Les allégations de sabotage "antifa" au Lincoln Memorial sont issues de publications satiriques
- Publié le 29 juin 2026 à 15:52
- Lecture : 5 min
- Par : AFP Etats-Unis
- Traduction et adaptation : Méïssa GUÈYE, AFP France
Le président américain Donald Trump a engagé d'importants travaux de rénovation de plusieurs sites emblématiques de Washington, parmi lesquels le bassin du Lincoln Memorial. Dans ce contexte, des publications sur les réseaux sociaux ont affirmé que des militants "antifa" y auraient déversé des "algues agressives" pour en compromettre la récente restauration. Mais cette allégation n'est fondée sur aucune preuve et elle provient de publications satiriques. Elle circulait déjà avant l'arrestation de plusieurs personnes soupçonnées d'avoir "vandalisé" le site.
Le 22 juin 2026, Donald Trump a menacé de prison quiconque s'en prendrait à son projet de rénovation de la Reflecting Pool (miroir d'eau), jouxtant le Lincoln Memorial à Washington, après avoir accusé la veille des "saboteurs" de l'avoir "vandalisé" (lien archivé ici).
Prolifération d'algues, peinture qui se décolle, coloration verdâtre : les travaux du site emblématique de la capitale américaine ont rencontré un problème après l'autre depuis le début de la rénovation, entreprise à l'approche du 250e anniversaire (le 4 juillet) de la signature de la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis (liens archivés 1, 2, 3).
"Rappelez-vous que la destruction ou même la tentative de destruction de ces choses est passible de dix ans de prison - Et ce sera totalement appliqué!", a notamment affirmé le président républicain sur son réseau Truth Social (lien archivé ici).
Le même jour, un photographe de l'AFP a assisté à deux interpellations à proximité du bassin situé entre l'obélisque du Washington Monument et la célèbre statue d'Abraham Lincoln.
De son côté, le Service des parcs nationaux (NPS), qui s'occupe de la gestion de l'ouvrage, a déclaré à l'AFP que "cinq personnes ont été arrêtées pour vandalisme et cinq autres ont reçu des citations fédérales" (lien archivé ici).
Le lendemain, Donald Trump a affirmé sur Truth Social que "six personnes ont été arrêtées et sept autres ont été citées à comparaître pour les dommages qu'elles ont causés au magnifique bassin réfléchissant de notre pays" (lien archivé ici).
Dans le même temps, de nombreuses publications sur les réseaux sociaux, notamment sur X (1, 2, 3) et sur Facebook (1, 2) - en français et en anglais - ont lié les récents événements au Lincoln Memorial Reflecting Pool à une "opération antifa sophistiquée".
"Le FBI vient de perquisitionner une unité de stockage d'Antifa à Washington D.C. et a découvert un véritable laboratoire d'armes chimiques", peut-on lire par exemple dans une publication Facebook datant du 23 juin 2026.
L'internaute poursuit : "Six différents types d'algues agressives, cinq peptides décapants et un laboratoire de culture ultrasonique prêt à empoisonner les 46 autres piscines et fontaines de la ville", citant notamment "la piscine du Lincoln Memorial" ("Lincoln Memorial Reflecting Pool" en anglais).
Le message accompagne une image dont le texte reprend la même affirmation - en anglais - et où l'on peut voir des récipients remplis d'un liquide vert vif.
Le terme "antifa" désigne un vaste mouvement informel d’activistes "antifascistes" de gauche qui, selon les experts, relève davantage d'une idéologie politique que d'un groupe organisé (lien archivé ici).
L'AFP n'a trouvé aucune preuve liant les récentes arrestations à une "opération antifa", au cours de laquelle des personnes auraient déversé des armes chimiques ou des algues dans l'eau du bassin.
Publications satiriques
Les premières allégations selon lesquelles des antifas auraient déversé des algues dans le bassin ont été publiées par "America's Last Line of Defense" (ALLOD), un réseau de sites internet parodiques qui publient des récits fictifs souvent pris pour de vraies informations.
Sur Facebook, la description du compte indique : "Nothing on this page is real" ("rien de ce qui figure sur cette page n'est réel"). On retrouve cette indication sous forme de filigrane sur la plupart des publications, y compris sur celles reprenant le récit d'une "opération antifa" au Lincoln Memorial.
Plusieurs publications d'ALLOD à propos de la Reflecting Pool citent un certain "Joseph Barron", présenté chaque fois sous un statut différent : d'abord comme "capitaine" de la United States Park Police (USPP) puis comme expert environnemental ("Dr. Joseph Barron") s'exprimant sur la composition des algues.
Après vérification, ce nom ne correspond à celui d'aucun membre de l'équipe de direction de la USPP (lien archivé ici).
La première de ces publications remonte par ailleurs au 16 juin 2026, c'est-à-dire avant les arrestations annoncées par Donald Trump et les autorités.
Parmi les personnes interpellées, figure David Hearn, ancien canoéiste olympique américain. Il a déclaré au Washington Post avoir été arrêté pour dégradation de bien public après s'être arrêté au Lincoln Memorial lors d'une balade à vélo pour observer les travaux de rénovation (lien archivé ici).
"J'ai tendu la main et j'ai pu saisir l'extrémité de ce morceau qui pendait, ce morceau qui s'écaillait déjà. Il était encore attaché au fond. Je n'ai rien retiré", a expliqué l'homme de 67 ans, qui affirme avoir ensuite été encerclé par deux militaires de la Garde nationale puis arrêté par des agents de la police des parcs.
Photos décontextualisées
Une recherche par image inversée a aussi révélé que l'une des photos partagées dans les publications trompeuses sur les réseaux sociaux - notamment celle montrant un grand récipient rempli d'un liquide vert - est antérieure de plusieurs années à la rénovation du bassin.
La photo apparaît en effet sur un site de vente en ligne de produits marins basé dans le Vermont, aux Etats-Unis, et proposant aux passionnés d'aquariums récifaux (principalement destinés à héberger des coraux) un guide pour "élever du phytoplancton" (végétaux microscopiques) (lien archivé ici).
Une archive du site montre que la photo y figure depuis 2023.
"Ce sont mes images et cela n'a rien à voir avec le Reflecting Pool de Washington DC. L'individu qui a pris cette image sans ma permission est un diffuseur de fausses informations notoire", a déclaré à l'AFP le propriétaire de l'entreprise, Keith Berkelhamer, le 25 juin 2026.
Combinaison de facteurs
Mariena Hurley, directrice du département de phycologie (science des algues) à l'université Drexel, à Philadelphie, a déclaré à l'AFP le 24 juin 2026 que plusieurs facteurs avaient probablement conduit à la prolifération d'algues dans le miroir d'eau (lien archivé ici).
"Les nutriments issus des travaux de rénovation, l'augmentation de l'ensoleillement et des températures dues à la couleur plus foncée ou à la hausse générale des températures climatiques pourraient être à l'origine de cette prolifération", a-t-elle détaillé.
Hans Paerl, professeur de sciences marines et environnementales à l'Université de Caroline du Nord à Chapel Hill, a ajouté que "les niveaux élevés de nutriments présents sont la cause première des proliférations d'algues, et le processus de formation de ces proliférations est accéléré par les eaux chaudes et stagnantes" (lien archivé ici).
"Le bassin a été rempli avec de l'eau du fleuve Potomac" (fleuve de l'Est des Etats-Unis), a-t-il précisé le 24 juin 2026. "Ce sont à l'origine des eaux riches en nutriments."
Des canards morts ont également été découverts à proximité du site, mais aucune cause officielle de leur décès n'a été avancée pour le moment (lien archivé ici).
L'AFP a contacté le FBI pour obtenir des commentaires, mais n'a reçu aucune réponse.
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