Cette vidéo d'un opposant congolais "apportant son soutien" au président Tshisekedi a été manipulée

En République Démocratique du Congo (RDC), la "Coalition Article 64" créée par l’opposition a lancé le 3 juin 2026 une opération "ville morte" pour dénoncer le projet de révision constitutionnelle porté par la majorité politique, accusée de chercher à se maintenir au pouvoir. Dans la foulée, des publications largement relayées sur les réseaux sociaux ont prétendu que Martin Fayulu, l'une des figures de la coalition, aurait finalement décidé de soutenir le président congolais Félix Tshisekedi dans une allocution filmée. Mais attention, la séquence diffusée en ligne a été manipulée et les propos prêtés à M. Fayulu ont très probablement été générés par IA. Par ailleurs, l'homme politique se trouvait au contraire aux côtés des militants de l'opposition lors d'un rassemblement contre le pouvoir, le 12 juin.

Le 19 mai dernier, les principaux partis d'opposition en RDC ont lancé la "Coalition Article C64" afin de s'opposer à une éventuelle révision de la Constitution par le gouvernement en place, qu'ils accusent de vouloir se maintenir au pouvoir.

A la tête de l'Etat depuis 2019, le président Félix Tshisekedi, 62 ans, arrivera au terme de son second mandat de cinq ans en 2028. La Constitution congolaise place la limite à deux mandats présidentiels, mais M. Tshisekedi a déclaré début mai qu'il accepterait un troisième mandat "si le peuple (le) souhaite", ouvrant la voie à un projet de réforme constitutionnelle. 

En signe de protestation, la "C64" a lancé le 3 juin une opération "ville morte", suivie selon elle dans plusieurs localités du pays (lien archivé ici).

Le même jour, des publications partagées plus de 10.000 fois sur TikTok et plusieurs centaines de fois sur Facebook ont diffusé une vidéo, prétendant montrer l'opposant politique Martin Fayulu s'aligner avec les ambitions de la majorité présidentielle.

Dans cet extrait d'une durée de 30 secondes, on entend une voix similaire à celle de M. Fayulu prononcer un discours favorable au dirigeant congolais : "Je demande pardon au président Félix Tshisekedi, l’homme fort du Congo, et j’apporte mon soutien au président pour la révision de la Constitution", est-il notamment énoncé. 

L’opposant aurait aussi ajouté que la journée "ville morte" n’était pas son idée mais celle "de Paul Kagame et Joseph Kabila", respectivement président du Rwanda et ex-président de la République congolaise.

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Capture d'écran effectuée sur Facebook le 16 juin 2026 / Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Cependant, cette prise de parole n'est pas authentique. En réalité, une bande-son probablement générée par IA a été ajoutée au montage, sur une ancienne vidéo d'un discours de Martin Fayulu. Par ailleurs, l'opposant a récemment été aperçu aux côtés des militants de la Coalition C64, le 12 juin 2026.

Vidéo manipulée 

Afin de retrouver la trace de la vidéo actuellement diffusée en ligne, nous avons consulté les canaux de communication officiels de Martin Fayulu. Sur sa page Facebook comme sur son compte X, où l'homme politique s'exprime régulièrement, aucune vidéo récente le montrant présenter des excuses au président Tshisekedi n’est visible. 

Pour aller plus loin, nous avons effectué une recherche par mots-clés avec les groupes de mots "Martin Fayulu" + "demande pardon à Tshisekedi", puis "Martin Fayulu" + "soutient la réforme constitutionnelle". Résultat : aucun média crédible, aussi bien en RDC qu’à l’international, ne semble avoir relayé cette vidéo ou évoqué ce prétendu revirement de l’opposant politique.

Enfin, une recherche d’image inversée réalisée via Google Lens à partir de différentes captures d’écran tirées de la vidéo virale, nous a conduit à l'extrait d’origine. Il s’agit en réalité d'anciennes images diffusées par Martin Fayulu sur son compte X le 9 mai 2026 (lien archivé ici).

Loin de "demander pardon" au président Félix Tshisekedi, l’homme politique y lit au contraire une déclaration lors d'une conférence de presse le 8 mai 2026, où il appelle les Congolais à faire barrage au projet de réforme constitutionnelle.

"Nous allons barrer la route à tout projet de troisième mandat de monsieur Félix Tshisekedi, comme nous l’avons fait hier pour monsieur Joseph Kabila", dit-il notamment.

En légende de cette prise de parole, il écrit par ailleurs : "La seule solution c’est le dialogue national inclusif et non le coup d’Etat constitutionnel". 

Cette vidéo publiée sur le compte de Martin Fayulu est quasiment identique à celle que nous vérifions, à quelques exceptions près. On y reconnaît le même homme au costume sombre, le drapeau congolais positionné en arrière-plan. Mais la mention "conférence de presse Kinshasa 8 mai 2026", qui figure sur le pupitre ainsi que les micros des différents médias présents, ont été masqués sur la vidéo virale.

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Captures d'écran d'une publication Facebook trompeuse (à gauche) et d'une vidéo publiée sur le compte X de Martin Fayulu (à droite) / Encadrés ajoutés par l'AFP.

En écoutant attentivement l’audio de la vidéo virale, on constate aussi que la prétendue voix de Martin Fayulu diffère de l'extrait publié sur son compte X au mois de mai. En effet, elle semble plutôt mécanique, avec une lecture sans respect de la ponctuation ni aération. La prononciation du discours est par moment saccadée et la voix reste étrangement perchée à la fin de chaque phrase.

Ces incohérences sont caractéristiques des voix générées intelligence artificielle. Une analyse de l'audio à l’aide de l’outil de détection d'IA Hive Moderation estime d'ailleurs qu'il a très probablement été généré par IA, avec une probabilité de 97,5 %.

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Capture d'écran montrant les résultats de l'analyse de Hive Moderation, effectuée le 16 juin 2026.

Martin Fayulu aux côtés de l’opposition

La vidéo manipulée montrant Martin Fayulu en train "d'apporter son soutien" au président Félix Tshisekedi n’est donc pas authentique. D’ailleurs, l’homme politique reste toujours mobilisé contre le projet de révision de la Constitution dans son pays. Il a participé au sit-in de la "C64" le 12 juin 2026 aux abords du Palais du Peuple, le siège du Parlement de la République Démocratique du Congo (RDC).

La tentative de rassemblement de la coalition a été violemment dispersée par la police congolaise à coup de gaz lacrymogène et de tirs. Martin Fayulu a lui-même été blessé à la tête lors de cet événement. Interrogé par l’AFP, l’opposant a accusé Félix Tshisekedi d’avoir "associé la milice de Forces du Progrès avec la police pour attaquer les militants non armés" (lien archivé ici).

Cette mobilisation visait notamment à dénoncer toute modification de l’article 220 de la Constitution, qui fixe les limites des mandats présidentiels. Cet article dispose que "la forme républicaine de l’Etat, le principe du suffrage universel, la forme représentative du Gouvernement, le nombre et la durée des mandats du Président de la République, l’indépendance du pouvoir judiciaire, le pluralisme politique et syndical, ne peuvent faire l’objet d'aucune révision constitutionnelle" (lien archivé ici). 

Quelques jours seulement après ce rassemblement de l'opposition, émaillé de heurts, le Sénat a de son côté adopté le 16 juin une proposition de loi relative à l'organisation des référendums dans le pays : un texte technique, qui ouvre la voie à un troisième mandat pour le président Félix Tshisekedi (lien archivé ici). 

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