(AFP / Eric Lalmand)

Il est hautement improbable que les vaccins à ARN "tuent par tempête cytokinique"

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Des publications partagées plusieurs milliers de fois sur Facebook depuis mi-janvier affirment que les vaccins à ARN messager contre le Covid-19 "tueront par tempête cytokinique", une sur-réaction du système immunitaire, qui s'attaquerait aux organes en confondant les protéines du virus et celles initiées par le vaccin. Sans être inexistant, le risque qu'une telle inflammation se produise est extrêmement faible et le mécanisme décrit par ces publications est trompeur, ont expliqué des experts à l'AFP. 

"Les vaccins à ARN tueront (les personnes vaccinées) par tempête cytokinique", écrit l'auteur d'une publication qui explique qu'"Après quelques mois, les anticorps de notre organisme peuvent s'attaquer à nos organes qui fabriquent des protéines virales grâce à l'ARNm des vaccins", menant ainsi à une mort certaine, qui "sera attribuée au Co/vid alors que c'est une conséquence du vaccin !" selon lui. 

Il s'appuie sur des propos d'une immunologiste irlandaise, Dolores Cahill, professeure au département de médecine de l'Université de Dublin - qui s'en est désolidarisée lorsqu'elle a remis en cause l'efficacité de la distanciation sociale et des gestes barrières. Elle est également présidente de l'Irish Freedom Party, parti d'extrême-droite eurosceptique. L'AFP a vérifié ses propos à plusieurs reprises : elle avait notamment minimisé le nombre de morts du Covid-19 en Irlande en novembre 2020. 

Capture d'écran réalisée le 19/02/2021 sur Facebook

Dans une vidéo publiée sur sa page Facebook le 12 janvier 2021 et dont le transcript en anglais est disponible ici, Dolores Cahill affirme que les personnes vaccinées avec du vaccin à ARN messager, qui contient de l'information pour recréer la protéine d'un virus, déclencheront une sur-réaction antivirale lorsqu'elles seront confrontées à un nouveau virus : "La réponse immunitaire va s'activer et se rendre compte :'Oh, mon Dieu, cette protéine virale est dans chaque cellule de mon corps'. Alors, les anticorps commencent à attaquer vos cellules et vos organes".

Capture d'écran réalisée le 18/02/2021 sur Facebook

Ces publications ont été partagées plusieurs milliers de fois sur Facebook depuis mi-janvier et ont circulé au Canada, en République Tchèque, ainsi qu'en français sur Twitter et le réseau social russe VK

Les cytokines sont des substances naturellement produites par les cellules du système immunitaire pour réguler l'action immunitaire, en particulier pour favoriser la réaction inflammatoire qui est une réponse naturelle de défense d'un organisme agressé.

Mais dans le cas de "l'orage cytokinique", on observe un emballement de ce système qui débouche sur une réaction hyper-inflammatoire pouvant devenir létale. 

Selon ces internautes et Mme Cahill, les vaccins utilisant la technique de l'ARN messager - c'est le cas de ceux de Pfizer BioNTech et Moderna - déclencheront cette sur-réaction plusieurs mois après la vaccination, lorsque le système immunitaire des patients réagira "à la présence de nouveaux coronavirus". 

"C'est pour cela qu'il n'y a pas eu de vaccin homologué depuis des décennies", affirme encore Dolores Cahill, "parce que vous obtenez ce problème que l'ARN messager commence à exprimer le virus. Et quand il rencontre le Coronavirus circulant naturellement (…) les gens tombent très, très vite malades avec cette tempête de cytokines".

Mais cette démonstration est trompeuse, ont expliqué plusieurs spécialistes à l'AFP.

Une étude de 2012 qui n'étudie pas des vaccins à ARN 

Pour appuyer ses propos, Dolores Cahill cite une étude publiée en 2012 qui mettait en garde contre la possibilité d'une sur-réaction des réponses immunitaires chez des souris vaccinées contre le virus SARS (apparu en Chine en 2002) puis confrontées à de nouveaux virus. 

Dans cette étude, les auteurs ont étudié quatre types de vaccins : un vaccin à base de pseudo-particules virales (VLP), un vaccin donné aux furets et aux NHP (Primates non humains), un autre vaccin à virus entier et une protéine S produite par l'ADNr. "Les 4 vaccins qui ont été utilisés dans cette étude ne sont pas des vaccins à ARN", a confirmé à l'AFP Cyril Gueydan, professeur de biologie moléculaire à l'Université Libre de Bruxelles et auteur d'une thèse sur les protéines de fixation à l'ARN.

Interrogé à ce sujet, l'un des auteurs de cette étude a souligné auprès de nos confrères de Reuters que les problèmes de sécurité soulevés par son travail ont été pris en compte par les institutions et les développeurs de vaccins dans le monde. 

Les vaccins à ARN messager, développés depuis plusieurs années mais approuvés pour la première fois sur l'homme avec les vaccins contre le Covid-19, consistent en l'injection d'ARN de synthèse, qui va dire aux cellules de l'organisme vacciné de fabriquer une protéine spécifique du virus, appelée "spike" (ou en français "spicule" ou protéine "de pointe", la pointe qui se trouve à sa surface et lui permet de s'attacher aux cellules humaines pour les pénétrer), d'où le terme d'"ARN messager". 

Reconnaissant cette protéine, l'organisme saura se défendre grâce à la production d'anticorps "anti-spike" s'il vient à être infecté par le Sars-CoV-2, virus responsable de la maladie Covid-19.

Très peu de risque qu'un vaccin à ARN déclenche une tempête cytokinique

Selon ces publications, "les effets des vaccins à ARNm se manifesteront des mois plus tard (...) Les anticorps qui réagiront à la présence de nouveaux coronavirus et à ses protéines externes vont s’activer en repérant cette protéine et ils vont en trouver dans vos organes car avec l’ARNm des vaccins, votre corps en synthétise" - menant ainsi à la destruction des organes "qui fabriquent des protéines virales grâce à l’ARNm des vaccins" . 

Les internautes, d'après les propos de Dolores Cahill, partent du principe que les cellules d'une personne vaccinée, ayant reçu de l'ARN messager, vont produire continuellement des protéines virales qui pourraient, en cas de nouvelle infection par un virus, être confondues par le système immunitaire avec les protéines du virus. Le système immunitaire se mettrait alors à "détruire" les cellules contenant de l'ARN messager, provoquant une sur-réaction immunitaire via une surproduction de cytokines ("tempête cytokinique") et entraînant la destruction des organes et la mort.  

Il est vrai que les vaccins à ARN peuvent provoquer davantage d'inflammations que les autres vaccins. "Les premières technologies ont été ralenties aux essais cliniques car ils produisaient de fortes inflammations", explique Eric Muraille, biologiste et immunologiste à l’Université libre de Bruxelles et maître de recherche au Fonds de la recherche scientifique, qui rappelle que les chercheurs ont, en une vingtaine d'années, réussi à "stabiliser l'ARN pour induire une bonne réponse immunitaire". Il renvoie vers la première étude clinique évaluant l'immunogénicité et la sécurité d'un vaccin à ARN messager chez un adulte publiée en 2017 dans la revue The Lancet. "On a trois ans de recul maintenant", a-t-il ajouté. 

Les cytokines "sont les 'hormones du système immunitaire' qui permettent aux cellules du système immunitaire de communiquer entre elles", a expliqué à l'AFP Cyril Gueydan le 17 février 2021. "Si elles reçoivent énormément d'informations elles peuvent sur-réagir et créer des dommages comme détruire des cellules". Néanmoins, "lorsqu'on injecte l'ARN au niveau du muscle des épaules, les cellules dans cette zone là vont se mettre à produire des protéines virales, mais toutes les cellules du corps ne fabriquent pas de protéines virales". 

Le communiqué de presse de l'Agence européenne des médicaments qui recommande l'autorisation du vaccin à ARN de Moderna dans l'Union européenne, le 6 janvier 2021, explique : "Lorsqu'une personne reçoit le vaccin, certaines de ses cellules lisent les instructions de l'ARN et produisent temporairement la protéine de pointe. Le système immunitaire de la personne reconnaîtra alors cette protéine comme étrangère et produira des anticorps et activera les cellules T pour l'attaquer". Si la personne fait de nouveau face au virus Sars-Cov-2, "son système immunitaire le reconnaîtra et sera prêt à défendre l'organisme contre lui". 

"L'ARN du vaccin ne reste pas dans l'organisme mais est décomposé peu après la vaccination", explique encore l'EMA, ce que confirme Eric Muraille: "Les organes fabriquent des protéines virales grâce à l'ARN des vaccins, mais ils le font pendant très peu de temps : l'ARN n'est pas stable et le temps de persistance chez l'animal a été estimé à 48 heures. Ensuite l'ARN messager n'est plus présent dans nos cellules", a-t-il expliqué à l'AFP le 17 février 2021. Les anticorps ne peuvent donc pas trouver des protéines virales  plusieurs mois après la vaccination dans les cellules ou dans les organes. 

"Si la protéine virale était produite en permanence, il y aurait en effet un risque d'inflammation immunitaire (et donc d'orage cytokinique, NDLR), mais ce n'est pas comme ça que le vaccin fonctionne", a précisé Eric Muraille. Ici, on a "une présence ponctuelle de la protéine virale pour induire une réponse immunitaire". 

"On peut imaginer que certaines personnes ayant été infectées avec un nouveau variant deux semaines après avoir été vaccinés pourraient déclencher des tempêtes cytokiniques, par amplification du système immunitaire", a encore expliqué le chercheur, qui a précisé que cette réaction face aux vaccins mis sur le marché est peu probable.

Pour éviter des inflammations du système immunitaire, "on déconseille de se faire vacciner trop peu de temps après une infection au coronavirus", a ajouté Eric Muraille. En France, la Haute Autorité de Santé conseille d'attendre au moins trois mois après avoir été infecté par le Covid-19 pour se faire vacciner.

Les maladies associées à la vaccination, un risque surveillé de près 

Le risque qu'un vaccin soit associé à une pathologie plus sévère porte un nom : le VAED, pour "Vaccine-associated Enhanced Disease", en français "maladie aggravée associée à la vaccination". Les doutes sur les dangers des vaccins ne sont pas nouveaux : "Cela vient du traumatisme du vaccin contre le virus VRS (contre la bronchiolite, NDLR) dans les années 1960", a expliqué à l'AFP Nicolas Dauby, spécialiste en maladies infectieuses au CHU Saint-Pierre et chercheur au FNRS. "Certains enfants vaccinés avaient fait des maladies plus sévères" -  entraînant la mort de deux d'entre eux. Ce vaccin est également évoqué par Dolores Cahill dans sa vidéo. 

Depuis, ce risque est surveillé de très près, a expliqué Nicolas Dauby. "Aujourd'hui on sait quels types d'anticorps peuvent provoquer ces maladies ; les essais vaccinaux qui arrivent sur le marché induisent des anticorps hautement neutralisants qui provoquent une réaction immunitaire contrôlée, donc il est extrêmement improbable que les personnes vaccinées développent une maladie hautement inflammatoire". 

"Qu'il y ait des cas de pathologies sous-jacentes pouvant mener à des chocs cytokiniques, ça existe certainement", a ajouté Cyril Gueydan, évoquant certaines pathologies auto-immunes dans lesquelles le système immunitaire s'emballe, "mais on sait les identifier". 

L'Agence européenne des médicaments demande aux entreprises souhaitant mettre un traitement médical sur le marché de présenter un plan de gestion des risques, incluant d'éventuels risques de VAED.

Dans le communiqué de presse mentionné plus haut, l'EMA explique qu'en plus des plans de gestion des risques et de rapports de sécurité mensuels de la part des entreprises, "des études indépendantes sur les vaccins COVID-19 coordonnées par les autorités de l'UE fourniront également davantage d'informations sur la sécurité et les avantages à long terme du vaccin dans la population en général". 

On ne connaît pas encore à ce jour tous les effets secondaires des vaccins, qui sont surveillés de près par les institutions. 

Les vaccins à ARN ne modifient pas les gènes 

Dolores Cahill affirme également qu'une fois le vaccin à ARN injecté à un patient, l'ARN "commence à stimuler la réponse immunitaire de l'intérieur de votre corps"  et ne peut "littéralement pas être éliminé (...) vous devenez maintenant un organisme génétiquement modifié et votre corps exprime la protéine virale."  

C'est faux, comme l'avait expliqué l'AFP dans un précédent fact-check : si certains vaccins dits à "ARN messager" envoient bien une instruction génétique à l'organisme, celle-ci disparaît rapidement et n'a pas de possibilité de modifier l'ADN du patient. "Le vaccin ne transforme pas l'organisme et ne s'intègre pas dans l'ADN", a confirmé à l'AFP Cyril Gueydan. 

Tempête cytokinique chez les patients atteints du Covid-19 

La "tempête cytokinique" ou "orage cytokinique" a beaucoup été évoquée au début de la pandémie comme l'un des facteurs des cas sévères de coronavirus. Mais fin 2020, plusieurs études ont émis des réserves sur l'emploi du terme "tempête cytokinique" ainsi que sur les traitements utilisés jusque-là pour les contrer.

Cette publication est accompagnée d'une illustration réalisée par l'artiste espagnol Escif en décembre 2020, représentant un soldat, un genou à terre, tenant une seringue à la place d'une arme. Par dessus, cette inscription : "Pfizer condamné à 2,3 milliards pour falsification, essais illégaux et pratiques frauduleuses…" Le laboratoire américain a en effet été condamné en 2009 par la justice américaine pour avoir fait la promotion d'un médicament anti-inflammatoire pour plusieurs usages et dosages que la FDA (l'autorité sanitaire américaine du médicament) avait refusé de valider en raison de doutes sur les risques associés. 

COVID-19