L'activiste suédoise pour le climat Greta Thunberg marche le long du quai pour prendre place à bord d'un canot électrique, avant de s'installer à bord du yacht "Malizia II" naviguant au large de la côte de Plymouth, au sud-ouest de l'Angleterre, le 14 août 2019. (Kirsty Wigglesworth / AFP)

La traversée de Greta Thunberg en voilier émet-elle plus de CO2 que si elle prenait l'avion ?

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Le journal allemand Die Tageszeitung a affirmé le 15 août que la traversée de l'Atlantique entreprise par l'activiste environnementale Greta Thunberg "émet plus de gaz à effet de serre lors de son voyage en bateau" que si son père et elle avaient pris l'avion pour se rendre au sommet mondial sur le climat de l'Onu à New York.  Cette attaque a été balayée par la porte-parole de l'équipage du voilier qui effectue la traversée. Contactée par l'AFP, elle a également promis que l'empreinte carbone du voyage sera intégralement compensée.  

Nous avons été interpellés sur Twitter par un internaute au sujet du nombre de vols nécessaires pour assurer le voyage de l'activiste, citant un article de Valeurs Actuelles à ce sujet.

Capture d'écran du site de Valeurs actuelles prise le 20 août 2019

Le bien-fondé écologique de cette traversée à la voile a été remis en question le 15 août par le quotidien allemand Die Tageszeitung (TAZ), que l'article de Valeurs Actuelles cite. Le Parisien a également publié un article pointant cette apparente incohérence.

Selon les informations de quotidien allemand, les émissions carbone du voyage en voilier sont plus élevées que si Greta Thunberg et son père qui l'accompagne avaient pris l'avion. Cela serait dû au nombre de trajets par les airs des personnes chargées de ramener le voilier en Europe : cinq, selon le quotidien berlinois, plus un retour par avion pour le skipper Boris Herrmann, soit un total de six trajets.

Sur Twitter, des internautes crient à "l'opération de communication" et au "greenwashing" de l'activiste suédoise, devenue le visage juvénile de l'urgence climatique. Suscitant l'espoir autant que la controverse, elle est régulièrement la cible d'attaques mettant en cause sa légitimité à incarner à 16 ans le combat contre le réchauffement climatique.

Capture d'écran de tweets sur la traversée de Greta Thunberg, prise le 20 août 2019

Citée pour le prix Nobel de la Paix 2019, elle a commencée à lutter contre le réchauffement climatique le 20 août 2018, quand elle a entamé seule devant le Parlement suédois sa première "grève de l'école pour le climat", munie de son panneau éponyme qui ne la quittera plus. 

Depuis, l'adolescente, reconnaissable à ses deux longues tresses tombantes sur les épaules, a fait la Une des plus grand journaux et magazines internationaux, du Time Magazine à Vogue.

Elle est actuellement à bord du voilier Malizia II parti le 15 août rejoindre New York pour assister au sommet mondial sur le climat organisé par le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres, prévu le 23 septembre.

Si vous souhaitez suivre l'évolution du voyage de Greta Thunberg et de son père à travers l'Atlantique, voici une carte interactive tirée du site du skipper Boris Herrmann :

Elle a été invitée à traverser l'atlantique par Pierre Casiraghi, fils de la princesse Caroline de Monaco, qui a mis gratuitement le bateau à sa disposition pour parcourir les 3.000 milles nautiques entre Plymouth et New York, et le dirigera avec le skipper allemand Boris Herrmann.

Ce dernier a déclaré dans une interview à la télévision allemande le 14 août que "ce voilier n’aurait quasiment pas été utilisé durant cette période, où se déroule le voyage de Greta. On fait ça au lieu de s’entraîner en France, comme aujourd’hui, où notre agenda indiquait un voyage d’entraînement sur l’Atlantique, qui devait durer 24 heures".  Plutôt que plusieurs petits voyages d'entraînement, l'équipage a opté pour deux voyages transatlantiques.

Lynne Schoeman, Kun Tian, Gal Roma / AFP

"A cause du climat", Greta Thunberg refuse de prendre l'avion, moyen de transport très polluant.

En France, selon les données du Centre interprofessionnel technique d'études de la pollution atmosphérique, les émissions COdu transport aérien s'élevaient en 2017 à 22,5 millions de tonnes, soit 2,8% des émissions totales du secteur des transports en 2016 en France.

Emissions de gaz carbonique en millions de tonnes pour la France entière en 2017. Source : Citepa

Combien de gaz carbonique la traversée de Greta Thunberg va-t-elle émettre ?

Le voilier au bord duquel Greta Thunberg voyage, le Malizia II, est équipé de panneaux solaires et de turbines sous-marines permettant de générer l'électricité qui alimente les instruments de navigation, le pilote automatique, les dessalinisateurs et un laboratoire pour tester le niveau de CO2 des eaux. Le seul consommateur d'énergie fossile à bord est un petit réchaud à gaz pour chauffer l'eau nécessaire à la nourriture vegan lyophilisée.

Joint par téléphone par l'AFP le 20 août 2019, Vincent Lauriot-Prevost, architecte naval à VPLP et concepteur du Malizia II, confirme: le voilier est un bateau "sans énergie fossile et sans émissions", mis à part le réchaud mentionné ci-dessus. 

"Consommer de l'énergie, ça pèse du poids, et le poids est l'ennemi de la performance", ajoute-t-il, d'où l'impératif de "réduire la consommation d'énergie au maximum pour faire le tour du monde", pour un bateau conçu originellement pour le Vendée Globe 2016-2017. 

"Le voyage de Greta ne produit aucune émission", renchérit la responsable de l'équipe du Malizia II Holly Cova, contactée le 20 août par l'AFP. "Le bateau ne produit pas de gaz carbonique et n'utilise pas d'énergies fossiles pour traverser l'océan Atlantique.

Selon la responsable de l'équipe du voilier, quatre personnes seront à bord du voilier pour son retour vers l'Europe, une fois Greta Thunberg et son père arrivés à New York : deux personnes déjà sur place, et deux personnes qui prendront l'avion d'Europe pour rejoindre la métropole américaine.  

Aucune des personnes de l'équipage présentes sur le bateau pour la traversée vers New York ne reprendra le voilier pour naviguer vers l'Europe, selon Holly Cova.

Les chiffres donnés par le porte-parole du skipper Boris Herrmann, Andreas Kling, et largement repris par les médias européens dont Die Tageszeitung, sont faux, assure la responsable. Il a été "mal informé". 

Par ailleurs, le skipper reviendra "probablement" en Europe par avion, selon elle, même si aucun vol n'a été réservé à l'heure où nous écrivons ces lignes. 

Joint par téléphone par l'AFP, le porte-parole de Boris Herrmann n'a pas répondu à nos sollicitations pour confirmer ou infirmer les modalités du retour du skipper en Europe. 

Ce qui porte le total d'allers-retours en avion nécessaires au retour du voilier en Europe à deux ou trois (si Boris Herrmann venait à confirmer son retour par avion), et non pas six. 

Selon le site de la Direction générale de l'aviation civile, un aller Paris-New York consomme au total 699,5 kg de COpar passager.

Capture d'écran du site gouvernemental de l'aviation civile, prise le 20 août 2019

Deux vols de l'Europe à New York consommeraient donc un total de 1.399 kilogrammes de CO2. Si Greta Thunberg et son père avaient fait l'aller-retour en avion, ils auraient environ émis le double (4 trajets), soit près de 3 tonnes de CO2.

Les émissions de CO2 produites par les trajets d'une partie de l'équipage seront par ailleurs "compensés", tout comme l'intégralité de son empreinte carbone pour l'année 2018. 

"Le monde n'a pas encore trouvé le moyen de traverser un océan sans laisser d'empreinte carbone", a concédé la responsable de l'équipe du Malizia II dans un courriel à l'AFP le 18 août 2019, en réponse aux accusations du quotidien allemand. "Nous pensons que compenser ses émissions, c'est mieux que de ne rien faire et espérons que ce voyage avec lequel nous accompagnons Greta permettra une prise de conscience sur cet important sujet".

L'activiste suédoise pour le climat Greta Thunberg (à gauche) et le capitaine allemand Boris Herrmann saluent du yacht "Malizia II", au large de la côte de Plymouth, au sud-est de l'Angleterre, le 14 août 2019.

Des émissions carbone "compensées"

Compenser ses émissions carbone, c'est "une façon de neutraliser les émissions de CO2 émises quelques part par des émissions évitées ailleurs", explique à l'AFP le 19 août Matthieu Jousset, responsable du programme Action Carbone Solidaire pour la fondation Good Planet. 

"Imaginons, pour le voyage de Greta Thunberg, qu'ils émettent 10 tonnes de CO2, il faudrait trouver 10 tonnes de CO2 évitées ailleurs", c'est-à-dire "financer un projet vertueux dans un pays en développement", illustre-t-il.

"Je trouve cette polémique dommageable, au sens où on attend le faux pas de cette adolescente pour taper dessus alors que c'est la démarche exemplaire autour qui est importante", a ajouté Matthieu Jousset.

A noter que la compensation d'émissions carbone est destinée aux émissions de CO2 "incompressibles", "qui ne peuvent pas être évitées". 

A ce jour, le détail de la compensation carbone des émissions produites par le voyage des Thunberg n'a pas été dévoilé. 

Par ailleurs, le bilan de l'empreinte carbone de l'équipe du Malizia II est "en cours de vérification" et sera prochainement publié, selon la FAQ du site de l'équipage. 

"Compenser n'est certes pas la solution idéale, mais c'est mieux que de ne rien faire", notait la responsable de l'équipe du Malizia II Holly Cova dans un courriel à l'AFP le 20 août. 

Après le sommet à New York, Greta Thunberg, qui a pris une année sabbatique, participera à de nombreuses rencontres sur le climat. Elle a également prévu de se rendre au Canada, au Mexique et au Chili pour une autre conférence de l'Onu en décembre.

"Je ne sais pas encore comment je vais rentrer à la maison", a-t-elle dit. 

Correction 21/08/2019 10h36 : Rectification de la phrase qui expliquait que le trafic aérien représentait 
"2,8% des émissions totales du secteur des transports en 2016 dans l'Union européenne". 
Il représente en réalité 2,8%  des émissions totales du secteur des transports en 2016 en France.

Edit 21/08/2019 18h21 : Précision du décompte de vols fait par le quotidien allemand TAZ 
et des modalités de retour des membres de l'équipage du voilier effectuant la traversée Plymouth-New York. 
Marion Lefèvre