Des enfants portent le masque lors d'un cours à Beckum, en Allemagne, le 6 juillet 2021. ( AFP / INA FASSBENDER)

La "dangerosité" des masques pour les enfants prouvée scientifiquement ? Attention aux conclusions de ces analyses

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Une publication relayée sur Facebook affirme prouver scientifiquement la dangerosité des masques pour les enfants, en se basant sur des échantillons analysés en laboratoire. Mais des experts interrogés par l'AFP ont expliqué que les résultats publiés sont incomplets, et que la démarche scientifique de ces analyses manque de rigueur. Ils ont également souligné que les bactéries relevées sur les masques et décrites dans le texte viral comme étant d'une "dangerosité alarmante" sont fréquemment retrouvées sur la peau.

"Un groupe de parents de Floride a envoyé des masques de leurs enfants à un laboratoire pour analyse", explique cette publication, partagée plus de 550 fois sur Facebook depuis le 17 juin.

"Voici ce qu'ils ont trouvé. Le rapport qui en a résulté a révélé que cinq masques étaient contaminés par des bactéries, des parasites et des champignons, dont trois par de dangereuses bactéries pathogènes et responsables de pneumonies. Aucun virus n'a été détecté sur les masques, bien que le test soit capable de détecter des virus", poursuit le message.

( Juliette MANSOUR)

La publication liste 11 agents pathogènes prétendument découverts par un centre de test basé en Floride, à partir d'un faible échantillon de masques portés par des enfants. Parmi ces agents pathogènes, qui seraient "d'une dangerosité alarmante" selon le texte viral, figurent des bactéries responsables de pneumonies, de tuberculoses, de méningites, de septicémies et d'intoxications alimentaires.

Ce message est la traduction littérale d'une publication en anglais, postée à l'origine sur Facebook par le groupe sud-africain PANDA et le groupe américain Rational Ground, fermement opposés aux restrictions anti-Covid et au port du masque.

Rational Ground a publié une copie des résultats obtenus sur les échantillons envoyés en laboratoire, visibles ici. Ceux-ci montrent des échantillons soumis à un laboratoire et décrivent le processus utilisé pour extraire et séquencer les organismes présents sur les masques. Selon le communiqué de presse publié par Rational Ground, les masques analysés étaient "neufs ou fraîchement lavés avant d'être portés" et avaient été utilisés par six enfants âgés de six à onze ans pendant cinq à huit heures, principalement en classe.

Les tests ont été réalisés à Gainesville, en Floride, par le Centre de recherche et d'éducation sur la spectrométrie de masse de l'Université de Floride, qui a reçu les masques des parents. "Les résultats transmis sont ceux que j'ai rapportés dans mon analyse", a déclaré à l'AFP la directrice du centre, le Dr Kari Basso. "Nous sommes un établissement de service qui analyse des échantillons contre rémunération. Tout le monde peut soumettre des échantillons".

Chaque parent ayant soumis un masque a reçu les données brutes des résultats dans une feuille de calcul Excel, a précisé le Dr Kari Basso. L'AFP a pu consulter six feuilles Excel - dont trois des échantillons de masque, un masque "témoin" et un t-shirt - qui avaient été transmis par les parents au média local Alachua Chronicle.

Des conclusions remises en question par des scientifiques

Mais des experts interrogés par l'AFP ont jugé les conclusions de ces prélèvements trompeuses, précisant que les "analyses de laboratoire" étaient incomplètes et ne répondaient pas aux normes attendues par la communauté scientifique.

Les médecins de l'hôpital pour enfants Johns Hopkins ont examiné les résultats relayés sur les réseaux sociaux et ont conclu qu'ils ne répondaient pas à leurs critères pour des analyses de laboratoire."Le rapport comporte de nombreuses erreurs grammaticales et typographiques, dont beaucoup que nous n'attendrions pas de la part d'une personne qui serait familière avec la microbiologie ou les maladies infectieuses; et aucune référence. Nous ne pouvons pas confirmer que ces informations proviennent d'une source fiable", a déclaré le porte-parole de l'hôpital, Roy Adams, à l'AFP.

Le Dr Benjamin Neuman, un expert des coronavirus qui dirige le département de biologie de l'université Texas A&M-Texarkana, a également souligné que les conclusions publiées dans les publications virales ne comprenaient pas les résultats complets trouvés dans les feuilles de calcul.

Or, les analyses complètes sont moins spectaculaires que ce qui est partagé dans les publications trompeuses sur Facebook, a-t-il nuancé : "les résultats complets montrent clairement que la majorité des données ne collent pas à l'idée que les masques rendent les enfants malades, et ce n'est pas mentionné".

"J'en conclus qu'il s'agit d'analyses scientifiques authentiques et vraisemblablement bien réalisées, mais qui sont interprétées de manière très subjective en sélectionnant des correspondances potentielles non fiables mais potentiellement alarmantes, tout en ignorant des correspondances plus fiables du même test", a déclaré le Dr Benjamin Neuman."L'ensemble des données complètes dépeint une image très différente et beaucoup moins alarmante que les données présentées sur le site."

Des enfants portant des masques jouent sur la John F. Kennedy Memorial Plaza, le 21 juillet 2020, à Dallas, au Texas, en pleine pandémie ( AFP / Valérie Macon)

Des bactéries courantes sur le corps humain

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié les conclusions tirées dans les publications de "pseudo-étude", ajoutant que les agents pathogènes listés dans la publication se trouvent sur le corps humain.

"La plupart des germes cités dans cette pseudo-étude font partie de la flore normale du nez : pneumocoque, staphylocoque doré, Neisseria meningitidis... et de la flore intestinale comme l'Escherichia Coli", a expliqué l'OMS à l'AFP.

De plus, certains des agents pathogènes répertoriés ne peuvent pas survivre sur le tissu des masques. "Certains autres organismes répertoriés, comme la Borrelia Burgdoferi, ne peuvent pas être trouvés sur un masque, et ne peuvent pas être transmis par contact direct, mais seulement par la morsure d'une tique", a encore précisé l'organisation.

Le Dr Benjamin Neuman a abondé dans le même sens, affirmant que nombre de ces bactéries "se trouvent couramment sur la peau humaine saine". "L'explication la plus simple serait que les bactéries sont passées des enfants aux masques, et non l'inverse", a-t-il estimé.

Interrogé sur l'interprétation des résultats et les critiques de l'étude, la directrice du laboratoire s'est refusée à tout commentaire. "Je ne suis pas en mesure de commenter la potentielle nocivité des masques car cela ne relève pas de mes compétences. J'ai simplement fourni les données à ces familles pour qu'elles puissent les montrer à leur médecin. Ma position est qu'il s'agit de données préliminaires [qui] sont convaincantes et justifient une enquête plus approfondie", a répondu Kari Basso à l'AFP dans un mail.

Limites de la spectrométrie de masse

Le Dr Benjamin Neuman a également critiqué la façon dont ces résultats ont été obtenus, en utilisant une méthode connue sous le nom de chromatographie en phase liquide avec spectrométrie de masse (LC-MS-MS), utilisée pour identifier les organismes. Le processus sépare les composants individuels d'un échantillon et les envoie dans un spectromètre de masse, qui sépare ensuite les ions chargés de gaz en fonction de leur rapport masse/charge.

"Il examine de grandes molécules comme les protéines, les réduit en tout petits morceaux, enregistre la masse de chaque morceau, puis effectue des recherches dans diverses bases de données pour tenter d'identifier leur origine", explique le scientifique.

Toutefois, les résultats varient en fonction de la marge d'erreur et de la base de données utilisée. Cette technique est "rapide mais pas utile comme seul moyen d'identifier les organismes pathogènes", a-t-il ajouté. "Cette approche revient à essayer d'identifier la marque et le modèle d'une voiture en faisant d'abord exploser la voiture, puis en comparant les débris métalliques brûlés de votre voiture aux débris de carcasses d'autres voitures. Il existe de bien meilleures façons d'identifier les organismes."

Pour identifier des bactéries ou des parasites, le Dr Benjamin Neuman recommande de les cultiver pour confirmer qu'il s'agit bien d'organismes vivants. Les tests d'ADN et d'ARN peuvent également être utiles pour identifier les types d'organismes.

Masques recommandés pour les enfants

En France, le port du masque est obligatoire à partir de 6 ans au sein des établissements scolaires. Toutefois, "en raison de l'amélioration de la situation sanitaire, le port du masque n'est plus obligatoire dans les cours de récréation mais est toujours nécessaire aux abords des écoles", explique le gouvernement sur son site.

L'OMS recommande de continuer à suivre les directives relatives aux masques pour les enfants, même s'ils "ne courent pas un risque important de contracter une forme grave du Covid-19, ils sont toujours à risque et peuvent encore transmettre le virus aux membres plus âgés de leur famille à la maison et dans leur entourage. Les masques sont une mesure clé pour aider à endiguer la propagation du SRAS-CoV-2, le virus qui cause le Covid, mais ils doivent être utilisés en même temps que d'autres gestes barrières comme le lavage des mains et la distanciation physique", a conclu l'OMS.

13 juillet 2021 ajoute guillemets et article manquant dans le titre
Traduction et adaptation :
COVID-19