Des manifestants congolais appellent au départ du président Félix Tshisekedi ? C'est faux

Depuis que le président congolais Félix Tshisekedi a ouvert la voie à une révision de la Constitution qui pourrait lui permettre de briguer un troisième mandat, l'opposition politique se mobilise en République démocratique du Congo (RDC). Dans ce contexte, une image relayée sur Facebook a suscité des centaines de commentaires d'internautes, ravivant le débat actuel sur les réseaux sociaux. On voit y des manifestants présentés comme protestant contre le projet du dirigeant congolais, banderoles à la main. Mais attention : cette photo, manipulée, date en réalité de juillet 2023 et a été prise au Kenya lors de mobilisations antigouvernementales. Aucune manifestation d'ampleur contre ce projet de changement de constitution n'a été rapportée par les médias crédibles, malgré l'indignation des oppositions politiques. 

A la tête de la République démocratique du Congo (RDC) depuis 2019, Félix Tshisekedi, 62 ans, arrivera au terme de son second mandat de cinq ans en 2028. La Constitution congolaise place la limite à deux mandats présidentiels et stipule également que le nombre et la durée des mandats du président ne peuvent faire l'objet d’aucune révision. 

Mais à peine réélu en 2023, M. Tshisekedi avait commencé à évoquer l'idée d'un amendement constitutionnel. Désormais, une proposition de loi en cours d'examen à l'Assemblée nationale vise à permettre au président de réformer ces articles verrouillés, en cas de "dysfonctionnement majeur" paralysant les institutions de l'État, à l'issue notamment d'un référendum.

Les principaux partis d'opposition ont lancé le 19 mai une coalition afin de s'opposer à cette éventuelle révision de la Constitution, accusant Félix Tshisekedi de manœuvres pour rester au pouvoir. La coalition "C64" ("Coalition Article 64"), exige notamment le retrait de cette proposition de loi, qui constitue selon elle une "menace grave" contre la stabilité du pays, a ainsi déclaré l'opposition dans un communiqué conjoint (lien archivé ici).

Image
Des partisans du président Félix Tshisekedi célèbrent sa victoire devant le siège du parti UDPS à Lubumbashi, en RDC, le 31 décembre 2023. (AFP / GLODY MURHABAZI)

Dans ce contexte, un prétendu visuel de manifestation citoyenne contre ce projet de réforme est relayé sur Facebook et a généré des centaines de commentaires en quelques heures, propulsant le débat de société sur les réseaux sociaux (1,2...). 

Sur cette image, on voit une foule majoritairement composée d'hommes brandir des banderoles affichant deux slogans : "Non au changement de la Constitution" et "Changeons plutôt Félix Tshisekedi". 

Dans la rue, de grosses pierres jonchent le sol. On distingue aussi un amas d'objets incendiés au sol.

"#URGENT : A la place de la #constitution, La campagne changeons Félix Tshisekedi à débuté", soutiennent, en légende, les posts qui diffusent le visuel.

Image
Captures d'écran prises sur Facebook le 20 mai 2026 / Croix rouges ajoutées par l'AFP.

En commentaire, certains internautes appellent à la démission du dirigeant congolais, quand d'autres louent son mandat actuel et sa volonté de changer la Constitution.

D'autres encore, se montrent plus méfiant vis-à-vis de l'image diffusée en ligne, soupçonnant qu'elle aurait été générée à l'aide d'un logiciel d'intelligence artificielle. 

Image
Capture d'écran d'un commentaire Facebook, prise par l'AFP le 20 mai 2026 / Nom et photo de profil de l'internaute floutés par l'AFP.

Elle a en effet fait l'objet d'une modification : la photographie d'origine, en réalité prise dans la capitale du Kenya en juillet 2023, ne comporte pas les deux banderoles soi-disant exhibées par les manifestants congolais.

Par ailleurs, la dernière mobilisation populaire organisée en RDC a plutôt rassemblé, début mai, des partisans de l'actuel président, favorables à la modification de la constitution congolaise. 

Photo prise au Kenya, pas en RDC

Pour retrouver l'origine de ce cliché, nous avons réalisé une recherche d'image inversée avec Google Lens.

Celle-ci nous a rapidement conduit à une photographie tout à fait similaire, publiée par le quotidien français Le Monde dans un article consacré aux manifestations antigouvernementales qui avaient tué plusieurs personnes à l'été 2023 au Kenya (lien archivé ici). 

Le visuel, crédité au nom de l'agence de presse américaine Associated Press (AP), est légendé comme suit : "Des manifestants dans une rue du quartier de Mathare, à Nairobi, le 12 juillet 2023."

Image
Capture d'écran du site du Monde, réalisée le 20 mai 2026.

A l'époque, des Kényans frappés de plein fouet par les hausses de prix et des taxes étaient descendus dans les rues pour manifester contre la politique du président William Ruto. Ces manifestations avaient été interdites et réprimées dans le sang par les autorités (lien archivé ici). 

L'image actuellement diffusée en ligne n'a donc aucun lien avec l'actualité qui secoue la vie politique interne de la RDC.

Et en plus d'avoir été décontextualisée, la photographie d'origine a fait l'objet d'une manipulation manifeste, puisque les deux banderoles s'opposant au projet de réforme de Félix Tshisekedi n'y figurent pas. Le processus d'altération de la photo a d'ailleurs laissé des traces suspectes.

Plusieurs éléments visuels, comme des accessoires, des expressions faciales, des objets ou encore les corps de certains protagonistes ont été déformés. A l'instar de la main de l'homme en veste rouge figurant au premier plan, de la forme de la casquette du manifestant situé au centre de l'image ou encore du visage de l'homme au débardeur bleu sur la droite. 

Image
Capture d'écran d'une photographie publiée sur le site du Monde, réalisée le 20 mai 2026 / Zooms réalisés par l'AFP.
Image
Capture d'écran d'une image trompeuse diffusée sur Facebook, réalisée le 20 mai 2026 / Zooms réalisés par l'AFP.

Mobilisation pro-gouvernement

Mais alors, la contestation citoyenne existe-t-elle bel et bien en RDC, et se fait-elle entendre ? 

Aucune manifestation contre le potentiel changement de Constitution n'a été rapportée, à ce stade, par des médias crédibles, malgré des promesses en ce sens de plusieurs opposants.

Le bureau de l'AFP à Kinshasa a indiqué ne pas avoir eu non plus vent de manifestations notables de citoyens opposés au projet de réforme constitutionnelle. 

En réalité, la dernière mobilisation populaire dans le pays a plutôt rassemblé des partisans du pouvoir en place. 

Des partis de la majorité présidentielle ont ainsi réuni le 4 mai des milliers de militants dans la capitale Kinshasa, pour une marche de soutien aux sanctions des États-Unis contre l'ex-président Joseph Kabila (2001-2019), accusé de chercher à "déstabiliser le gouvernement de RDC" et d'apporter un soutien financier au groupe armé M23, qui s'est emparé de vastes pans de territoire dans l'est congolais.

La marche s'est déroulée sous une forêt de drapeaux américains et congolais, avec quelques banderoles à l'effigie de Donald Trump et de Félix Tshisekedi (dépêche archivée ici). Dans un reportage du média français Jeune Afrique, on apprend aussi que certains manifestants portaient des pancartes affichant le slogan "Oui au changement de la Constitution", message aux antipodes des assertions, diffusées en ligne, que nous vérifions (lien archivé ici). 

L'AFP décrivait aussi quelques semaines plus tôt dans un reportage des rassemblements politiques populaires acquis à cette réforme, des "parlements debout" où les débats sont le plus souvent aiguillés par le parti au pouvoir. "Il faut soutenir les projets de Félix Tshisekedi, qui est notre solution", lançait ainsi au mégaphone mi-avril, dans une de ces réunions sur une grande artère de Kinshasa, un homme arborant une écharpe aux couleurs du mouvement présidentiel (dépêche archivée ici). 

Image
Un partisan du parti présidentiel, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), tient des journaux à Kinshasa dans le cadre d'un rassemblement politique organisé dans la rue, le 27 mars 2026. (AFP / GLODY MURHABAZI)

Pour autant, l'absence de mobilisation citoyenne visible contre ce projet de réforme n'équivaut pas à une adhésion. Surtout lorsque, comme le rappelait Jeune Afrique dans un article du 16 mai, la contestation dans le pays semble muselée. 

"Il y a sept ans, le président congolais s’engageait à rétablir l’État de droit dans son pays. Aujourd’hui, il est accusé par ses opposants de dérives autoritaires", écrit le média, évoquant des "arrestations arbitraires, détention au secret et exil forcé" (article réservé aux abonnés, lien archivé ici). 

Au sommet de l'Etat, Félix Tshisekedi a également évoqué début mai un éventuel report de l'élection présidentielle prévue en 2028, si le conflit dans l'est de la RDC devait se poursuivre. 

Vous souhaitez que l'AFP vérifie une information?

Nous contacter