Des cachets d'hydroxychloroquine ( AFP / GEORGE FREY)

"L'hydroxychloroquine va arriver en Guadeloupe" : attention à cette vidéo trompeuse

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"L'hydroxychloroquine et l'azithromycine vont arriver en Guadeloupe !". Dans une vidéo partagée des milliers des fois sur Facebook depuis début septembre, une femme diffuse un reportage de la radio Guadeloupe la 1ère expliquant qu'un tribunal a ordonné aux autorités sanitaires locales de commander ces deux médicaments pour lutter contre l'épidémie de Covid-19 sur l'île. Mais attention, le reportage date de mars 2020 et la décision du tribunal administratif de Guadeloupe a rapidement été invalidée par le Conseil d'Etat. Interrogée par l'AFP, l'Autorité régionale de santé (ARS) de Guadeloupe déplore une fausse information et précise que ce n'est jamais elle qui passe les commandes de médicaments.

"Je vous demande de partager l'information à bloc", lance la femme à l'écran. La vidéo d'environ 7 minutes apparaît notamment dans une publication partagée 1.300 fois depuis le 7 novembre, accompagné du texte "Urgent". Elle a été relayée à de nombreuses reprises sur des comptes Twitter et Facebook récemment, mais est à l'origine issue d'un live du 8 septembre 2021 de la page Facebook Nous Autres, qui se décrit comme une "web tv" d'information.

Capture d'écran réalisée sur Facebook le 16 novembre 2021

Annonçant qu'elle va "partager un message de Guadeloupe 1ère", chaîne de radio et télévision publique diffusée dans le département d'outre-mer, la femme qui anime le live lance un reportage pour ses spectateurs.

Dans le document audio, on entend un journaliste expliquer qu'un juge du tribunal administratif de Basse-Terre (Guadeloupe) a "enjoint le CHU et l'ARS de procéder aux commandes des doses nécessaires" d'hydroxychloroquine et d'azythromicine pour lutter contre l'épidémie de Covid-19.

"Alors là vous avez bien entendu j'espère, ils viennent de commander en Guadeloupe -car ils n'arrivent pas à maintenir les contestations- de l'hydroxychloroquine et de l'azythromicine (...) et ils reconnaissent (leur) efficacité", commente dès la fin du reportage la femme dans la vidéo.

Elle affirme avoir reçu cette information le matin même et fustige en conséquence la campagne de vaccination contre le Covid-19. Cette commande de médicaments serait la preuve "qu'il y avait des traitements préventifs" efficace pour lutter contre la maladie depuis le début de la pandémie.

Un reportage de mars 2020

Premier problème, le reportage qu'elle diffuse date du 30 mars 2020 et non de septembre 2021, date de la publication originale de cette femme.

La décision de justice dont il est question n'a pas été prise pour apaiser les tensions actuelles en Guadeloupe, liées à l'application du pass sanitaire et à l'obligation vaccinale. L'AFP a retrouvé la vidéo ci-dessous sur la page Facebook officielle de Guadeloupe la 1ère. On peut entendre le reportage dans le journal de 18 heures à partir de 2m30 :

Comme le rapportait l'AFP dans cette dépêche, le tribunal administratif (TA) de la Guadeloupe avait enjoint, dans une ordonnance du 27 mars 2020, le CHU de Guadeloupe et l'Agence régionale de santé de Guadeloupe de commander "en nombre suffisant" des tests de dépistage du Covid-19 ainsi que des doses de traitement par hydroxychloroquine et azithromycine.

Saisi en référé par le syndicat guadeloupéen UGTG, le tribunal administratif justifiait dans son jugement (disponible ici) sa décision par la nécessité "d'anticiper les besoins de la population" face à une situation sanitaire susceptible de se dégrader à tout moment. A cette époque, l'utilisation de l'hydroxychloroquine, associée à l'azithromycine, pour guérir les patients atteints du Covid-19, est au coeur d'un débat farouche entre professionnels de santé.

Début 2020, le Pr Didier Raoult, de l'Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée-Infection, à Marseille, avait relayé une étude chinoise, peu détaillée, affirmant que le phosphate de chloroquine montrait des signes d'efficacité chez des malades du Covid-19. Il a ensuite défendu publiquement la bithérapie hydroxychloroquine/azithromycine à de nombreuses reprises.

Près d'un an et demi plus tard, l'efficacité de l'hydroxychloroquine pour traiter le Covid-19 n'est toujours pas démontrée scientifiquement. Mais les prises de position de l'infectiologue marseillais ont été utilisées à l'époque dans l'ordonnance du TA de Guadeloupe.

"Il résulte de l'instruction, notamment des déclarations et des publications du professeur Didier Raoult, spécialiste des maladies infectieuses et directeur de l'IHU Méditerranée Infection de Marseille, que la combinaison de l'hydroxychloroquine à un antibiotique peut donner des résultats encourageants dans le traitement de cas sévères d'infections au nouveau coronavirus", peut-on ainsi lire dans le document. "Au nom du principe de précaution (...) il est nécessaire d'anticiper les besoins de la population", est-il précisé de même source.

Graphique sur l'hydroxychloroquine, actuellement testée en même temps que d'autres médicaments dans plusieurs pays contre le Covid-19 ( AFP / )

"Pas d'efficacité avérée" pour l'hydroxychloroquine

Depuis, "des essais cliniques ont été menés à grande échelle pour tester l'efficacité de la chloroquine contre le SARS-CoV-2 et ceux-ci n'ont pas démontré d'efficacité avérée", notait en mars 2021 Marisa Peyre, épidémiologiste au Cirad, auprès de l'AFP.

Plusieurs études randomisées – la britannique Recovery, la française Hycovid, ou Solidarity menée par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) – ont conclu que l'hydroxychloroquine n'était pas efficace contre le Covid-19.

En France, en octobre 2020, l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) avait refusé d'accorder une recommandation temporaire d'utilisation (RTU), qui permet "d'encadrer des prescriptions non conformes à l'autorisation de mise sur le marché (AMM), sous réserve que le rapport bénéfice/risque d'un médicament dans l'indication considérée soit présumé favorable", à l'hydroxychloroquine, suivant les recommandations du Haut Conseil de la santé publique.

La Haute Autorité de Santé (HAS) tient également une "veille des études cliniques publiées pour certains médicaments de la Covid-19", incluant l'hydroxychloroquine, et concluait dans sa dernière analyse de février 2021 que "l'hydroxychloroquine seule n'a pas été associée à un impact significatif sur la mortalité chez les patients COVID-19 hospitalisés".

Une décision invalidée par le Conseil d'Etat

Deuxième information manquante à la vidéo virale que nous vérifions, le Conseil d'Etat a annulé le 4 avril 2020, la décision du tribunal administratif. Le Conseil d'Etat, échelon le plus élevé de la juridiction administrative, rappelle ainsi dans son ordonnance (disponible ici) "qu'un tel traitement, eu égard à son encadrement, ne peut être administré qu'à un nombre limité de patients et que plusieurs autres molécules font l'objet d'essais cliniques dont les résultats sont attendus prochainement".

En conséquence, les demandes du syndicat UGTG "de passer commande des doses nécessaires au traitement de l’épidémie de Covid-19 par hydroxychloroquine et azithromycine (...) sont rejetées", a décidé le Conseil d'Etat.

Contacté par l'AFP le 16 novembre 2021, un porte-parole de l'Agence régionale de santé (ARS) de Guadeloupe a qualifié la vidéo virale de "fake-news fabriquée de toute pièce", ajoutant que l'administration n'a pas fait de commande et qu'elle pilote uniquement "la politique de santé" à l'échelle du département.

Mobilisation contre le pass sanitaire en Guadeloupe

A ce stade, pas de commande de masse d'hydroxychloroquine pour lutter contre le Covid-19 par les autorités sanitaires en Guadeloupe donc, mais des contestations bien réelles. Un appel à la grève générale illimitée contre l'obligation vaccinale des soignants et le pass sanitaire a entraîné des tensions cette semaine.

Une manifestation a rassemblé entre 300 et 400 personnes mardi matin devant l'hôpital, au lendemain de heurts entre des grévistes et des gendarmes.

Le CHU de Pointe-a-Pitre le 3 septembre 2021 ( AFP / CARLA BERNHARDT)

Les organisations syndicales ont promis une recrudescence du mouvement, des blocages routiers, d'établissements scolaires, de locaux administratifs, bien que pour l'heure, les nuisances occasionnées restent modérées pour la population, selon une journaliste de l'AFP sur place.

A ce sujet, lire le reportage Obligation vaccinale: la mobilisation syndicale en Guadeloupe se poursuit

L'appel à la grève générale illimitée a été lancé par un collectif d'organisations syndicales et citoyennes de Guadeloupe. Le président de la région Guadeloupe, Ary Chalus, a exprimé mercredi 17 novembre son inquiétude au micro de France Info. M. Chalus a déclaré avoir alerté de la situation "le président de la République", et "les membres du gouvernement en charge de la Guadeloupe".

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