Attention, ce communiqué des autorités italiennes sur la mort de leur ambassadeur en RDC est un faux

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Un communiqué attribué aux autorités italiennes circule sur les réseaux sociaux depuis la mort de l’ambassadeur italien Luca Attanasio, tué par balles le 22 février dans l’Est de la République démocratique du Congo: il met en cause les défaillances sécuritaires du gouvernement congolais et menace le président Félix Tshisekedi de poursuites "devant les instances internationales". Cette déclaration est en réalité un faux: le ministère des affaires étrangères italien a démenti être à l’origine de ce document, qui contient de nombreuses incohérences. 

"L'administration italienne s'indigne des moyens de sécurité minimes mis à la disposition par les autorités de la RDC pour assurer la sécurité de son Chef de mission diplomatique dans une région aussi dangereuse", assure un communiqué de presse attribué aux services de sécurité italiens.

Ce document, publié le 22 février, jour de la mort de l’ambassadeur italien Luca Attanasio, tué dans une embuscade dans l’Est de la République démocratique du Congo, met en cause les autorités congolaises, et notamment le président Félix Tshisekedi, pour son laxisme supposé en matière de sécurité.

"L'Italie se réserve le droit de mettre en accusation devant les instances Internationales Félix Tshisekedi qui pourtant avait été saisi 24 heures avant ce drame de corser la présence sécuritaire au tour de l'ambassadeur. De ce fait, l'Italie exige illico l'ouverture d'une enquête indépendante", insiste le communiqué.

Le document, partagé sur plusieurs pages Facebook (1, 2, 3, 4, 5, 6) mais aussi sur Twitter et sur certains sites internet, invite en conclusion tous les ressortissants italiens "habitant le Nord-Kivu (région de l’est de la RDC, ndlr) et Kinshasa" à "quitter immédiatement le pays". 

Capture d’écran Facebook, réalisée le 23 février 2021

Luca Attanasio, 43 ans, est décédé après avoir été blessé par balle lors d’une embuscade contre un convoi du Programme alimentaire mondial (PAM) qu’il accompagnait. Ce dernier a été pris dans une embuscade dans la province du Nord-Kivu (Est), région située près de la frontière avec le Rwanda et considérée comme l'une des plus dangereuses de RDC.

Lors de cette embuscade, le garde du corps italien de M. Attanasio ainsi qu’un chauffeur congolais du Programme alimentaire mondial ont eux aussi trouvé la mort. Le président Félix Tshisekedi a condamné "avec la plus grande fermeté" cette attaque, qualifiée de "terroriste".

Communiqué en français, langage inapproprié et logo incohérent

En Italie, plusieurs responsables politiques ont réagi à cette attaque, à l’image du président Sergio Mattarella ou du ministre des Affaires étrangères Luigi Di Maio. Ces derniers n’ont cependant pas mis en cause les autorités congolaises, comme le fait le communiqué relayé sur Facebook et sur Twitter, qui comporte plusieurs incohérences.

Le document, tout d’abord, est rédigé en français. Or les communiqués de presse des autorités italiennes sont publiés en italien, ou exceptionnellement en anglais, mais jamais en français.

Le communiqué, par ailleurs, est signé par un certain “Marco Guisti Mendoza”. Or l’AFP n’a retrouvé aucune trace d’une telle personne au sein de l’administration italienne, et en particulier au sein des "services de sécurité", à qui le document est attribué.

Plusieurs expressions dans le communiqué dérogent en outre aux règles d'usage en matière diplomatique. C’est le cas notamment de la phrase "l’Italie exige illico l’ouverture d’une enquête", dont il est peu crédible qu'elle puisse trouver sa place dans un document officiel.

Les logos utilisés, enfin, ne sont pas les bons. En haut à gauche se trouve une armoirie, comprenant deux lions d’or surmontés d’une couronne royale: il s’agit de l'emblême utilisé par le Royaume d’Italie entre 1890 et 1929, et non de l’emblème actuel de la république italienne, composé une étoile blanche dans une roue dentée entourée d’une feuille de chêne et d'olivier.

Comparaison entre l’armoirie utilisée dans le faux communiqué (à gauche) et l’emblème de la République italienne (à droite). Montage réalisé le 23 février 2021.

L’emblème utilisé en haut à droite du faux communiqué, qui représente deux silhouettes humaines entourées d’étoiles, pose lui aussi problème.

En recherchant "sicurezza italiana" (qui signifie en français "sécurité nationale") sur un moteur de recherches, on arrive sur la page officielle des services de sécurité italiens. Le logo qui y figure est différent de celui utilisé sur le communiqué: il s’agit de la silhouette d’un oiseau rouge semblant prendre son envol.

Comparaison entre le logo utilisé dans le faux communiqué (à gauche) et le logo officiel des services de sécurité italiens (à droite). Montage réalisé le 23 février 2021

Par le biais d’une recherche d’image inversée, on retrouve par ailleurs le logo utilisé sur le prétendu communiqué esur le site d’une pharmacie, dont l’indicatif +355 renvoie à l’Albanie, ou encore sur un site russe. En revanche, on ne le retrouve sur aucun site gouvernemental italien. 

Capture d’écran, réalisée le 23 février 2021
Capture d’écran, réalisée le 23 février 2021

 

 

 

"Absolument faux"

Contacté par l'AFP, le ministère italien des Affaires étrangères a confirmé que le document attribué aux autorités italiennes était un montage. Ce communiqué est "absolument faux", a-t-il insisté, en renvoyant vers la véritable déclaration du ministre Luigi Di Maio, publiée en italien sur le site et sur la page facebook du ministère.

Dans ce communiqué, diffusé quelques heures après l’annonce de la mort de l’ambassadeur italien, M. Di Maio fait part de sa "consternation" et de son "immense douleur" après le décès du diplomate de 43 ans et de son garde du corps.

"Les circonstances de cette attaque brutale ne sont pas encore éclaircies et aucun effort ne sera épargné pour faire la lumière sur ce qu’il s’est passé. Aujourd’hui l’Etat pleure la perte de deux fils exemplaires", a-t-il ajouté, sans référence au président Tshisekedi. 

Le président italien Sergio Mattarella a également présenté ses condoléances sur le site de la présidence. Dans sa déclaration, il déplore un "acte de violence perfide", sans mettre en cause lui non plus les autorités congolaises.

Zone dangereuse

L’attaque contre le convoi du Programme alimentaire mondial, survenue dans le territoire de Nyiaragongo, a été attribuée par le pouvoir congolais aux rebelles hutus rwandais des Forces de libération du Rwanda (FDLR). Ces derniers ont rejeté ces allégations, pointant du doigt les armées congolaise et rwandaise.

Les FDLR, créées au début des années 2000 pour lutter contre le régime de Kigali, sont l'un des nombreux groupes armés qui menacent au quotidien les civils dans l'Est de la RDC. Certains de ses fondateurs ont participé au génocide des Tutsis en avril-juillet 1994 au Rwanda, avant de se réfugier dans l'Est de la RDC.

La province du Nord-Kivu, où a eu lieu l'attaque est considérée comme l'une des zones les plus dangereuses de RDC, à la lisière du parc nationale des Virunga. Selon des responsables humanitaires, la route sur laquelle circulait le convoi ne nécessitait cependant pas d'escorte.

Luca Attanasio est le deuxième ambassadeur européen en fonction mort par balles en RDC, après le Français Philippe Bernard, tué le 28 janvier 1993 lors d'émeutes qui avaient conduit à des pillages à Kinshasa, sous le règne du président Mobutu Sese Seko.