(AFP / Hannibal Hanschke)

Non, infections et décès ne sont pas en hausse dans les pays qui vaccinent massivement

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Une publication partagée près de 700 fois depuis le 28 mars s'en prend aux campagnes de vaccination massive décidées dans quatre pays, le Royaume-Uni, Israël, les Emirats arabes unis et le Portugal, pour affirmer qu'elles y provoquent "une nette augmentation" des "infections et des décès". Cette affirmation est fausse car elle se base sur des graphiques arrêtés à la fin janvier qui, si on les prolonge jusqu'à fin mars, montrent bien une baisse à la fois des contaminations et des décès liée à l'intensification de la vaccination. Une analyse confirmée par des spécialistes consultés par l’AFP pour qui l'ampleur et la rapidité des campagnes de vaccination décuplent les chances de juguler l’épidémie.

La publication reprise ici est un montage de huit graphiques montrant l'évolution au quotidien des"nouvelles infections" et des "décès" depuis le début de l'épidémie de Covid-19 pour quatre pays. L'auteur du montage a ajouté en rouge les dates de début de vaccination dans chaque pays.

Les graphiques sont ceux générés quotidiennement par Google à partir de la base de données sur le Covid-19 de l'université américaine John Hopkins, qui fait référence en la matière.

Capture d'écran le 31/03/2021 d'une publication Facebook du 28/03/2021.

Une utilisation trompeuse des courbes

Les auteurs de la publication "ont arrêté leurs courbes fin janvier alors que le vaccin met plusieurs semaines à agir ! Si on continue leurs courbes jusqu’à aujourd’hui, on voit bien que les trois pays qui ont vraiment vacciné massivement (dans le monde), Royaume-Uni, Israël et Etats-Unis, ont tous les trois jugulé l’épidémie", a souligné à l’AFP par mail l'immunologue et professeur à l'Université de Limoges, Michel Cogné, contacté le 29 mars.

Même après le début de la vaccination, les courbes des infections et décès ont évolué en pente ascendante dans les quatre pays. Mais si on prolonge les graphiques jusqu'à la fin mars, comme sur les tableaux de l'AFP ci-dessous, on voit bien que les courbes franchissent un pic entre fin janvier et début février avant de redescendre dans toutes les zones concernées. 

Les publications trompeuses qui sont assorties de l'affirmation: "infection et décès en nette augmentation dans les pays qui ont injecté massivement la population" et d'un appel à arrêter "vite ce massacre", ont fait l'objet de nombreux commentaires d’internautes convaincus de l'existence d'une "plandémie", (une pandémie planifiée à l’avance) avec "l'objectif de réduire la population mondiale", une thèse prisée des milieux conspirationnistes.

Montage des courbes des cas et décès du Royaume-Uni et des Emirats arabes unis réalisé le 31/03/2021 à partir des graphiques "AFP Interactive".
Montage des courbes des cas et décès en Israël et du Portugal réalisé le 31/03/2021 à partir des graphiques "AFP Interactive".

Par ailleurs, les auteurs de la publication "laissent entendre que tous ces pays avaient déjà une vaccination massive" dès les premiers jours de leurs campagnes, alors qu'"en janvier, aucun pays n'avait une couverture vaccinale suffisante" pour faire baisser les contaminations et le nombre de morts, a souligné Anne-Claude Crémieux, spécialiste des maladies infectieuses à l'hôpital Saint-Louis à Paris, interrogée le 30 mars par l'AFP.

capture d'écran commentaires publication Facebook du 28 mars

Israël, champion de la vaccination, assiste à un reflux de l’épidémie

Comme l'avait déjà expliqué l’AFP dans un article de vérification publié le 25 mars, Israël n'a pas subi une explosion du nombre de cas, après une campagne de vaccination parmi les plus rapides et intenses au monde. C'est le contraire. 

Les injections de vaccins ont démarré le 19 décembre 2020 avec l'objectif d'immuniser, d'ici fin avril, l'ensemble de la population adulte dans ce pays de 9,2 millions d'habitants.

Au 30 mars, Israël recensait 4,7 millions de vaccinés avec deux doses, soit plus de 53% de la population dont plus de 80% de plus de 50 ans.

Evolution de la situation en Israël jusqu'au 31 mars 2021
Repères / Données Début de la vaccination Pics des cas et décès Derniers chiffres Bilans
Dates 19/12/2021 20/01/2021 31/03/2021
Cas  2.734 10.213 359 832.998
Décès 17 101 4 6.201
Tableau établi à partir du site de data Worldometers.info fondé sur les chiffres officiels de chaque pays. 

Cette campagne s'est avérée déterminante pour contrôler l'épidémie, selon les autorités sanitaires.

"L'administration d'une vaccination efficace à la majorité de la population âgée de 16 ans et plus, en quelques semaines, est un élément clé dans la diminution de la létalité et du nombre de morts à laquelle nous assistons actuellement",  a indiqué à l’AFP Jérusalem, Anat Danieli Lev, porte-parole du ministère de la Santé, dans un mail reçu le 29 mars.

Le dernier bilan officiel basé sur les recensements de l'université John Hopkins fait état, le 31 mars, de 4 nouveaux décès journaliers contre un pic de 101 morts sur la seule journée du 20 janvier dernier, et de seulement 359 nouveaux cas de Covid-19 contre 10.213 contaminations le même jour. 

Capture d'écran du graphique Worldometer des nouveaux cas quotidiens en Israël au 30/03/2021
Capture d'écran du graphique Worldometer des nouveaux décès quotidiens en Israël au 30/03/2021

 

Le Royaume-Uni, également à l'avant-garde de la vaccination, desserre l'étau du confinement

Contrairement à ce qu'affirment les publications analysées, le recul des contaminations et de la mortalité est net dans un autre pays à l'avant-garde de la vaccination, le Royaume-Uni, pays le plus lourdement endeuillé d'Europe avec 126.713 décès au 31 mars. 

Les Britanniques ont démarré la vaccination dès le 9 décembre 2020, devenant le premier pays du continent européen à lancer leur campagne.

En date du 30 mars, on dénombrait près de 31 millions de personnes vaccinées avec au moins une dose, soit près de 46% de la population et 60% de la population adulte, selon les derniers chiffres officiels britanniques.

Evolution de la situation au Royaume-Uni jusqu'au 31 mars 2021
Repères/ Données Début de la vaccination Pics des cas et décès Derniers chiffres Bilans
Dates 9/12/2021 8/01 et 20/01 31/03/2021
Cas 16.578 68.053 (8 janv.) 4.052 4.341.736
Décès 534 1.823 (20 janv.) 43 126.670
Tableau établi à partir du site de data Worldometers.info fondé sur les chiffres officiels de chaque pays.

Actuellement, le nombre de décès quotidiens dus au Covid-19 est tombé sous la barre des 100 par jour contre un pic de 1.823 morts atteint le 20 janvier, tandis que les nouvelles contaminations sont passées sous les 5.000 par jour contre un pic de 68.053 infections le 8 janvier, selon les statistiques officielles visibles ici.

capture d'écran graphique Worldometers sur les cas quotidiens au RU au 30 mars
Capture de graphique Worldometers sur les décès quotidiens au RU au 30 mars

 

Le reflux de l’épidémie a permis au Premier ministre Boris Johnson de commencer à desserrer l'étau du confinement, comme l'indiquait cet article de l'AFP du 29 mars, avec la possibilité de se réunir en petits groupes à l'extérieur et la reprise du sport en plein air. 

Prochaine étape: la réouverture des terrasses de pubs, bars et restaurants, ainsi que des commerces non essentiels comme les coiffeurs, prévue normalement pour le 12 avril.  

Pour l'infectiologue Anne-Claude Crémieux, c'est le vaccin "qui va les empêcher au moment de la ‘relaxation’ (relâchement des restrictions) d'avoir un rebond" de l'épidémie. 

Les Emirats Arabes Unis: vaccination intensive mais confinement limité

Autre pays où la vaccination a été rapide et massive: les Emirats Arabes Unis, qui englobent Dubai et six autres Emirats et 10 millions d'habitants, se sont lancés dès le 24 décembre.

Le 16 mars, le gouvernement a indiqué avoir atteint "l’objectif annoncé de 52,46% de vaccinés dans le groupe cible", considéré comme l'un des meilleurs taux de vaccination par habitant derrière Israël.

Selon des chiffres officiels, plus de 8 millions de doses ont été injectées entre première et deuxième injection pour une campagne basée sur les sérums Pfizer-BioNtech, Sinopharm et AstraZeneca.

Capture d'écran du graphique Worldometer des nouveaux cas quotidiens aux Emirats au 30/03/2021
Capture d'écran du graphique Worldometer des décès quotidiens aux Emirats au 30/03/2021

 

Le 23 mars, Farida Al Hosani, porte-parole du système de santé des Emirats a indiqué aux médias, ici, que "la surveillance continue des campagnes de vaccination a montré que les vaccins sont efficaces pour prévenir les formes graves de la maladie et pour réduire les taux d'hospitalisation et de décès".

Le taux de contamination est ainsi tombé le 31 mars à 2.084 cas quotidiens et 5 décès, contre 3.977 cas au maximum de la dernière vague le 3 février, et 20 décès, le plus lourd bilan journalier enregistré le 19 février. 

Evolution de la situation aux Emirats arabes unis jusqu'au 31 mars 2021
Repères / Données Début de la vaccination Pics des cas et décès Derniers chiffres Bilans
Dates 24/12/2021 03/02/2021 et 19/02/2021 31/03/2021
Cas 1.311 3.977 (3 fév.) 2.084 461.444
Décès 2 20 (19 fév.) 5 1.497
Tableau établi à partir du site de data Worldometers.info fondé sur les chiffres officiels de chaque pays.

A la mi-février, Dubai avait dû fermer les bars et restaurants après un pic de nouveaux cas de Covid-19, imputé à un afflux de touristes sur la période des fêtes de fin d’année. 

Mais, les autorités sont toujours restées soucieuses d’à la fois protéger les populations et de faire en sorte que l’économie, très tributaire du tourisme, continue de tourner comme l'expliquait l'AFP ici. Par conséquent, le confinement n'a jamais été très strict aux EAU.

Portugal: pas de campagne de vaccination massive mais un confinement draconien

Au Portugal, il n'y a pas eu de campagne de vaccination "massive" contrairement à ce qu'affirme la publication. Les injections de vaccin ont démarré, comme partout dans l'Union européenne, le 27 décembre.

Au 30 mars, environ 1,15 million de personnes (11,25% de la population totale) avaient reçu une dose du vaccin, mais seulement 4,6% de la population totale était immunisée avec les deux doses.

Le responsable de la vaccination contre le Covid-19 Henrique Gouveia e Melo a maintenu l'objectif d'avoir 70% de la population portugaise vaccinée avec la première dose d'ici le début de l'été, prévoyant une campagne plus intense à partir d'avril avec la vaccination prévue d'au moins 100.000 personnes par jour.

Evolution de la situation au Portugal jusqu'au 31/03/2021
Repères / Données Début de la vaccination Pics des cas et décès Derniers chiffres Bilans
Dates 27/12/2021 28/01/2021 31/03/2021  
Cas 1.577 16.432  618 821.722
Décès 63 303 3 16.848
Tableau établi à partir du site de data Worldometers.info fondé sur les chiffres officiels de chaque pays.

Grâce à un reconfinement strict à la mi-janvier, le Portugal a connu une forte baisse des nouvelles contaminations et des décès après un record de 16.432 nouveaux cas quotidiens le 28 janvier et un pic de plus de 300 morts fin janvier.

Au 31 mars, ce pays de 10 millions d'habitants enregistrait 3 décès et 618 nouveaux cas en 24 heures, selon l'autorité sanitaire nationale.

Capture d'écran du graphique Worldometers des nouveaux cas quotidiens au Portugal jusqu'au 30 mars
Capture d'écran du graphique Worldometers des nouveaux décès quotidiens au Portugal jusqu'au 30 mars

 

Une baisse due davantage au reconfinement qu'à la vaccination

Après un allègement des restrictions à Noël et l'arrivée du variant britannique, plus contagieux, le Portugal était en janvier le pays au monde le plus durement frappé par la pandémie de Covid-19, par rapport à sa population. Son bilan avoisine actuellement les 17.000 morts.

Plus que par une vaccination intensive, le Premier ministre portugais Antonio Costa a expliqué le recul de l'épidémie de Covid ces dernières semaines par "l'effort extraordinaire de tous les Portugais", selon cet article de l'AFP.

Mais chez les professionnels de santé, vaccinés en priorité, plusieurs hôpitaux ont dit avoir enregistré une baisse des cas de contamination dans le personnel grâce à la montée en puissance de la campagne d'injections.

A l'hôpital São João de Porto, l'un des plus grands du pays, Pedro Norton, spécialiste d'épidémiologie, s'est réjoui auprès du journal Publico que lors de la dernière vague de janvier, "on a eu un peu plus de 100 cas, contre près de 600 cas" de malades du Covid-19 lors de la vague précédente à l'automne. Selon lui, cette forte baisse de cas positifs dans l'hôpital n'a "pas d'autre explication que l'effet des vaccins : c'est la première preuve dans notre vie quotidienne que la vaccination est efficace".
 

Une vaccination indispensable pour enrayer l'épidémie

Sans vaccination, les mesures barrière et de confinement ne pourraient pas "résoudre la situation (pour juguler l'épidémie), sauf à les maintenir pendant des années", estime le professeur Cogné.

Les campagnes des pays les plus volontaristes ont prouvé leur efficacité par rapport à "ceux qui vaccinent peu ou ne l'ont pas fait du tout", a estimé l'expert, appelant à "accélérer" le rythme en France, où près de 17% de la population majeure avait été vaccinée le 30 mars avec au moins une dose, d’après le dernier bilan du ministère de la santé.

Pour Pascal Crépey, épidémiologiste, l'impact évident de la campagne de vaccination sur les contaminations et les décès en Israël, à l'avant-garde des vaccinations, préfigure ce qu'il se passera dans les autres pays quand ils parviendront à des seuils d'immunisation similaires. 

Le rythme effréné de la campagne israélienne (avec 150.000 vaccinés certains jours) a permis aussi "de bloquer les chaînes de transmission, et donc de casser plus rapidement la dynamique (de l'épidémie)", notait le 25 mars cet enseignant-chercheur.

"Trois études (américaine, britannique et israélienne) démontrent que les vaccins remplissent les deux objectifs que nous recherchons: d'une part atténuer l'impact sur le système de soin, et ralentir considérablement la circulation du virus", a confirmé le 30 mars à l'AFP l'infectiologue Anne-Claude Crémieux.

Les études américaine et britannique ont été mises en ligne sous forme de prépublication ("preprint"), mais n'ont toutefois pas encore été validées par des experts indépendants.

Le Centre européen de contrôle et prévention des maladies (CEPCM, ECDPC), a publié le 29 mars un rapport technique sur les risques de transmettre le virus Sars-Cov-2 pour les personnes vaccinées ou immunisées qui va dans le même sens.

Andrea Ammon, directrice de l’ECDC, s’est réjoui dans un communiqué "des indications préliminaires positives attestant que le risque d'une transmission semble réduit parmi les personnes déjà vaccinées". 

En dépit de l'apparition de variants qui "doivent être surveillés de près", "nous nous attendons à une baisse significative du total des infections au fur et à mesure des progrès de la couverture vaccinale", a-t-il ajouté.

 

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