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Vaccination et variants: attention à ces déclarations du Pr Luc Montagnier

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Luc Montagnier, Prix Nobel de médecine pour avoir co-découvert le VIH en 1983, soutient que la vaccination contre le Covid-19 créerait les variants et s'accompagnerait d'une hausse des décès. Les déclarations de cet ancien professeur aujourd'hui controversé sont toutefois contestées par de nombreux scientifiques qui expliquent que les variants trouvent leur origine dans la circulation active du Sars-Cov-2. Les chiffres officiels montrent par ailleurs que la vaccination anti-Covid a fait chuter le nombre de morts.

Adulé par les anti-vaccins mais discrédité par la communauté scientifique, le Pr Luc Montagnier a retrouvé une certaine visibilité à la faveur de la pandémie de Covid-19, principalement pour alerter sur les dangers supposés des vaccins injectés depuis décembre pour freiner l'avancée du nouveau coronavirus.

Dans une de ces dernières salves qui rencontre un très fort écho sur Facebook, ce professeur de 88 ans, Prix Nobel de médecine pour avoir co-découvert le VIH en 1983, accuse les vaccins anti-Covid-19 d'être à la fois responsables de l'apparition de variants mais aussi d'avoir provoqué un rebond de la mortalité.

"C'est très simple, les variants viennent des vaccinations", affirme M. Montagnier dans une vidéo datant de mai qui a ressurgi le 13 juillet et a été, depuis, partagée des dizaines de milliers de fois sur Facebook, notamment ici (19.000 partages).

"Les nouveaux variants sont la production, la résultante des vaccinations et donc vous voyez toujours dans les pays, même pour l’Inde maintenant c’est pareil, vous avez la courbe des vaccinations et la courbe des morts maintenant qui suit", ajoute l'ancien professeur de médecine dans cette vidéo qui est présentée comme un "focus" du documentaire conspirationniste "Hold-up".

Les virologues et épidémiologistes interrogés par l'AFP récusent toutefois unanimement cette thèse, en relevant que les variants sont apparus avant la vaccination et en expliquant que c'est la circulation active du Sars-Cov-2 qui est susceptible de faire apparaître des souches du virus plus résistantes ou plus contagieuses. Les chiffres officiels montrent par ailleurs que la vaccination anti-Covid a en réalité fait reculer le nombre de morts, contrairement à ce qu'affirme le Pr Montagnier.

Un Prix Nobel en rupture de ban

A la tête de l’unité d’oncologie virale de l'Institut Pasteur entre 1972 et 2000, Luc Montagnier a longtemps été célébré pour les travaux sur la découverte du virus du sida qu'il a menés avec la Pr Françoise Barré-Sinoussi et qui leur ont valu un Prix Nobel vingt-cinq ans plus tard.

Ces dernières années, son étoile a toutefois considérablement pâli dans la communauté scientifique après qu'il a défendu des théories sur l'émission d'ondes électromagnétiques par l'ADN, promu la papaye comme remède à certaines maladies ou assuré que des antibiotiques pouvaient être utilisés pour traiter l'autisme.

En 2017, une centaine de membres des Académies de médecine et des sciences avaient publiquement désavoué le Pr Montagnier qui avait tenu des propos hostiles à la vaccination aux côtés du Pr Henri Joyeux, célèbre militant anti-vaccin.

"Nous risquons, avec des bonnes volontés au départ, d’empoisonner petit à petit toute la population qui va nous succéder, les enfants d’abord, les bébés", avait-il notamment déclaré lors d'une conférence de presse à Paris organisée par BLTV, qui se présente comme "le média N°1 sur le mystère et l'inexpliqué". La revue Sciences et avenir avait alors publié un décryptage très critique de cette conférence de presse.

Luc Montagnier et Henri Joyeux lors d'une conférence de presse commune à Paris le 7 novembre 2017 ( AFP / STEPHANE DE SAKUTIN)

Le mythe des vaccins créateurs de variants

Dans la vidéo que nous examinons, le Pr Montagnier reprend donc à son compte une thèse très populaire chez les anti-vaccins et que l'AFP a déjà vérifiée à de nombreuses reprises (ici ou ) : les vaccins contre le Covid-19 seraient à l'origine des variants.

Cette affirmation, reprise par certains manifestants ayant défilé le 14 juillet à Paris contre le pass sanitaire, se heurte à des éléments factuels : le variant anglais rebaptisé "Alpha" a ainsi été identifié au Royaume-Uni en septembre, près de trois mois avant le début de la vaccination dans le pays, tout comme son homologue brésilien, identifié début janvier, peu avant les premières injections dans le pays.

Même chose pour le variant "Delta", actuellement au coeur du rebond épidémique en Europe: il a été repéré pour la première fois en octobre 2020 en Inde où la campagne de vaccination n'a commencé que plusieurs mois plus tard, en janvier.

A Paris le 14 juillet, lors d'une manifestation contre le pass sanitaire.

Selon les scientifiques interrogés par l'AFP, c'est en réalité la circulation active du virus qui facilite l'apparition de variants aux termes d'un processus de sélection naturelle.

Quand il pénètre dans une cellule, un virus se réplique : il se copie lui-même pour se propager. A chaque réplication, des erreurs se produisent dans la copie du génome du virus, comme un "bug" informatique, créant des mutations qui seront, pour certaines, sans effet majeur mais, pour d'autres, pourront le rendre plus infectieux, plus mortel ou plus résistant aux anticorps.

Au terme de ce processus, ce sont les mutations les plus utiles à sa survie qui ont le plus de chances de prospérer. D'où le risque potentiel qu'il parvienne à se renforcer face aux anticorps, acquis par une infection préalable ou par la vaccination.

"Il faut voir ça comme une course dans laquelle des mutations ont été choisies au hasard, partent sur la ligne de départ et vont rencontrer toute une série d’obstacles. Vous voyez alors qui parvient à l'arrivée en parvenant à se faufiler entre les mailles de la barrière immunitaire créée par des anticorps naturels ou vaccinaux. C’est ça la sélection naturelle", a expliqué le 15 juillet à l'AFP Vincent Maréchal, professeur de virologie à Sorbonne Universités.

"Dans la bouche du Pr Montagnier, on a l’impression que le fait d’avoir vacciné a fait en sorte que le virus, avec son petit cerveau, a trouvé une option pour changer et passer à travers le vaccin. C’est une vision naïve de la science", ajoute-t-il.

Même son de cloche chez Catherine Hill, épidémiologiste à l'institut Gustave-Roussy de Villejuif. "Le virus mute sans intention et il y a ensuite des systèmes de sélection qui font que si un variant a un avantage – notamment s’il est plus contagieux —il va gagner du terrain et ça, ça n’a rien à voir avec la vaccination", a-t-elle expliqué à l'AFP le 14 juillet.

Selon les spécialistes contactés ces derniers mois par l'AFP, il faut donc freiner la circulation du virus, notamment par la vaccination, afin de réduire le risque qu'apparaissent des souches plus résistantes ou plus contagieuses.

"Plus la circulation (du virus, NDLR) est importante, plus vous laissez d'opportunités au virus de trouver des solutions face à un problème tel que la vaccination ou l'immunité" naturelle, relevait mi-février Pascal Crepey, épidémiologiste et biostatisticien à l'Ecole des hautes études en santé publique (EHESP)

Vaccination et "courbe des morts"

Dans la vidéo, le Pr Montagnier qualifie la vaccination contre le Covid-19 d'"énorme erreur", de "faute médicale", au motif notamment que la courbe des décès "suivrait" celle de la vaccination. Il répondait ainsi à l'affirmative à une question suggérant que "les courbes de contaminations explosent et également le nombre de morts" depuis le début de la campagne de vaccination en janvier.

Les pays qui ont vacciné à grande échelle ont pourtant vu l'épidémie refluer, tant côté des contaminations que des décès. Aux Etats-Unis, on dénombrait ainsi près de 2.700 morts du Covid par jour à la mi-janvier (en moyenne sur sept jours) contre 273 au 16 juillet, selon Covid Tracker. Sur cette période, le nombre de contaminations est passé d'environ 220.000 cas quotidiens à 31.000.

La tendance est similaire en France où les morts quotidiens du Covid sont passés depuis janvier de 420 en moyenne sur sept jours à 25 à la mi-juillet, les contaminations suivant la même tendance (plus de 20.000 mi-janvier, 7.800 mi-juillet).

Vacciner pendant une épidémie

Dans la vidéo, le Pr Montagnier juge également "impensable" de vacciner en période épidémique, affirmant que "les épidémiologistes savent tous ça".

"Ca n’a aucun sens, réagit toutefois l'épidémiologiste Catherine Hill. Evidemment il faut protéger la population, c’est justement le moment de vacciner la population française".

"En période épidémique, si on ne vaccinait pas, on passerait notre temps à voir le nombre de cas augmenter de façon exponentielle dans les services de réanimation", complète Vincent Maréchal. "C’est aussi la période où il faut casser la chaîne de transmission du virus afin d'amoindrir la probabilité d’apparition des variants".

 
Jérémy Tordjman
COVID-19 VACCINS