
Covid-19 et controverses : que sait-on de l'hydroxychloroquine ?
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 10 avril 2020 à 20:30
- Mis à jour le 24 août 2020 à 16:50
- Lecture : 5 min
- Par : Julie CHARPENTRAT, Thomas SAINT-CRICQ
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Qu'est-ce que c'est?
La chloroquine est prescrite depuis plusieurs décennies contre le paludisme, un parasite véhiculé par le moustique.
Son dérivé, mieux toléré, l'hydroxychloroquine (HCQ), connue en France sous le nom de Plaquénil, est prescrit contre le lupus ou la polyarthrite rhumatoïde.
L'hydroxychloroquine connaît depuis fin février une notoriété inédite depuis que le Pr Didier Raoult, de l'Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée-Infection, à Marseille, a relayé une étude chinoise, peu détaillée, affirmant que le phosphate de chloroquine montrait des signes d'efficacité chez des malades du Covid-19.
L'effervescence a connu ensuite un regain lorsque le président américain Donald Trump s'en est fait l'apôtre, au point de dire qu'il en avait pris un temps à titre préventif. Au Brésil, le président Jair Bolsonaro s’en est fait un promoteur acharné.

Dépassant largement le terrain politique, l'hydroxychloroquine est devenue un sujet de débat public et politique très médiatisé, suscitant des discussions enflammées en famille et dans les médias et de féroces empoignades sur les réseaux sociaux.
D'autant que la choloroquine et l'hydroxychloroquine sont des médicaments dont les effets secondaires peuvent être importants, voire graves. L'agence française du médicament (ANSM) a particulièrement mis en garde contre les risques cardiaques liés à la combinaison HCQ et azithromycine.
Parce que les connaissances sont trop limitées, l'Agence européenne du médicament prévenait aussi au printemps des effets potentiellement délétères du traitement.
Efficace contre le Covid-19 ?
C'est toute la question. L'hypothèse d'une action de ces molécules contre le nouveau coronavirus vient du fait que leurs propriétés antivirales ont montré in vitro ou sur des animaux et sur différents virus, des résultats parfois positifs.
Des études ont aussi montré des effets in vitro sur le SARS-Cov2 (1 et 2), mais bien souvent, des résultats scientifiques in vitro ne se retrouvent pas in vivo chez l'homme.
Pour ce qui est d'une efficacité sur l'homme contre le SARS-Cov2, de plus en plus d’études constatent l’inefficacité de ce traitement.
Parmi elles, notamment une étude réalisée dans des hôpitaux new-yorkais et publiée début mai dans la revue américaine NEJM a noté que l'hydroxychloroquine n'a ni amélioré ni détérioré de manière significative la situation de patients en état grave.
Début juin, le vaste essai britannique Recovery a affirmé que l'hydroxychloroquine n'avait "pas d'effet bénéfique" contre le Covid-19.

Une étude menée dans 55 hôpitaux brésiliens et publiée le 24 juillet a observé également que l’hydroxychloroquine, combiné ou non à l'antibiotique azithromycine, était inefficace face au Covid-19.
Enfin, une autre étude, conduite en France sur près de 55.000 patients a conclu début juillet que les patients traités "au long cours" avec de la chloroquine ou de l’hydroxychloroquine, notamment pour des maladies auto-immunes, n’ont pas été moins touchés par des formes graves de Covid-19 durant l’épidémie.
Le Pr Didier Raoult, lui, continue d’affirmer que l'hydroxychloroquine associée à un antibiotique, l'azithromycine, est efficace contre la maladie. Il a rendu publiques plusieurs études (1, 2, 3), qui selon lui en montrent l’efficacité mais elles ont été très critiquées, en raison de leurs biais méthodologiques : notamment trop petits groupes de patients pour les deux premières, pas de groupe témoin dans la troisième.
Des critiques résumées notamment ici dans cet article scientifique de l’International Journal of Antimicrobial Agents, qui affirme que la première étude de Didier Raoult “souffre de limites méthologiques majeures qui la rendent quasiment voire totalement non-informative”.

Quant à la 3ème étude, portant sur plus de 1000 patients, parmi les biais méthodologiques, pointés par d'autres scientifiques: pas de groupe témoin, ce qui empêche de démontrer quoi que ce soit sur l'efficacité de l'HCQ. De plus, 95% des patients traités ne présentaient pas de signe de gravité. Ils auraient donc, comme la plupart des patients, pu guérir spontanément.
Pourquoi les principaux essais cliniques ont été arrêtés?
Une étude - portant sur 96.000 patients dans le monde - publiée le 22 mai dans la revue médicale prestigieuse The Lancet est venue porter la confusion à son comble. Très médiatisée, elle concluait à l'inefficacité et même à la dangerosité du traitement, que ce soit la chloroquine ou l'hydroxychloroquine, associées ou non à un antibiotique.
Mais après plusieurs jours de critiques scientifiques autour des données utilisées, trois des quatre auteurs la désavouent. De nombreux experts estiment que les données, telles que publiées dans l'étude, ne sont pas cohérentes.
Au cœur de la polémique, la société américaine Surgisphere - dirigée par un médecin co-auteur de l'étude - qui affirme avoir obtenu les données médicales auprès des hôpitaux, dont elle refuse de donner les noms.
Mais le 5 juin, nouveau rebondissement : les responsables de l'essai contrôlé randomisé (ce type d’essai est considéré comme la méthode la plus fiable pour tester un traitement) britannique Recovery annoncent que l'HCQ ne montre "pas d'effet bénéfique" pour les malades du Covid. Et d'annoncer dans la foulée l'arrêt "immédiat" de l'inclusion de nouveaux patients pour ce traitement suite à leurs observations.
La version préliminaire (“preprint”) de l’article détaillant les résultats est disponible ici.
Alors que ce traitement a été prescrit massivement dans de nombreux pays "en l'absence d'information fiable", l'un des responsables de l'essai a estimé que "ces résultats devraient changer les pratiques médicales à travers le monde et prouver l'importance des essais randomisés à large échelle pour permettre de prendre des décisions sur l'efficacité et l’innocuité de traitements".
Le 15 juin, les autorités sanitaires américaines ont retiré l’autorisation d’utiliser dans l’urgence la chloroquine et l’hydroxychloroquine contre le Covid-19. La France en avait banni l’usage, hors essais cliniques, contre cette maladie le 28 mai.
Le 17 juin, l'Organisation mondiale de la santé a annoncé l’arrêt des essais cliniques sur l'hydroxychloroquine en tant que traitement potentiel des malades du Covid-19 hospitalisés, arrivant à la conclusion qu’elle ne réduisait pas leur taux de mortalité.
Ce questions-reponses (en anglais) de l’OMS répond à plusieurs interrogations sur cette décision.
Edit : mis à jour le 10/04 avec nouvelles études et nouveaux éléments Mis à jour le 27/05 avec nouvelles études et nouveaux éléments Mis à jour le 24/08/2020 avec nouveaux éléments, nouvelles illustrations