Non, la Russie n'a pas annoncé un vaccin universel contre le cancer
- Publié le 23 juin 2026 à 15:26
- Lecture : 8 min
- Par : Méïssa GUÈYE, AFP France
Depuis 2024, les autorités russes ont annoncé le développement de plusieurs vaccins thérapeutiques contre certains cancers et le traitement de premiers patients. Ces annonces ont été accompagnées par des publications virales sur les réseaux sociaux, affirmant que la Russie aurait mis au point "un vaccin contre le cancer", prêt à être "distribué gratuitement" aux patients du monde entier. Mais ces allégations sont trompeuses : il n'existe pas aujourd'hui de vaccin universel contre tous les cancers, et les différents traitements évoqués par les autorités russes font toujours l'objet d'évaluations cliniques.
Les premières déclarations remontent à juin 2024. À l'époque, le ministre russe de la Santé, Mikhail Murashko, annonce qu'un vaccin thérapeutique contre le cancer, développé conjointement par plusieurs équipes de scientifiques, est en phase préclinique et pourrait entrer en essais cliniques après la publication des premiers résultats (lien archivé ici).
Depuis, les autorités russes ont multiplié les communications sur plusieurs programmes distincts, évoquant des vaccins destinés notamment au traitement de certains mélanomes (cancer de la peau), cancers colorectaux (du côlon et du rectum) ou glioblastomes (tumeur cérébrale) (lien archivé 1, 2, 3, 4).
Sur les réseaux sociaux, de nombreuses publications virales avaient alors présenté ces travaux comme la mise au point d'"un vaccin contre le cancer", comme s'il s'agissait d'un traitement unique, "prêt à l'emploi" (liens archivés ici et ici).
Début juin 2026, des affirmations comparables ont de nouveau circulé en ligne (1, 2) : "Le vaccin contre le cancer est prêt" et "sera offert gratuitement à tous les patients du monde entier", peut-on par exemple lire sur une publication Instagram datant du 1er juin 2026.
À ce stade, les annonces russes concernent plusieurs traitements expérimentaux destinés à certains cancers spécifiques, qui ciblent différents types de tumeurs et reposent sur des technologies distinctes.
Elles ne permettent cependant ni de conclure à l'existence d'un vaccin universel capable de soigner les cancers, ni d'affirmer qu'un traitement efficace serait déjà ou bientôt disponible pour les patients du monde entier.
Des vaccins thérapeutiques, non préventifs
Le cancer regroupe un ensemble de pathologies distinctes, prises en charge par différentes stratégies thérapeutiques selon le type de tumeur et son stade d'évolution. Il demeure l'une des principales causes de mortalité dans le monde (lien archivé ici).
Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), près de 10 millions de personnes en sont mortes en 2022 (lien archivé ici). Pour la France métropolitaine, l'Institut National du Cancer estime à 433.136 le nombre de nouveaux cas en 2023 (lien archivé ici).
Chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie, thérapies ciblées ou immunothérapie permettent aujourd'hui de guérir ou de contrôler durablement certains cancers, tandis que d'autres restent plus difficiles à traiter (liens archivés 1, 2, 3, 4, 5).
C'est dans ce contexte que s'inscrivent les recherches menées depuis plusieurs années sur les vaccins thérapeutiques contre le cancer (lien archivé ici).
"Il y a une différence fondamentale entre ce qui est du vaccin préventif - par exemple le vaccin contre le papillomavirus, qui permet de prévenir certains cancers liés au papillomavirus - et les vaccins thérapeutiques", a expliqué à l'AFP le Dr Edith Borcoman, médecin oncologue et chercheuse à l'Institut Curie (lien archivé ici).
Les vaccins thérapeutiques "font partie de l'arsenal thérapeutique quand le cancer est déjà là" (lien archivé ici). Ils ne désignent donc pas un moyen d'empêcher l'apparition de la maladie : ils consistent plutôt à stimuler le système immunitaire afin qu'il reconnaisse et attaque les cellules cancéreuses déjà présentes dans l'organisme.
Dans certains cas, ces vaccins sont personnalisés (aussi appelés "individualisés") : ils ciblent les mutations tumorales propres à chaque patient pour déclencher une réaction immunitaire spécifique (liens archivés ici et ici).
"Au moment de la chirurgie, on va prendre un échantillon de la tumeur qui va ensuite être analysé, séquencé pour chercher des cibles spécifiques, des mutations qu'on appelle des néo-antigènes", détaille le Dr Edith Borcoman.
"On va ensuite fabriquer un vaccin qui contient ces signaux identifiés. Chaque patient aura donc son vaccin propre produit en fonction des marqueurs identifiés spécifiques de sa tumeur", poursuit la chercheuse.
On retrouve cette approche personnalisée dans plusieurs des traitements annoncés par les autorités et médias russes, qui documentent plusieurs technologies, plusieurs institutions et plusieurs types de cancers.
Plusieurs vaccins, plusieurs cancers
Les informations disponibles sur ces différents programmes proviennent principalement de communiqués d'institutions publiques russes, relayés par des médias nationaux tels que l'agence de presse russe privée Interfax ou l'agence de presse publique TASS (liens archivés ici et ici).
Les annonces portent principalement sur le lancement de programmes de recherche, l'administration des traitements à certains patients ou encore les étapes réglementaires franchies par ces candidats vaccins.
En revanche, peu de données détaillées issues d'essais cliniques ont, à ce stade, été publiées dans des revues scientifiques internationales à comité de lecture concernant ces programmes, parmi lesquels figurent :
- NeoOncoVac (ou NeoOnkovak) : un vaccin thérapeutique personnalisé à ARN messager contre le mélanome, développé notamment par le centre Gamaleya et le Centre national de radiologie du ministère russe de la Santé (lien archivés 1, 2 et 3). Les autorités russes ont annoncé début avril 2026 qu'un premier patient avait reçu ce traitement en Russie (lien archivé ici).
- OncoPept : un vaccin thérapeutique personnalisé développé par l'agence fédérale médico-biologique russe (FMBA), pour certains cancers colorectaux (lien archivé ici). Mi-avril 2026, la FMBA a indiqué qu'un premier patient avait reçu le traitement, tout comme un deuxième patient quelques jours plus tard (liens archivés ici et ici).
- Oncorna : un autre vaccin thérapeutique personnalisé développé par la FMBA contre certains cancers colorectaux, utilisant la technologie ARN messager (lien archivé ici). Son utilisation clinique a été autorisée en avril 2026 (lien archivé ici).
- EnteroMix : celui-ci n'est pas un vaccin personnalisé et utilise plusieurs virus modifiés pour déclencher une réponse immunitaire contre les cellules cancéreuses (lien archivé ici). Les autorités russes ont annoncé le lancement d'essais cliniques de phase 1 en 2025 pour certains cancers colorectaux.
Mi-avril 2026, le gouvernement russe a intégré plusieurs traitements personnalisés à la liste des soins médicaux de haute technologie pris en charge dans le cadre de l'assurance maladie obligatoire, peut-on lire dans une dépêche d'Interfax (liens archivés ici et ici).
Parmi ces soins figure la thérapie antitumorale utilisant des "vaccins à ARNm personnalisés développés en fonction des caractéristiques génétiques moléculaires de la tumeur du patient", selon un décret gouvernemental publié le 2 avril 2026 sur le portail d'information juridique de la Fédération de Russie (capture d'écran ci-dessous ; lien archivé ici).
Cette prise en charge concerne toutefois le système de santé russe. Le texte ne fait pas état d'une distribution gratuite de ces traitements pour les patients du monde entier (lien archivé ici).
La dépêche d'Interfax précise quant à elle que les "citoyens russes pourront bénéficier gratuitement de trois types de soins médicaux de pointe".
Dans le même temps, la FMBA aurait annoncé son intention d'achever d'ici à la fin 2026 le développement de vaccins personnalisés, notamment contre le mélanome et le glioblastome, toujours selon les informations publiées par Interfax (lien archivé ici).
Aucune annoncé récente ne fait cependant état d'un vaccin unique contre le cancer -suggéré par l'expression "vaccin contre le cancer" au singulier partagée sur les réseaux sociaux - qui ne reflète pas la réalité de la recherche internationale contre la maladie.
Pas (encore) de vaccin universel
Interrogé par l'AFP le 19 juin 2026, l'Institut national du cancer (INCa) soutient qu'"il n'y a pas de vaccin thérapeutique universel contre les cancers ayant obtenu une autorisation de mise sur le marché", en France ou à l'international (lien archivé ici).
Un constat partagé par le Dr Edith Borcoman, selon qui "l'idée d'un vaccin universel, c'est-à-dire un vaccin qui marcherait contre tous les cancers, ça n'existe pas aujourd'hui".
L'INCa rappelle en revanche qu'il existe "des essais cliniques pour des vaccins thérapeutiques en fonction d'un cancer", citant par exemple le mélanome ou certains cancers bronchiques (du poumon).
Parmi les projets français en cours figure notamment UCPVax, un vaccin thérapeutique développé par des chercheurs du CHU de Besançon (lien archivé ici).
Dans un épisode dédié de son podcast "Parlons recherche contre les cancers", l'Institut national du cancer le qualifie de "vaccin thérapeutique anticancer universel", qui pourrait être "applicable à la majorité des cancers" (liens archivés ici et ici). Cela ne signifie pas néanmoins qu'il est aujourd'hui capable de traiter l'ensemble des cancers.
Le terme "universel" renvoie ici au fait que la cible visée par le vaccin, la télomérase, est une enzyme présente dans de nombreux types de tumeurs humaines (lien archivé ici). L'objectif est ainsi d'activer le système immunitaire contre cette cible biologique commune à de nombreux cancers.
Ce vaccin a d’abord été testé contre les cancers du poumon avancés, avant d'être aujourd'hui utilisé contre plusieurs autres cancers comme les tumeurs cérébrales, le glioblastome, le cancer du foie et ou encore les cancers liés au Papillomavirus (utérus, vagin, anus).
L'INCa précise néanmoins dans son registre des essais cliniques que le vaccin UCPVax est toujours en phase d'étude de phase 1-2 et reste évalué dans des indications précises (liens archivés ici et ici).
Ce traitement doit, comme les autres vaccins thérapeutiques en développement dans le monde, démontrer son efficacité dans des essais cliniques avant une éventuelle autorisation de mise sur le marché (lien archivé ici).
Mais l'absence de vaccin autorisé à échelle mondiale pour l'instant ne signifie pas que la recherche n'avance pas.
Plusieurs programmes de vaccins thérapeutiques personnalisés sont aujourd'hui à des stades avancés de développement clinique dans différents pays : "Le plus avancé aujourd'hui, c'est dans le mélanome", explique le Dr Edith Borcoman.
Des essais sont également en cours "dans les cancers ORL" (des voies aérodigestives supérieures), "du poumon, du rein, de la vessie" ou encore "du sein" (liens archivé ici).
La chercheuse rappelle toutefois que le lancement d'un essai clinique ou l'administration d'un traitement à un premier patient ne permettent pas de conclure à l'efficacité d'un vaccin.
"Le fait qu'un patient soit traité avec un vaccin personnalisé, c'est tout le but d'un essai clinique, ce n'est pas la finalité", souligne-t-elle.
Le développement d'un médicament suit en effet plusieurs étapes successives, impliquant le traitement d'un certain nombre de patients volontaires à chaque phase : "Il n'y a que le résultat final de la phase 3 qui nous permet de dire vraiment si la molécule est efficace ou pas" (lien archivé ici).
Les processus sont longs, "puisqu'il faut la période de traitement, mais aussi la période de surveillance derrière", qui peut s'étaler sur "deux ou trois ans de recul", explique le Dr Edith Borcoman. "C'est seulement si l'essai clinique est positif qu'ensuite il y aura les discussions d'approbation des autorités de santé et de mise sur le marché", ajoute-t-elle.
Les annonces russes concernant le traitement des premiers patients ou l'entrée de certains programmes en phase clinique ne permettent donc pas, à ce stade, d'établir l'efficacité de ces vaccins.
L'AFP Factuel a déjà vérifié des affirmations sur la vaccination thérapeutique contre le cancer.
Retrouvez ici tous les articles consacrés à la désinformation sur les vaccins.
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