Des passagers en attente de contrôles anti-Covid avant leur départ vers l'Europe à l'aéroport de Los Angeles (Etats-Unis). (AFP / Patrick T. Fallon)

Non, l'Union européenne ne préparait pas un "passeport vaccinal" bien avant l'épidémie de Covid-19

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Des publications partagées des centaines de fois sur Facebook et Twitter depuis mi-janvier affirment que l'Union européenne avait préparé, bien avant l'épidémie de Covid-19, un projet de "passeport vaccinal" européen à mettre en oeuvre à partir de 2022. Faux : s'il est vrai que l'Europe a travaillé à partir de 2018 à une "carte de vaccination commune", l'objectif n'était pas la mise en place d'un document à caractère obligatoire sans lequel il serait impossible de circuler en Europe, mais de doter les citoyens européens d'une sorte de carnet vaccinal pour un meilleur suivi de leur dossier notamment en cas d'installation dans un autre pays,  selon des documents officiels et des responsables européens consultés par l'AFP.  

L'une des publications reprises sur Facebook par environ 750 personnes, datée du 13 janvier, laisse entendre que tout "était déjà prévu", en diffusant un extrait d'une feuille de route élaborée par l'Union européenne prévoyant, selon la publication, qui a ajouté cette mention en français, un "Programme de vaccination-Passeport des Européens 2018-2022".

Capture d'écran Facebook du 23/02/2021

La thèse d'un projet, élaboré de longue date et dans l'ombre, a été reprise ces derniers jours dans un bonus du documentaire complotiste Hold Up qui circule sur Twitter comme le montre la publication ci-dessous.

Le narrateur explique avoir "découvert que l'Union européenne avait mis en place un calendrier pour mettre sur pied un passeport vaccinal avec des études dès 2019 et une validation en 2022".  Pour appuyer sa thèse, le film fait défiler un document en PDF de la Commission européenne. 

"La Covid-19 tombe à pic, un passeport vaccinal numérique qui permettra un contrôle renforcé de la population avec aussi la mise en place d'actions pour contrer la désinformation des réseaux sociaux", commente le narrateur de Hold Up, documentaire dont l'AFP a déjà démystifié de nombreuses affirmations.

Capture d'écran Facebook d'un post du 21/02/2021

Un "passeport vaccinal" est-il en cours d'élaboration ? 

Le document, cité par ces publications et le documentaire, est un texte en format PDF authentique rédigé en anglais qui détaille les étapes (une roadmap: feuille de route, NDLR) à suivre pour établir une "carte de vaccination/passeport", un document sanitaire commun qui serait valable dans tous les pays européens.

Capture d'écran du PDF de la Commission européenne 3e trimestre 2019

 Cette feuille de route s'inscrivait dans un contexte de forte résurgence de la rougeole (maladie contagieuse pouvant entraîner des complications graves comme l'encéphalite, la pneumonie, la perte de vision jusqu'au décès, NDLR) dans plusieurs pays européens, comme l'indiquait cet article de 2018.

Dans un communiqué du 26 avril de la même année, cité par cette dépêche de l'AFP, la Commission européenne avait imputé la flambée des cas à une montée des réticences contre les vaccins en arguant que, sur les près de 15.000 cas de rougeole recensés entre mars 2017 et mars 2018, 86% des personnes touchées n'étaient pas vaccinées.

D'où l'idée de Bruxelles, préoccupée aussi par un bilan de 50 décès dus à la rougeole sur deux ans, d'oeuvrer à la mise en place dans chaque pays européen de programmes de vaccination "avec pour objectif une couverture vaccinale contre la rougeole d'au moins 95 %" et d'étudier la faisabilité d'"une carte de vaccination commune qui puisse être partagée par voie électronique à travers les frontières".

La roadmap européenne prévoyait bien de "contrecarrer la mésinformation et de développer des outils et des directives pour aider les Etats membres à répondre face aux hésitations à l'égard des vaccins", une défiance croissante attestée par cette étude.

La feuille de route concernait les maladies dites "évitables" par la vaccination (diphtérie, tétanos, poliomyélite, rougeole, rubéole, oreillons, méningite, etc..), pour lesquelles chaque pays a son propre programme de vaccinations infantiles, avec des situations très disparates, comme le montrait cet article

Photo prise le 20 février 2021 de seringues prévues pour la vaccination anti-Covid-19 au Nouvel Hôpital Civil de Strasbourg (France). (AFP / Frederick Florin)

La Commission européenne souhaitait une harmonisation des stratégies nationales de vaccination "pour parvenir à une couverture sanitaire qui ne laisse personne de côté", comme elle l'indiquait le 12 septembre 2019 dans son programme de 10 actions en faveur de la vaccination pour tous, publié à l'issue d'un sommet mondial organisé avec l'OMS pour affronter les réticences à l'égard des vaccins.

A aucun moment, l'Europe n'a envisagé la mise en place d'un document obligatoire (laisser-passer vaccinal ou passeport) sans lequel les citoyens n'auraient pas pu circuler.

​Bruxelles poursuit son "étude de faisabilité pour le développement d'une carte (vaccinale) européenne", à travers un appel d'offres, a confirmé à l'AFP une source européenne le 23 février. Mais "aucune décision n'a été prise pour le moment sur sa mise en place", a précisé cette source.

L'appel d'offre européen prévoit de dresser une cartographie des certificats de vaccination existants (certains pays comme la France ou la Suisse, qui fait partie de l'espace européen de libre circulation Schengen, en possèdent déjà) et de développer une "carte de vaccination des citoyens européens" qui soit "commune à tous les pays européens et utilisable au-delà de leurs frontières" en prenant en compte les calendriers de vaccination européens avec leurs différences. 

La source européenne a souligné que ce projet de carte vaccinale européenne avait été lancé dans un contexte "pré-Covid-19" afin de mettre en oeuvre une Recommandation du Conseil européen (qui réunit les Etats européens) pour "une coopération renforcée contre les maladies évitables par la vaccination", adoptée en décembre 2018.

La directrice générale de la Santé, la Française Anne Bucher en avait expliqué les objectifs dans cet article publié par EuropeanFiles, évoquant l'introduction "d'un document commun de vaccination qui permettrait aux citoyens européens de poursuivre leurs vaccinations dans les autres Etats, attendu pour 2022".

Pour ce qui concerne l'épidémie de Covid-19, la "pandémie souligne l'importance de la vaccination", aux yeux de la Commission européenne, qui invoque aussi la "nécessité d'une approche commune de la certification de la vaccination Covid-19", selon la source européenne.

Une décision déjà prise sur un "passeport vaccinal" ? 

L'idée d'un "passeport vaccinal" qui conditionnerait le passage d'un pays à l'autre ou l'accès à certains lieux (restaurants, piscines, lieux culturels, stades ou salles de sport, etc...) suscite de vifs débats et plusieurs groupes s'y opposent sur Facebook et sur Twitter.

En réalité, les gouvernements et les instances européennes discutent d'un "certificat de vaccination" anti-Covid qui suivrait des normes communes à toute l'Europe. Selon un autre responsable européen interrogé par l'AFP, ce certificat permettrait notamment aux personnes vaccinées "de ne pas avoir à fournir un test PCR négatif ni à se mettre en quarantaine" à leur entrée dans un autre pays européenLa liberté de circulation "n'est pas en discussion", a précisé cette source.

Même s'il reste toujours possible pour un pays, a admis ce responsable européen, d'imposer des restrictions à la libre circulation dans l'espace Schengen, "à titre temporaire" et "en le justifiant par des circonstances exceptionnelles", comme cela a été le cas avec les obligations de tests et/ou de quarantaine imposées à l'entrée de plusieurs pays européens avec l'épidémie de Covid-19.

capture d'écran Facebook d'un post du 22/02/2021

La députée européenne (Renew, centre-droit) Véronique Trillet-Lenoir,  a confirmé à l'AFP qu'il vaut mieux "parler de certificat (de vaccination) plutôt que de passeport ou de certificat de mobilité", estimant au passage que "rétablir un passeport au sein de l'espace (de libre circulation européen) Schengen serait très malencontreux".

Décrié par certains comme une atteinte aux libertés individuelles, le certificat de vaccination anti-Covid est préconisé par bon nombre d'acteurs du tourisme et des loisirs et par certaines compagnies aériennes pour "revenir à une vie normale", comme l'expliquait l'AFP dans cet article.

"L'idée serait de fluidifier les déplacements et pas du tout de les entraver", a estimé l'élue française, médecin cancérologue de Lyon, chargée par son groupe politique d'un rapport sur le contrôle, la prévention et la gestion des maladies transmissibles.

La réflexion européenne sur un certificat vaccinal commun anti-Covid-19 n'en est encore qu'à un stade très préliminaire, a souligné Mme Trillet-Lenoir qui a jugé "toute polémique prématurée puisque le document n'existe pas encore". Au contraire, selon elle, il faudrait "changer de braquet" et que l'Europe avance dans la réflexion sur "les données dont elle a besoin pour ce certificat, comment on les recueille et comment on coordonne tout ça"

Panneaux installés à l'hôpital de Dunkerque pour guider les patients avant leur vaccination contre le Covid-19. (AFP / Denis Charlet)

Il faut aussi, a poursuivi l'élue, que l'Union européenne prenne soin d'éviter des erreurs comme "faire les applications de traçage au niveau de chaque pays pour s'occuper (seulement) après de les mettre en interface", ce qui s'est avéré impossible.

Le certificat de vaccination anti-Covid-19 pourrait préfigurer, dans l'esprit des instances européennes, la carte commune de vaccination, qui était prévue dans la "roadmap" européenne de 2018.  "On pourrait y mettre un peu d'éléments sur la santé (de la personne), ce qui permettrait de plus facilement transmettre des données médicales d'un pays à l'autre et de se faire soigner dans un autre pays", a suggéré la députée.

Pour l'heure, le projet de certificat vaccinal anti-Covid doit encore surmonter un bon nombre d'écueils, notamment la question de la protection des données médicales contenues dans une carte numérisée ou sous forme de QR code.

Autres obstacles: l'absence pour le moment d'études scientifiques prouvant que la vaccination empêche la transmission et la très faible proportion de personnes vaccinées en Europe (- de 10% de la population). 

Il faudra aussi que les Européens parviennent à s'entendre sur son utilisation, alors qu'ils avancent en ordre dispersé, comme ils l'ont montré lors d'un sommet virtuel jeudi, selon cet article de l'AFP

Un soignant prépare l'injection d'un vaccin contre le Covid-19 le 7 février à l'hôpital Le Chesnay, près de Paris. (AFP / Alain Jocard)

Les pays du sud, dépendants du tourisme comme la Grèce ou Chypre (qui ont chacun conclu un accord bilatéral avec Israël) sont plutôt favorables à une sorte de "passeport vert", tout comme l'Autriche et bon nombre de nations scandinaves (les Danois et les Suédois prévoient d'établir un certificat électronique commun, un "passeport corona" à compter de l'été prochain). A l'opposé, la France et l'Allemagne refusent de faire dépendre l'accès à tel ou tel pays à la détention d'un certificat de vaccination, afin d'éviter aussi des discriminations entre les vaccinés et les non vaccinés. 

A l'issue de leur réunion du jeudi 25 février, les Vingt-sept ont décidé de confier à la Commission européenne la tâche d'élaborer les conditions techniques d'un certificat vaccinal, probablement sous format numérique, ce qui nécessitera au moins trois mois. 

"Le débat pour mettre en place un document (commun) a démarré en janvier et il va s'intensifier dans les prochains mois, à l'approche de la saison d'été sous l'impulsion des pays dépendants du tourisme", a estimé le responsable européen consulté par l'AFP, en prévoyant que le dossier serait de nouveau sur la table du conseil européen du mois de mars. 

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