Attention à ces publications affirmant que l'ICE effectue un raid dans une école américaine
- Publié le 28 janvier 2026 à 17:11
- Lecture : 8 min
- Par : Mathys VALLÉE, AFP France
Aux États-Unis, les méthodes parfois violentes de la police fédérale de l'immigration (ICE) ou de la Custom Border Protection (CBP) suscitent de vives contestations, notamment depuis les morts de deux Américains à Minneapolis, tués par des agents fédéraux en janvier. Dans ce contexte, une vidéo présentée comme un raid de l'ICE dans une école circule abondamment sur les réseaux sociaux. En réalité, cette vidéo n'a rien a voir avec les actions de la police de l'immigration, les faits se sont déroulés il y a plus de trois ans après une alerte à la fusillade dans une école texane. Selon des expertes interrogées par l'AFP, la population américaine souffre d'un manque d'informations sur les lieux où l'ICE peut effectuer, ou non, des arrestations.
Depuis le début du second mandat de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, les pouvoirs et les effectifs de la police fédérale de l'immigration (ICE) ont considérablement augmenté. Ses effectifs sont passés de 10.000 à 22.000 agents en un an, selon des chiffres du ministère de la Sécurité intérieure (archive ici).
Mais les méthodes de ces policiers masqués, parfois lourdement armés et dont la qualité de la formation est remise en question, font l'objet d'un rejet croissant au sein de la population. Au moins 30 personnes sont mortes entre les mains de l'ICE en 2025 selon des statistiques officielles, l'année la plus meurtrière depuis sa création en 2004 (lien archivé ici et ici).
Dans ce contexte, une vidéo montrant des agents de police pénétrer dans une salle de classe circule largement sur les réseaux sociaux.
À l'image, une personne semblant être un professeur ouvre la porte d'une salle de classe. "Les mains en l'air, que tout le monde mette les mains en l'air !", entend-on en anglais, venant du couloir de l'école. De suite après, quatre agents - dont un armé d'un fusil d'assaut - pénètrent dans une salle de classe. "Oh mon Dieu !", s'exclame une élève.
"La Gestapo de Trump 'ICE' pénètre dans toutes les écoles et universités pour capturer les migrants dans tous les États de l'Union américaine", affirme la description en français d'une publication datée du 19 janvier, qui cumule sur X presque 350.000 vues et plus de 4.000 partages.
D'autres posts publiés sur Facebook (1, 2) font, eux aussi, référence à la police de l'immigration américaine.
La vidéo a aussi été postée récemment dans plusieurs langues : en anglais, en arabe ou encore en espagnol, faisant plus ou moins clairement le lien avec l'ICE. Sur TikTok, un internaute affirme que les faits se déroulent à Minneapolis, ville où Renee Good puis Alex Pretti ont été tués par des agents de l'ICE.
Mais cette vidéo est décontextualisée et n'a rien à voir avec les événements récents liées à l'ICE ou à Minneapolis. Les agents visibles sur ces images ne sont pas affiliés à la police de l'immigration et les faits se sont en réalités passés il y a plusieurs années au Texas.
Un "incident" à Houston
Sous la publication X en français, une note de la communauté suggère que cette vidéo date d'il y a trois ans.
Il est possible de vérifier à l'aide d'une recherche d'image inversée. On retrouve ainsi l'une des premières occurrences de la vidéo, de meilleure qualité, publiée le 13 septembre 2022 (lien archivé). L'internaute affirme que cette vidéo montre un "incident" à la Heights High School à Houston, au Texas.
À l'aide d'une recherche par mots-clés "incident Heights high school Houston" sur Google, et en cadrant les recherches entre le 12 septembre et le 14 septembre 2022, on trouve de nombreux résultats. Parmi eux, un reportage de la chaîne de télévision KHOU 11, affiliée à CBS TV et basée à Houston, dans lequel on retrouve la vidéo que l'on cherche à vérifier (liens archivés ici, ici et ici).
Le journaliste de KHOU 11, Jason Bristol, explique que la vidéo a été filmée à l'intérieur de l'école. Les agents sont "entrés dans la classe pour s'assurer que tout allait bien", ajoute-t-il (lien archivé ici). La police de Houston a mené une opération dans l'établissement après avoir été alertée d'une fusillade en cours. Une alerte qui s'est finalement révélée fausse, explique KHOU 11.
Plusieurs indices visuels permettent de déterminer que la vidéo a bien été filmée à l'intérieur de l'école texane.
L'un des agents à l'image porte l'insigne de la police de Houston.
De plus, le dessin représenté sur le mur, visible au début de la vidéo, correspond à l'emblème de la Heights high school, le "mighty bulldog" (lien archivé ici).
Plusieurs autres médias ont parlé de cette alerte à la fausse fusillade, comme le Houston Public Media, ABC 13 ou Fox 26 Houston (liens archivés ici, ici et ici).
Pas de raid dans les écoles
Dans les faits, la police de l'immigration est autorisée à pénétrer librement dans les espaces ouverts au public des écoles américaines, comme le hall ou le parking. Mais pour entrer dans les salles de classe, les agents doivent être munis d'un mandat judiciaire, c'est-à-dire signé par un juge, selon la documentation en ligne (1, 2, 3) et les experts interrogés par l'AFP (liens archivés 1, 2, 3).
Ces mandats ciblent des personnes nominativement. Sans cette autorisation, les agents ne sont pas autorisés à contrôler les élèves dans l'enceinte de l'école, et les agents de l'établissement ne sont pas tenus, sauf exceptions, de fournir les informations personnelles des élèves aux forces de l'ordre, selon plusieurs spécialistes (1, 2, 3), (liens archivés 1, 2, 3).
L'ICE n'est donc pas autorisée à effectuer des raids dans les écoles, ciblant et contrôlant aléatoirement les élèves. C'est ce que rappelle cette note du ministère américain de la Sécurité intérieure (DHS) datant de septembre 2025 (lien archivé ici). Cependant, le DHS précise que l'administration Trump ne va pas "entraver l'action" des agents de l'ICE.
"Si un criminel étranger en situation irrégulière dangereux venait à se réfugier dans une école, ou si un délinquant sexuel travaillant avec des enfants était employé dans un établissement scolaire, il pourrait être nécessaire de procéder à une arrestation afin de protéger la sécurité publique", ajoute la note.
"Cependant, les espaces autour des écoles sont des espaces publics. Et nous avons vu des cas où des parents et leurs enfants ont été arrêtés par l'ICE sur le chemin de l'école", a précisé à l'AFP le 26 janvier Colleen Putzel-Kavanaugh, analyste politique au centre de réflexion Migration Policy Institute, spécialiste des questions américaines.
En effet, la police de l'immigration n'a pas les mêmes droits en fonction des lieux dans lesquels elle agit. L'ICE a besoin d'un mandat judiciaire pour pénétrer et procéder à une arrestation dans les espaces privés (sauf si un propriétaire autorise les agents à entrer), comme une salle de classe ou une habitation (lien archivé ici).
Mais dans les espaces publics, l'ICE a, en général, besoin d'un mandat administratif pour faire son travail, selon les experts interrogés par l'AFP. Ce document est émis par une agence fédérale, comme l'ICE elle-même, ou le Custom Border Protection (CPB). Ils sont plus faciles à obtenir que ceux signés par un juge.
"Auparavant, l'ICE ciblait souvent les personnes qui représentaient une menace pour notre sécurité nationale : généralement les personnes qui avaient un casier judiciaire pour des crimes violents, ou autre. Aujourd'hui, nous constatons que toute personne en situation irrégulière est une cible pour l'ICE", a estimé Colleen Putzel-Kavanaugh.
"Par tous les moyens possibles"
Avant le second mandat de Donald Trump à la Maison Blanche, un mémorandum signé du DHS interdisait aux agents de l'ICE d'agir dans les "espaces protégés" désignés par le ministère, parmi lesquels les lieux de cultes, les hôpitaux... et les écoles (lien archivé ici).
"La première mesure prise par l'administration Trump, quand elle est revenue au pouvoir l'année dernière, a été d'abolir cette politique", a rapporté le 23 janvier à l'AFP Ignacia Rodriguez Kmec, avocate et conseillère politique au National Immigration Law Center (NILC), une association américaine de défense des immigrés.
"Cela signifie que les agents ont désormais pour consigne de faire preuve de 'bon sens' lorsqu'ils décident d'intervenir ou non dans des zones autrefois protégées, comme les écoles", a-t-elle ajouté. Cela inclut les situations qui pourraient être jugées urgentes (une personne en fuite par exemple), ou qui pourraient compromettre la sécurité publique.
"Nous craignons que cela puisse être utilisé comme excuse. [L'ICE pourrait dire] 'Nous poursuivons quelqu'un', alors que ce n'est pas le cas et ils essayent simplement d'accéder aux lieux par tous les moyens possibles", s'est inquiété l'avocate.
L'analyste du Migration Policy Institute, Colleen Putzel-Kavanaugh, a estimé qu'il existait une "ambiguïté" actuelle dans les actions, autorisées ou non, par l'ICE dans les lieux publics ou privés.
"Si vous marchez dans la rue et qu'un agent vous arrête, vous pouvez lui demander si vous êtes libre de partir. Si la réponse est non, vous pouvez exercer certains droits garantis par la Constitution américaine, à savoir le droit de garder le silence et le droit de parler à un avocat", a conseillé, de son côté, Ignacia Rodriguez Kmec.
Le 22 janvier, l'agence de presse AP a dévoilé une note interne de l'ICE, envoyée par un lanceur d'alerte à destination du congrès américain. Cette dernière donne à croire que les agents de l'ICE peuvent s'arroger un pouvoir étendu pour entrer de force dans les domiciles des personnes sans mandat judiciaire, seulement avec un mandat administratif.
"Ce mémo est un changement radical par rapport à la pratique habituelle. De nombreux avocats ont déclaré que cela pourrait constituer une violation du quatrième amendement de la Constitution [américaine NDLR]. De nombreuses questions subsistent", a résumé Colleen Putzel-Kavanaugh.
Retrouvez d'autres fact-checks de l'AFP sur la politique américaine ici et sur l'Amérique du Nord ici.
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