Une adolescente déclarée décédée du Covid-19 alors qu’elle avait été testée négative ? Une histoire inventée

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Des publications partagées plusieurs milliers de fois sur Facebook depuis le 12 août affirment qu’une jeune fille de 15 ans est décédée au Québec à la suite d’une sepsis provoquée par une infection urinaire. Son décès aurait été compté par l’hôpital comme un décès Covid, alors qu’elle n’avait pas de symptômes, selon le témoignage de son père. En réalité il s’agit d’une fausse histoire, inventée de toute pièce par un  infirmier canadien qui voulait dénoncer les internautes partageant des informations sans les vérifier.

"Texte de Charles David (le papa). Ma fille est décédée il y’a trois jours" : Ainsi commence cette lettre relayée sur Facebook.

Ce père raconte que sa fille, "immunosupprimée", aurait été emmenée à l’hôpital suite à une infection urinaire. En arrivant à l’hôpital elle aurait passé le test du Covid-19, "dangereux pour elle". Ariane David serait ensuite décédée et sa mort aurait été comptée dans les décès liés au coronavirus, alors qu’elle n’avait pas de symptômes et un test négatif. Le signataire s’indigne : "On met la mort de ma fille sur un faux-virus pour mieux contrôler la population, alors que ma fille est décédée d’une infection urinaire."

Capture d’écran réalisée sur Facebook le 19 août 2020

Cette publication aux relents complotistes, qui parle d’un "faux virus" et d’une "fausse maladie" a été partagée plusieurs centaines de fois sur Facebook. Les premières publications datent du 12 août 2020 et ont été relayées au Québec, ici et ici par exemple. L’histoire a ensuite été reprise et a circulé en France et en Belgique. Elle a également circulé sur Twitter ou certains posts ont été supprimés depuis, comme le montre ce tweet archivé sur le site Wayback Machine.

En réalité, cette histoire a été complètement inventée. L’AFP a pu discuter avec le créateur de cette fausse information, qui voulait "discréditer les complotistes" en prouvant qu’ils relaient des informations sans les vérifier. 

Des incohérences dans la publication

Cette publication contient plusieurs incohérences. La première phrase dit, par exemple, "Ma fille est décédée il y’a trois jours. Sepsis suite à une infection au coronavirus." Pourtant, le reste de la publication démontre que le père, Charles David, ne croit pas que sa fille avait attrapé le Covid-19. Il affirme ensuite que sa fille est décédée il y a trois jours, mais plus loin il dit qu’'"il y a deux jours, elle est partie". 

Celui qui se présente comme Charles David affirme également que la mort de sa fille “compte comme un décès (de Covid-19), mais aucune information concernant son âge ou son sexe ne sera divulgué”. Or comme on peut le lire sur le site de l’Institut national de Santé Publique du Québec, les décès liés au Covid-19 sont bien répertoriés à des fins statistiques : on peut y voir la répartition des décès au Québec en fonction de l’âge et du sexe. 

Enfin, les deux dernières phrases semblent se contredire : l’auteur affirme qu’il ne laissera jamais "personne dire que le covid est en cause" dans la mort de sa fille, "sauf s’ils disent que sans les négligences liées aux protections contre ce faux-virus, ma fille aurait pu être sauvée."

Une histoire inventée de toutes pièces

En faisant des recherches par mots-clés, on retrouve rapidement une publication de Xavier Camus, blogueur canadien et professeur au Cégep de Montréal, qui débusque et analyse sur sa page Facebook les publications d’internautes d’extrême-droite. Dans cette publication, Xavier Camus affirme qu’Ariane David n’existe pas et que son histoire a été inventée. 

Capture d’écran du compte de Charles David, réalisé par Xavier Camus sur Facebook avant que ce compte ne soit supprimé, le 13 août 2020

Cette histoire a été relayée sur des comptes Facebook au nom de Charles David, père d’Ariane David, de Sophie Hudon, sa mère ainsi que de Stéphane, son frère. Ces comptes ont par la suite été supprimés.

Nous sommes parvenus à retrouver l’auteur de l’histoire avec qui nous avons discuté.  A. (il préfère rester anonyme) a confirmé être derrière le compte de "Charles David". Ce jeune infirmier canadien a créé cette histoire de toutes pièces dans le but, selon lui, de dénoncer les complotistes. 

"Oeuvrant dans le domaine de la santé, je connais l’importance des règles de distanciation, d’hygiène des mains et du masque, et voir constamment des propos sur Facebook essayant de contrer ses règles me fâchait. J’ai joint un groupe Facebook anti-masque, et certains propos étaient inappropriés et manquaient de respect aux victimes de la pandémie. Pire encore, les actions que certains d’entre eux proposaient de faire risquaient d’aggraver la crise actuelle." 

"J’ai donc créé un faux compte sur Facebook, Charles David, puis d’autres comptes dans les alentours du 5 août. J’ai commencé à m’intégrer dans des groupes sur Facebook afin de donner de la crédibilité à mes personnages.  Mon but était d’essayer de venir discréditer ces personnes afin d’éviter que leur mouvement prenne de l’ampleur.” 

A. a expliqué à l’AFP avoir trouvé les photos utilisées sur ces comptes sur le site d’intelligence artificielle This Person Does Not Exist, qui génère des visages de personnes qui n’existent pas.

Capture d’écran d’une publication de Charles David fournie à l’AFP par A.

Le 12 août, A. a publié l’annonce du décès de sa fille, qui a ensuite été reprise sur les réseaux sociaux : "j’avais créé des petites incohérences exprès. Par exemple sur les dates. Décéder de complications suite à une infection urinaire n’est en général pas aussi rapide."

Il a affirmé à l’AFP qu’il comptait faire un démenti sur le compte Facebook de Charles David dès que la rumeur aurait pris de l’ampleur. Mais le compte de Charles David a été suspendu par Facebook le 13 août, un jour après sa publication.

A. pense que ces comptes ont été suspendus car Facebook trouvait suspicieux qu’ils soient tous les trois reliés au même téléphone.

A. n’a donc  pas pu  démentir l’histoire qu’il avait inventée et qui a continué de circuler sur Facebook et Twitter. Elle a également été racontée par le Journal de Montréal, qui précisait que la publication originale avait été partagée plus de 3.000 fois.

La première publication datant du 12 août 2020 et publiée sur le compte de Charles David. Capture d’écran fournie par A.
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