Cette vidéo ne montre pas un nouveau-né "enveloppé dans du plastique" à cause d’un protocole anti-Covid

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Une vidéo montrant un nouveau-né séparé de sa mère par une bâche transparente a été partagée plus de 600 fois sur Facebook, Twitter et Tik Tok depuis le 24 mars, par des internautes indignés assurant qu'il s'agirait d'un nouveau protocole "déshumanisant" et "dangereux" lié au Covid-19. Mais l'influenceuse américaine qui apparaît sur ces images a expliqué à l'AFP que cette mesure n'avait rien à voir avec la pandémie. Lors de son accouchement, un "champ opératoire" - en l'occurrence transparent - a été utilisé pour limiter les risques d'infections, un procédé courant comme l'ont confirmé auprès de l'AFP trois gynécologues-obstétriciens. Le bébé a ensuite été montré brièvement au travers, avant que le cordon ombilical ne soit coupé et que la mère puisse le tenir dans ses bras. 

"Voilà où nous en sommes !!! Le premier contact entre une maman. Et son bébé. C'est horrible. #COVIDIOTS", s'indigne un internaute qui relaie cette vidéo de 15 secondes. Ces images ont été partagées plus de 600 fois depuis le 24 mars sur Facebook, et ont également circulé sur Twitter et Tik Tok; ainsi qu'en anglais, en serbe ou en néérlandais

Captures d'écran prises sur Facebook et Twitter le 30/03/2021
Capture d'écran prise sur Facebook le 30/03/2021

En commentaires, de nombreux internautes critiquent violemment la mère de l'enfant et fustigent ce qui serait un nouveau protocole "dangereux" et "déshumanisant" pour le nourrisson, instauré après l'apparition du Covid-19. D'autres assurent que la vidéo serait un montage, ou que la femme tiendrait une poupée dans ses bras. 

Captures d'écran prises sur Facebook le 30/03/2021

D'où vient cette vidéo?

Sur la vidéo partagée en français figure le logo du réseau social chinois Tik Tok, avec le nom d'un compte : @melinatesi. 

Capture d'écran prise sur Facebook le 30/03/2021

Melina Tesi est une influenceuse américaine, qui cumule sur cette application 139.000 abonnés et 3,4 millions de mentions "j'aime". Melina Tesi filme dans de nombreuses vidéos l'évolution de sa grossesse, du moment où elle apprend à son partenaire être enceinte jusqu'à son accouchement, le 4 février 2021.

Sur son compte, la vidéo de 15 secondes partagée sur les réseaux sociaux n'est plus visible, mais on en retrouve un extrait dans une compilation d'images de son nouveau-né, publiée le 19 février. D'autres publications montrent également la même scène filmée sous un angle différent.

Captures d'écran prises sur TikTok le 30/03/2021

Sous chacune de ses vidéos, Melina Tesi utilise en légende le mot-clé "#csection" pour "cesarean section" qui signifie en français "césarienne". Cette opération chirugicale permet d'extraire un fœtus de l'utérus de la mère en incisant la paroi abdominale, lorsque l'accouchement est impossible par voie vaginale.

Sous les vidéos post-accouchement, de nombreux internautes interpellent l'influenceuse en lui demandant les raisons de l'utilisation de cette bâche en plastique. Melina Tesi répond que cette mesure a été prise "pour des raisons de stérilité durant cette opération chirurgicale".

Contactée par l'AFP le 30 mars, Melina Tesi a réaffirmé que la procédure vue sur la vidéo n'a "rien à voir avec le Covid". "Mon bébé n'a pas été enveloppé dans du plastique, j'ai subi une procédure chirurgicale parfaitement normale de "césarienne douce", dont une partie consiste à utiliser un drap transparent (...) pour permettre à la mère de regarder le bébé naître. Dès qu'ils ont essuyé le sang du bébé et coupé le cordon ombilical, ils me l'ont posé sur la poitrine", a-t-elle raconté. 

En effet, lors de césariennes, il est fréquent d'utiliser un "champ opératoire" stérile, un tissu qui se dresse comme un rideau entre la maman et la zone d'opération."Ce tissu permet de faire une barrière d'hygiène pour rester bien propre dans la zone opératoire", a expliqué le 30 mars à l'AFP Olivier Picone, membre du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF).

Un nourrisson est sorti du ventre de sa mère par césarienne, le 05 juin 2001 dans le bloc chirurgical du service maternité de l'hôpital franco-britannique de Levallois-Perret. (AFP / Didier Pallages)

Ce champ opératoire, généralement opaque, permet également d'éviter que la mère et son ou sa partenaire ne puissent voir l'opération chirurgicale. "Il existe différentes sortes de champs opératoires pendant les césariennes. Il y en a où il y a des petites fenêtres qui s'ouvrent, d'autres où il y a des parties transparentes qui permettent à la patiente de voir le bébé sortir du ventre", note Olivier Picone. Parfois, les professionels peuvent aussi abaisser le champ opératoire ou passer le bébé par-dessus, pour que la mère puisse le voir immédiatement sorti du ventre, avant même que le cordon ombilical ne soit coupé.

Le champ opératoire visible sur la vidéo de Melina Tesi est transparent, une caractéristique peu répandue en France selon les spécialistes mais en train de se populariser depuis plusieurs années aux Etats-Unis, comme le rapportent des articles montrant des photos très similaires. 

Capture d'écran prise sur le site BuzzFeed News le 01/04/21

Sur cette vidéo, "on voit l'obstétricien qui colle le bébé contre ce champ pour que la maman le voit mieux", explique Alexandre Farin, chef de l'unité d'obstétrique de l'hôpital Riviera Chablais, en Suisse. Il rapporte que ce drap transparent fait partie des mesures qui peuvent  être utilisées lors de "césariennes douces", comme celle qu'a vécue l'influenceuse américaine, pour que les parents puissent assister à la naissance. Dans ce cadre, le champ opératoire peut même être complètement enlevé. 

Cette méthode est censée davantage "gommer le côté chirugical pour laisser plus de place à la naissance de l'enfant et favoriser le lien mère-enfant", explique l'obstétricien, qui propose des "césariennes douces" depuis plusieurs années dans son établissement romand. Il rappelle cependant que la méthode privilégiée d'accouchement reste "la voie basse" et que la césarienne ne doit être pratiquée qu'en cas d'impossibilité de procéder ainsi. 

Melina Tesi a expliqué auprès de l'AFP être "dévastée" que sa vidéo soit "sortie de son contexte et manipulée de cette façon". Dans un long post Instagram publié le 26 mars, l'influenceuse américaine a republié la vidéo originale avec un long message, précisant que Tik Tok avait supprimé ses images après les nombreux détournements qui ont suivi. A cette occasion, elle a encore démenti cette rumeur. "J'ai accouché de mon premier fils il y a 5 ans par une césarienne d'urgence et le protocole était le même. Cela n'a rien à voir avec le Covid ou toute autre idée tordue", a insisté l'influenceuse. 

Un protocole inchangé pour les césariennes

"Il n'y a eu aucun protocole modifiant nos pratiques au bloc opératoire pour les césariennes depuis l'arrivée du Covid, atteste Emmanuel Peigné, gynécologue-obstétricien à la polyclinique du Beaujolais à Arnas et vice-président du Syndical national des gynécologues-obstétriciens de France (SYNGOF). Simplement, les pères qu'on accueille en salle de césarienne sont plus ou moins acceptés avec un test PCR négatif, en fonction des établissements".

"Depuis le début de la pandémie, on ne recommande pas de séparation de la mère et l'enfant, même quand la mère est infectée par le Covid", précise encore le gynécologue-obstétricien à l'hôpital Louis Mourier de Colombes (APHP) Olivier Picone. 

Lors d'un accouchement, par césarienne ou non, le port du masque est toutefois recommandé depuis l'apparition du nouveau coronavirus, comme l'explique le ministère de la Santé sur son site, mais ne peut "en aucun cas être rendu obligatoire". 

"On demande que les patientes qui accouchent essayent de porter le masque autant que faire se peut parce qu'elles sont en face de sages-femmes et d'infirmières et que parfois des PCR sont négatifs alors qu'on est infecté quand même", explique Olivier Picone. Mais le port du masque pendant l'accouchement peut être "vécu différemment voire mal toléré par la femme enceinte", note le ministère de la Santé. C'est pourquoi le Haut Conseil de la santé publique (HSCP) recommande de "tenir compte du souhait de la femme enceinte et de sa tolérance au port du masque".

Depuis le début de la pandémie, de nombreuses images ont été sorties de leur contexte. L'AFP a déjà vérifié une photo censée montrer une soignante victime d'une fausse couche après sa vaccination contre le Covid-19, ou des clichés prétendant prouver la toxicité du masque lorsqu'il est porté de manière prolongée.

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