RDC: non, cette photo ne montre pas des habitants du Tanganyika se réjouissant de la destitution de leur gouverneur

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Des publications largement partagées depuis le 6 mai sur Facebook relaient une  photo censée montrer la "population du Tanganika (sic)", une province de l'est de la République démocratique du Congo, célébrant le départ de son ex-gouverneur fraîchement destitué: Zoé Kabila. Pourtant, l'image virale n'a rien à voir avec l'éviction du frère cadet de l'ex-président Joseph Kabila, décidée en son absence le 6 mai. Selon le gouvernorat du Haut Katanga, qui a publié le premier ce cliché sur ses réseaux sociaux, l'image montre des habitants célébrant la réfection d’une route dans cette province du sud-est de la RDC, à l’occasion d’une visite du gouverneur.

Au premier plan, au milieu d'une route terreuse, une femme esquisse un pas de danse dans une longue robe bleue. Derrière elle, d'autres personnes dansent aussi, tout sourire face à l'objectif. Selon les internautes qui partagent cette image, ces badauds euphoriques "célèbre[nt] le départ" du gouverneur Zoé Kabila dans la province du Tanganyika. 

Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 10 mai 2021

Ces publications ont été partagées plus de 150 fois depuis le 6 mai sur Facebook (1, 2) et ont donné lieu à de multiples commentaires, dans un contexte politique tendu.

Zoé Kabila, gouverneur du Tanganyika et frère cadet de l'ancien président congolais Joseph Kabila, a été destitué de son poste le 6 mai par les 13 députés provinciaux membres de l'Union sacrée de la Nation (USN). Cette éviction, organisée en son absence, constitue un nouveau revers pour le camp Kabila face au président Félix Tshisekedi.

Dans leur motion de censure, les parlementaires de l’USN ont dénoncé "la mauvaise gestion de la province" par l’ancien gouverneur, mais aussi son "manque de respect à l'institution Assemblée provinciale ainsi qu'aux autorités nationales". L’avocat de M. Kabila, Me Jean Mbuyu, a critiqué cette éviction, dénonçant "des violations systématiques des lois du pays".

Des passants en liesse… dans la province du Haut-Katanga

Si la destitution de M. Kabila a suscité de nombreuses réactions en République démocratique du Congo (RDC), la photo partagée sur Facebook n'a pourtant rien à voir avec la crise politique au Tanganyika.

Une recherche d'images inversées sur le moteur de recherches Google permet de retrouver cette même image publiée sur le compte Twitter de Jacques Kyabula, gouverneur du Haut-Katanga, une province située au sud du Tanganyika, à l'extrême sud-est de la RDC. Le gouvernement du Haut-Katanga l'a également publiée à la même date sur ce réseau social. 

Dans le thread qui contient ce message sur Twitter, le gouvernement explique que ces images ont été prises lors d'une visite du "Gouverneur" et de "ses collaborateurs" sur des chantiers de réfection des routes à Lubumbashi (sud), chef-lieu de la province et principale ville de l’est de la RDC.

Les chantiers se situent plus précisément sur "le boulevard Kamanyola, sur l’avenue Sendwe à l’angle du camp major Vangu et sur la chaussée de Kasenga", et sont achevés à 80%, selon le gouvernement. 

Lors de cete visite, Jacques Kyabula Katwe était notamment accompagné de son "Vice-gouverneur Jean-Claude Kamfwa et de son Ministre des Infrastructures Miguel Katemb", a précisé le gouvernement du Haut-Katanga dans un tweet. Selon ce dernier, c'est le passage du gouverneur et de ses collaborateurs qui a causé la liesse de la foule visible sur l'image virale.

Sur son compte Facebook, où la photo apparaît également, le gouvernement justifie cette allégresse par "l’impact" selon lui "considérable" que les travaux de réhabilitation routiers vont avoir sur la vie des riverains. Rien à voir, donc, avec l'éviction de Zoé Kabila de son poste dans la province voisine.

Cette version est confirmée par plusieurs internautes, qui affirment sous les publications trompeuses reconnaître la route en question. "C'est à Lubumbashi", affirme l'un d'entre eux. Un deuxième identifie la "chaussé de kasenga (sic)", "tout près" de chez lui.  "Cette photo c'est à Lubumbashi, ces gens dansaient devant le gouverneur Kyabula", surenchérit un troisième.

Capture d'écran de commentaires Facebook, réalisée le 10 mai 2021

Un autre internaute relève même la présence du logo du gouvernement de la province du Haut-Katanga, apposé dans le coin inférieur droit de la photo. 

Capture d'écran d'un commentaire Facebook, réalisée le 10 mai 2021

Dans un petit carré, en effet, on distingue la façade du siège du gouvernement du Haut-Katanga, à Lubumbashi. On le reconnaît sans peine, notamment grâce à cette photo géolocalisée et proposée par Google Maps. 

Capture d'écran de Google Maps, réalisée le 10 mai 2021

Contactés, ni le gouvernement du Haut-Katanga, ni le gouverneur lui-même n'ont répondu aux sollicitations de l'AFP. 

Mise à l'écart politique des partisans de Kabila

Zoé Kabila était jusqu'à ce jour l'un des rescapés du processus de mise à l'écart des partisans de l'ancien président Joseph Kabila, entamé en décembre par le chef de l’État Félix Tshisekedi, après deux ans de cogestion politique en RDC, au niveau national et régional. 

Il a été destitué lors d’un vote d’une motion de censure organisé le 6 mai, en son absence, par l’Assemblée provinciale du Tanganyika. "Les 13 députés (provinciaux) qui ont participé à la (séance) plénière ont voté pour la destitution du gouverneur Zoé Kabila", a éndiqué le 6 mai à l'AFP Cyrille Kimpu, rapporteur de l'Assemblée provinciale du Tanganyika.

Lors de ce vote, Zoé Kabila était "retenu à Kinshasa par le gouvernement central", a expliqué de son côté le député Dominique Bota, membre du Front commun pour le Congo (FCC), qui regroupe les partisans de l'ancien président Kabila. Douze députés du FCC ont été empêchés par les forces de l'ordre  d'accéder à la salle de plénière, a précisé M. Bota.

"Un État qui ne respecte pas ses propres lois est un État faible. Quelque graves qu’aient été les faits reprochés au gouverneur Zoé Kabila, l’idéal et la règle auraient été qu’il ait droit à la défense, principe clé de l’État de droit qui exclut l’arbitraire", a dénoncé sur Twitter le député national Claudel Lubaya, membre de l'USN de M. Tshisekedi. 

Malgré tout, "le gouverneur Zoé Kabila ne fera pas de recours devant les tribunaux", selon un ancien ministre proche du gouverneur déchu, qui a requis l'anonymat. Par le biais du porte-parole du gouvernement du Tanganyika, le frère cadet de Joseph Kabila a appelé la population de rester calme.

Sur les 26 gouverneurs de provinces en RDC, Zoé Kabila était le seul à n'avoir pas rejoint le camp de M. Tshisekedi.

(ARCHIVES) Zoé Kabila, le frère du président de la République Démocratique du Congo Joseph Kabila, participe à une réunion extraordinaire de l'Assemblée nationale à Kinshsa, le 16 février 2012. (AFP / Junior D. Kannah)

Investi le 24 janvier 2019, le président Tshisekedi a réussi fin 2020 à renverser la majorité parlementaire en sa faveur, après deux ans de cogestion avec le Front commun pour le Congo (FCC), en ralliant le soutien de plusieurs députés pro-Kabila, sur fond de menace de dissolution de l'Assemblée nationale.

Le chef de l’Etat congolais dispose désormais d'une majorité à l'Assemblée nationale, au Sénat et dans les assemblées provinciales. Les principales institutions politiques du pays sont dirigées par ses partisans.

Marion Lefèvre