Vaccination anti-Covid dans un Ehpad à Lormont, en janvier 2021. (AFP / Mehdi Fedouach)

Clusters dans les Ehpad: attention à cette publication sur les vaccins créateurs de variants

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Une publication très partagée sur Facebook laisse entendre que de récentes contaminations de résidents d'Ehpad vaccinés contre le Covid-19 prouveraient que ces vaccins seraient à l'origine de variants plus résistants. D'une efficacité déclarée pouvant aller jusqu'à 95%, ces vaccins n'ont toutefois pas vocation à empêcher totalement la circulation du nouveau coronavirus mais à empêcher les formes graves de la maladie, selon les experts et autorités consultés par l'AFP. Les variants ne sont par ailleurs pas créés par les vaccins mais apparaissent en s'adaptant aux failles de la couverture immunitaire.

Un court extrait d'interview d'une virologue, une musique anxiogène et quelques sous-entendus: une publication très relayée sur Facebook s'appuie sur de récents cas de contaminations au Covid-19 de résidents d'Ehpad vaccinés pour affirmer que les vaccins créeraient eux-mêmes des variants plus résistants, au risque de prolonger l'épidémie contre laquelle ils sont censés lutter.

Partagée plus de 900 fois depuis le 9 mai et relayée sur un compte conspirationniste, la publication reproduit un court extrait d'une émission de LCI dans lequel Christine Rouzioux, professeure de virologie à l'université Paris-Descartes et membre de l'Académie de médecine, s'inquiète de la récente apparition de clusters dans des Ehpad.

Capture d'écran Facebook.

"Dans plusieurs Ehpad sur le territoire français, à Montpellier, dans la Sarthe, à Reims, en Moselle, l'épidémie redémarre chez les vaccinés (...) chez des pensionnaires vaccinés", affirme cette virologue, grande spécialiste du VIH. 

"C'est une information assez importante, parce qu'il n'y a pas énormément de formes graves, il y en a quelques-unes, mais il y a une fatigue importante", ajoute-t-elle, assurant que la présence du variant anglais a été détectée dans certains de ces établissements et que des études étaient menées "pour savoir si ce serait des variants de variants anglais".

Malgré le ton mesuré de cette virologue, par ailleurs favorable à une vaccination massive contre le Covid-19, le très court texte accompagnant cet extrait voit, lui, dans ces contaminations la preuve que la vaccination -- désignée ici par un simple "V" majuscule -- crée elle-même ses variants, une thèse scientifiquement infondée très en vogue dans la complosphère.

"De nouveaux variants ? Sur des personnes doublement V... ? Dans plusieurs Ehpads ? Partout en France ? Alors qu'elles subissent encore des mesures de distanciation strictes ? V... = Nouveaux variants...", indique ce court texte.

Cette affirmation est trompeuse à plusieurs titres. La contamination de personnes vaccinées reflète l'absence d'efficacité à 100% des vaccins - reconnue par leurs fabricants eux-mêmes - mais n'atteste pas de l'existence d'un variant plus résistant, selon les experts interrogés par l'AFP. La couverture vaccinale reste incomplète dans les Ehpad où le nombre de cas a par ailleurs drastiquement chuté depuis le début de la campagne de vaccination, selon les chiffres officiels. Enfin, c'est la circulation du virus et non le vaccin qui peut conduire à faire émerger un variant plus résistant.

La protection des vaccins 

Les vaccins anti-Covid affichent des taux d'efficacité différents qui montrent leur capacité plus ou moins grande à réduire le risque de contracter le Covid-19 et notamment les formes graves de la maladie, comme l'expliquait l'AFP début février.

Ils n'empêchent toutefois pas complètement des personnes vaccinées -- même ayant reçu leurs deux doses -- d'être contaminées et éventuellement de transmettre le virus, explique Henri Partouche, membre du Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale contre le Covid-19, mis en place par le gouvernement.

"On n'a jamais dit que les vaccins étaient efficaces à 100%. Il y a une possibilité d'être infecté mais la vaccination protège contre les formes graves de la maladie", détaille-t-il, joint par l'AFP le 10 mai. 

Contactée par l'AFP, Santé Publique France confirme que "dans la mesure où les vaccins ne sont pas efficaces à 100 %, il est attendu qu'il y ait des cas chez les personnes vaccinées"a indiqué une de ses porte-parole dans un courriel le 11 mai.

Aux Etats-Unis, très en pointe dans la vaccination anti-Covid, les autorités sanitaires américaines sont, elles aussi, très claires sur le sujet. "Aucun vaccin n'est 100% efficace pour prévenir une maladie. Il y aura un petit pourcentage de personnes pleinement vaccinées qui tomberont malade, seront hospitalisées ou mourront du Covid-19", indiquaient les Center of Disease Control (CDC) américains dans une foire aux questions actualisée le 30 avril.

La question de la transmission du virus par des personnes vaccinées reste encore entourée d'incertitudes mais elle est scrutée de près par les autorités en France, qui s'apprêtent à lancer une nouvelle étape du déconfinement du pays.

"Ce que nous savons assurément, c'est que la vaccination protège les formes graves. Ce que nous pensons très fortement, ce n'est pas tout à fait pareil mais nous pensons très fortement, c'est que la vaccination protège bien du risque de contamination et donc de diffusion du virus et donc du risque d'épidémie", déclarait ainsi sur le ministre de la Santé Olivier Véran le 4 mai sur Europe 1.

Les récents clusters apparus dans des Ehpad en Occitanie ou dans le Grand Est, rapportés par nos confrères de France 3 Occitanie et France 3 Grand Est, reflèteraient donc avant tout la protection imparfaite des vaccins et pas l'apparition de variants plus virulents. Contactée par l'AFP, l'Agence régionale de Santé Grand Est a ainsi assuré qu'aucune des contaminations dans les Ehpad de la région n'avait débouché sur des formes graves de la maladie.   

Aucune des autorités de santé contactées par l'AFP n'a été en mesure de communiquer de données en France sur le nombre de personnes contaminées par le Covid malgré leur vaccination mais ces chiffres existent aux Etats-Unis et permettent de montrer qu'il s'agit pour l'heure d'un phénomène extrêmement limité. 

A la date du 26 avril, les CDC américains avaient ainsi été informés de la contamination de 9.245 personnes aux Etats-Unis parmi les plus de 95 millions ayant reçu leurs deux injections, synonymes de protection maximale.

En France, ces quelques clusters dans les Ehpad peuvent aussi s'expliquer par une couverture vaccinale qui n'est pas encore totalement optimale dans ces établissements pour personnes âgées, frappés de plein fouet par la première vague épidémique au printemps 2020, avance à l'AFP la professeure Rouzioux.

"Le virus circule dans les Ehpad d'autant plus que tout le monde n’est pas vacciné ni chez les résidents ni chez les personnels", explique-t-elle, jointe par l'AFP le 10 mai.

L'exécutif aime certes à afficher le chiffre de 99% de résidents d'Ehpad ayant reçu une première injection.

 Mais selon les données officielles, seuls 75,9% d'entre eux ont reçu les deux doses leur garantissant la plus grande protection. Ce taux tombe à 61,1% chez les personnnels de santé travaillant dans ces établissements.

L'origine des variants

Selon la Pr Rouzioux, c'est cette circulation toujours active du virus, en Ehpad et en milieu ouvert, qui risque précisément de conduire à l'apparition de variants plus résistants.

"Il y a urgence à vacciner la majorité de la population pour limiter la circulation du virus, qui, si elle reste forte, peut être à l'origine d'une pression de sélection et faire émerger les variants", explique-t-elle.

Selon elle, l'Institut Pasteur est d'ailleurs en train d'analyser si les récentes contaminations dans les Ehpad seraient liées à un "variant du variant anglais". Contacté par l'AFP, l'Institut n'a pas souhaité s'exprimer sur le sujet.

En tout état de cause, la Pr Rouzioux bat en brèche l'idée, développée par la publication Facebook, que "vaccination=variants". "Les variants apparaissent quand le virus circule et qu'il parvient à contourner les obstacles qu'il rencontre chez les personnes immunisées. C'est Darwin en quelque sorte", analyse-t-elle.

Les premiers variants, notamment le variant anglais, sont ainsi apparus plusieurs mois avant le début des campagnes de vaccination.

L'AFP a plusieurs fois démonté ce mythe des vaccins créateurs de variants (ici ou ) en rappelant que le SARS-CoV-2, comme tout virus, mute continuellement car de petites erreurs de copie dans son code génétique se produisent à chaque fois qu'il se réplique pour se multiplier.

Certaines de ces mutations seront sans effet majeur mais d'autres pourront le rendre plus infectieux, plus mortel ou plus résistant aux anticorps. Au terme de la sélection naturelle, ce sont les mutations les plus utiles à sa survie qui ont le plus de chances de prospérer. D'où le risque potentiel qu'il parvienne à se renforcer face aux anticorps, naturels comme vaccinaux.

Selon les experts interrogés par l'AFP, c'est donc en laissant circuler librement le virus qu'on prend le plus de risques de voir apparaître des variants.

"Si le virus a évolué et a eu, par hasard, une mutation qui lui permet de résister au système immunitaire, il va réussir à passer entre les mailles du filet. C'est un peu ce qu'on redoute: que les variants arrivent à passer à travers le filtre qu'exerce la vaccination", expliquait à l'AFP Vincent Maréchal, professeur de virologie à Sorbonne Université, en mai dans un précédent article de vérification.

Selon la Pr Rouzioux, la possibilité de contaminations de personnes vaccinées doivent donc conduire à la plus grande prudence à l'heure où restaurants et salles de concerts vont progressivement rouvrir. 

"Les Ehpad, prévient-elle, sont un peu un laboratoire qui nous permet d'observer ce qui se passe dans un milieu fermé et c'est un peu ce qui va se passer dans les restaurants".  

EDIT 13/05: Corrige coquille dans le titre
 
Jérémy Tordjman
VACCINS COVID-19