Des experts de l'OMS à leur arrivée le 3 février 2021 à l'Institut de virologie de Wuhan. ( AFP / HECTOR RETAMAL)

Le virus du Covid-19 issu du laboratoire de Wuhan ? Pas si simple

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Une publication sur Facebook laisse entendre que l'hypothèse d'une création en laboratoire du virus du Covid-19 a été "réhabilitée". Cette affirmation prête toutefois à confusion: la piste revenue en force dans le débat sur l'origine du Sars-Cov-2 est en réalité celle d'un accident survenu dans l'Institut de virologie de Wuhan, qui recouvre de nombreux scénarios et ne préjuge pas de l'origine humaine ou non du virus à l'origine de la pandémie, d'après plusieurs experts interrogés par l'AFP.

Près d'un an et demi après son apparition, le secret des origines du Covid-19 n'a toujours pas été percé et continue de provoquer un intense débat, aux frontières de la médecine et de la diplomatie, d'alimenter les spéculations dans la communauté scientifique mais aussi dans la "complosphère" où certains affirment que le Sars-CoV-2 a été intentionnellement créé dans une logique de "dépeuplement" ou à des fins de manipulation de la population.

Selon une publication partagée sur Facebook plus d'un demi-millier de fois depuis le 7 juin, c'est la thèse d'une création du virus dans l'Institut de virologie de Wuhan, en Chine, qui est aujourd'hui "réhabilitée" après avoir été longtemps rejetée par la communauté scientifique.

"Il arrive à celui qualifié d'être complotiste d'être lucide ou visionnaire", affirme ce post qui place côte à côte des captures d'écran d'articles de presse censées montrer la volte-face des médias sur ce débat brûlant.

Il reproduit ainsi un article de Libération du 30 mars 2020 relevant la forte propension des électeurs du RN à penser que le nouveau coronavirus a été "inventé" en laboratoire et un autre, publié environ un an plus tard, titré "Origines du Covid: les doutes s'accumulent autour du laboratoire de Wuhan".

Capture d'écran Facebook

Cette publication entretient toutefois une confusion: s'il est vrai que la thèse dite du "laboratoire" revient au coeur du débat après avoir été longtemps balayée par la communauté scientifique, elle recouvre des scénarios extrêmement variés qui vont d'une fuite accidentelle d'un virus d'origine animale à l'hypothèse, à ce stade peu envisagée, d'une création d'une "chimère" par l'homme, selon les documents consultés par l'AFP et les explications de trois virologues.

"Un accident de laboratoire, c'est une constellation d'hypothèses et aucune d'entre elles n'est pour l'heure établie par des faits avérés", résume Etienne Decroly, directeur de recherche au CNRS, qui a très tôt appelé à accorder plus d'attention à la thèse, longtemps délaissée, de l'accident de laboratoire.

Pendant les premiers mois de la pandémie et jusqu'à très récemment, la thèse qui prévalait dans la communauté scientifique était celle d'une "zoonose" (maladie infectieuse qui est passée de l'animal à l'homme, NDLR): le Sars-Cov-2 serait issu d'un virus hébergé par une chauve-souris --baptisé RaTG13-- qui aurait évolué de manière à s'adapter à l'homme, probablement en passant par un animal intermédiaire.

Deux précédentes épidémies ayant pour origine des virus de chauve-souris avaient épousé ce modèle : le Sars-CoV-1 qui a transité par la civette et le MERS qui est passé par le chameau avant de se transmettre à l'homme.

Grotte de chauve-souris en Birmanie. ( AFP / YE AUNG THU)

S'agissant du Covid, c'est donc cette hypothèse qui a été jugée « probable à très probable » dans le rapport controversé d'experts de l'Organisation de la santé (OMS) et de scientifiques chinois, publié le 30 mars 2021, qui a par ailleurs estimé « extrêmement improbable » un accident dans le laboratoire de Wuhan.

Ce rapport a toutefois été aussitôt critiqué par plusieurs pays occidentaux et par le patron de l'OMS lui-même. Tedros Adhanom Ghebreyesus a ainsi réclamé une étude approfondie sur la thèse de l'accident de laboratoire - ardemment défendue par l'administration Trump et toujours combattue par les autorités chinoises - qui n'occupe que quelques pages du rapport .

Des questions cruciales restent effectivement en suspens: malgré des recherches intensives, l'hôte intermédiaire n'a pour l'heure pas été identifié et il manque donc un chaînon pour comprendre comment le virus RaTG13 --identique à 96,2% au Sars-Cov-2-- serait devenu transmissible à l'homme alors qu'il ne circulait jusqu'à alors qu'entre chauve-souris. Un temps envisagée, la piste du pangolin ou des visons s'est nettement refroidie.

"La seule chose qu’on sait, c’est que pour l’instant, on a des virus cousins identifiés chez les chauves-souris et qu’on a un virus de pangolin sur lequel beaucoup de questions sont posées, notamment sur la qualité des séquences génomiques, et qui, s'il est clairement un cousin très éloigné du Cov-2, n'est certainement pas le progéniteur de l’épidémie", observe Etienne Decroly.

Le sujet a été également relancé en mai par une quinzaine d'experts qui ont publié une tribune dans la prestigieuse revue Science où ils appellent à mener "davantage de recherches pour déterminer l'origine de la pandémie" et assurent que les théories d'une origine animale ou accidentelle en laboratoire "restent toutes les deux viables".

S'il est donc exact de dire que la théorie de l'accident de la laboratoire a été en quelque sorte "réhabilitée" , il est en revanche trompeur de laisser entendre que cette thèse impliquerait en soi l'existence d'une "manipulation" humaine, comme le laisse entendre la publication que nous examinons.

"Les scientifiques ne disent pas qu’il y a eu la main de l’homme et de l’ingénierie génétique", explique Vincent Maréchal professeur de virologie à Sorbonne Université. "Ils disent qu’on ne peut pas complètement exclure le fait que le laboratoire de Wuhan -- de façon accidentelle pour ce qu’on en sait aujourd’hui-- ait joué un rôle de relais dans la circulation du virus".

"Ce n'est pas la même chose de dire que le labo a pu jouer un rôle parce qu’il va chercher des virus dans la nature et que l’un d’entre eux s’est accidentellement échappé et de dire que les Chinois s’amusent à jouer avec des coronavirus pour faire des virus adaptés à l’homme", ajoute ce virologue, joint par l'AFP le 9 juin.

En clair, l'hypothèse accidentelle impliquant l'institut de Wuhan -- , dont des failles de sécurité avaient éveillé l'attention des autorités américaines début 2018-- recouvre des scénarios très différents :

- Le Sars-Cov-2 est d'origine naturelle et s'est accidentellement échappé du laboratoire de Wuhan où il était stocké

- Le virus est devenu transmissible à l'homme après un "gain de fonction" consécutif à sa mise en culture en laboratoire et s'est accidentellement échappé. Ces expériences visent précisément à étudier comment un virus évolue et comprendre comment il peut franchir des "barrières d'espèces" vers l'homme, le tout afin de prévenir les futures pandémies et d'élaborer des vaccins.

"Il a pu être mis en culture, ce qui ne veut pas dire qu’on a voulu en faire quelque chose de particulier, mais il y a alors un risque important de contamination parce qu'on travaille sur des concentrations virales très élevées qu’on ne retrouve pas dans le milieu sauvage ", explique Alexandre Hassanin, chercheur à l’Institut de Systématique, évolution, biodiversité (ISYEB) au Muséum national d’Histoire naturelle, joint le 9 juin par l'AFP.

- le Sars-Cov-2 est une "chimère" entièrement fabriquée en laboratoire à partir d'un autre virus et s'est accidentellement échappé. Ce troisième sous-scénario --tout comme celui d'une militarisation du virus-- est, à ce stade, jugé peu probable par certains des experts interrogés par l'AFP même si de nombreuses incertitudes demeurent.

"L'hypothèse que le virus provient géographiquement du laboratoire, est plausible mais l’idée qu'il aurait été fabriqué en laboratoire ne s’appuie, selon moi, sur aucun élément probant dans les données de séquence", indique Alexandre Hassanin.

Même son de cloche du côté d'Olivier Schwartz, de l'Institut Pasteur. "Les analyses génétiques des séquences (du Sars-Cov-2) ne semblent pas montrer quelque chose qui pourrait relever d'une manipulation génétique, que ce soit un gain de fonction ou pas", disait-il à l'AFP le 31 mai 2021.

Vue aérienne du campus de Wuhan, qui abrite l'Institut de virologie. ( AFP / HECTOR RETAMAL)

Face à toutes ces hypothèses, de nombreux scientifiques déplorent l'accès quasi inexistant aux données de l'Institut de virologie de Wuhan alors que des incertitudes entourent notamment le fameux RaTG13, qui a été collecté en 2013 dans une mine dans la province du Yunnan, à quelque 1.800 kilomètres de Wuhan. Six mineurs avaient contracté à cette période des syndromes respiratoires, qui se sont avérés fatals à trois d'entre eux.

Dans une interview (accès payant) publiée début juin dans le Financial Times, le conseiller médical de la Maison Blanche Anthony Fauci a exhorté Pékin à communiquer les données médicales sur ces mineurs ainsi que sur trois chercheurs de l'Institut de Wuhan qui auraient contracté des symptômes compatibles avec le Covid-19 en novembre 2019, un mois avant le début officiel de l'épidémie et après avoir visité une grotte de chauve-souris.

"J'aimerais voir les dossiers médicaux des trois personnes qui seraient tombées malades en 2019", a dit l'immunologue. "Sont-elles vraiment tombées malades, et si oui, de quoi?"

Certains chercheurs réclament également que soient éclaircies les raisons pour laquelle une base de données sur les virus de chauve-souris établie par l'Institut de Wuhan serait devenue inaccessible depuis septembre 2019.

"Il faut faire revenir la science dans ce débat sur les origines mais il nous manque les données brutes pour le faire", déplore M. Decroly. Pour le moment ce travail est incomplet et si on ne le mène pas à son terme, on prend le risque d’avoir une nouvelle épidémie qui reprendrait les mêmes chemins dans 5 ou 10 ans."

Vu l'enjeu diplomatico-politique, les chances de voir la Chine basculer dans la transparence totale sont toutefois minces. "S'il était prouvé que le labo de Wuhan n’a pas respecté les normes et les bonnes pratiques, cela engagerait la responsabilité de la Chine, relève M. Maréchal. La question centrale serait alors: est-ce que compte tenu du poids que pourrait avoir cette découverte, les Chinois seraient prêts à ouvrir leurs tiroirs et à collaborer? La réponse est dans la question".

 
Jérémy Tordjman
COVID-19