communiqué, le ministère avait alors indiqué que le NODU 2020 "sera déterminé après publication des données consolidées". Joint par l'AFP, le ministère réfute toute volonté de dissimulation et assure que cet indicateur requiert un long travail de consolidation.

( AFP / JEAN-FRANCOIS MONIER)

Un bilan contesté sur les pesticides

Si l'affirmation de M. Jadot est factuellement inexacte, elle fait écho aux critiques des associations après deux décisions gouvernementales très controversées sur les pesticides.

En novembre 2017, le chef de l'Etat avait ainsi promis que le glyphosate serait interdit en France "au plus tard dans trois ans", malgré un vote européen qui venait d'autoriser pour cinq ans de plus cet herbicide, alors jugé "cancérigène probable" par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Après débats et controverses, le président avait toutefois formellement renoncé à cette promesse en janvier 2019 lors d'un débat avec des agriculteurs, suscitant la bronca des associations de défense de l'environnement qui avaient crié à la "trahison".

Le gouvernement s'était ensuite engagé à cesser les "principaux usages" du glyphosate en 2020 mais les derniers chiffres officiels du ministère de la Transition écologique montrent que ce désherbant restait encore très prisé en France : il pesait près d'un cinquième des ventes totales de pesticides en 2020, en très fort rebond après une année de repli en 2019.

Capture d'écran du ministère de la Transition écologique.
Capture d'écran du ministère de l'Agriculture.

Dans un document publié en ligne, le ministère assure toutefois que le NODU "usages agricoles" du glyphosate était en baisse en 2019 et affirme que les premiers effets de la révision des autorisations de mise sur le marché de produits contenant cet herbicide "auront des effets à partir de 2021 avec un plein effet en 2022".

En janvier 2022, M. Macron a toutefois lui-même admis avoir échoué sur ce dossier. "Sur le glyphosate, je n'ai pas réussi", a-t-il affirmé au Parisien. "Certains agriculteurs m'ont dit que si on les obligeait à sortir rapidement, ils allaient mettre la clé sous la porte, parce que leurs concurrents espagnols ou italiens, eux, pouvaient continuer à produire".

Un autre revirement du gouvernement a fait couler beaucoup d'encre

En septembre 2018, la France avait interdit les néonicotinoïdes utilisés pour débarrasser les plantes des insectes ravageurs mais accusés de contribuer au déclin massif des colonies d'abeilles.

Mais en août 2020, le gouvernement avait annoncé son intention de revenir en partie sur cette interdiction générale en autorisant les agriculteurs à utiliser dès 2021 et sous "condition stricte" des semences de betteraves enrobées de néonicotinoïdes.

En mars 2021, le Parlement avait donné son feu vert à ce retour temporaire --alors limitée à la campagne 2021 et une période maximale de 120 jours-- afin de venir en aide à une filière betteravière sinistrée par des invasions de pucerons. Dix autres pays de l'Union européenne avaient pris des décisions similaires.

Début février dernier, une nouvelle dérogation a été accordée pour la campagne 2022 en France, soulevant un tollé des défenseurs de l'environnement qui ont accusé le gouvernement de soutenir "une agriculture toxique pour les paysans, pour les consommateurs, pour la biodiversité".

"Pour réduire l'utilisation des pesticides, il faut passer par des phases de transition: ce n'est pas en le décrétant qu'on y arrive. Il faut d'abord trouver des solutions alternatives pour pouvoir ensuite procéder à des interdictions usage par usage", se défend-on au ministère.

Des alternatives aux semences enrobées de pesticides sont en cours d'expérimentation, dans le cadre d’un plan national de recherche et d'innovation doté de 20 millions d’euros, et devraient permettre "de se passer définitivement des néonicotinoïdes au plus tard à partir de la saison 2024 dans la conduite des cultures betteravières", selon le gouvernement – qui laisse donc entendre que la dérogation pourrait être reconduite pour la campagne 2023 en l'absence de résultats probants d'ici là.

"On commence à baisser (l'usage de pesticides, ndlr). Il n'y a pas de fatalité", assurait Emmanuel Macron en septembre dernier.

Ce n'est toutefois pas suffisant selon Greenpeace. "La France est loin du compte", résumait récemment l'ONG, dont M. Jadot fut un des responsables.

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