Une femme est prise en charge par les services d'urgence d'un hôpital en Espagne, le 30 avril 2025. (AFP / JORGE GUERRERO)

L'euthanasie d'une jeune femme en Espagne entraîne un flot de désinformation

Depuis la polémique suscitée par l'euthanasie demandée par une jeune femme paraplégique en Espagne fin mars, les réseaux sociaux sont inondés de publications mêlant affirmations infondées et images décontextualisées. Ces contenus trompeurs ont alimenté la désinformation autour de l'aide à mourir de Noelia Castillo. L'AFP en a vérifié plusieurs.

Noelia Castillo, une Espagnole de 25 ans, a été euthanasiée le 26 mars à sa demande, après près de deux ans de bataille judiciaire avec son père qui s'opposait à sa décision (lien archivé ici).

Elle est décédée en début de soirée dans un hôpital de Sant Pere de Ribes, à une quarantaine de kilomètres de Barcelone, ont indiqué la télévision espagnole et d'autres médias, après le rejet jusqu'à ces dernières heures de recours déposés par son père, fermement opposé à la demande sa fille, devenue tétraplégique après s'être jetée du cinquième étage lors d'une tentative de suicide en 2022 (lien archivé ici).

"Je veux partir en paix maintenant, arrêter de souffrir. Un point c'est tout", avait dit la jeune femme, dans son ultime entretien diffusé la veille de son décès par la chaîne de télévision espagnole Antena 3, décrivant une vie pleine de souffrances, marquée par une enfance sous tutelle de l'administration et par des agressions sexuelles (liens archivés ici et ici).

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Capture d'écran prise le 2 avril 2026 sur le site d'Antena 3, montrant l'interview complète de Noelia Castillo Ramos.

L'euthanasie de Noelia Castillo a suscité de vifs débats sur la fin de vie en Espagne, déclenchant aussi un flot de désinformation sur les réseaux sociaux. L'AFP a vérifié plusieurs de ces contenus.

La première euthanasie pour "dépression" ? C'est infondé

L'Espagne fait partie des rares pays européens à avoir dépénalisé l'euthanasie. Depuis 2021, bien que les conditions pour y avoir recours restent toutefois strictes, les patients atteints d'une maladie incurable peuvent bénéficier d'une aide à mourir afin d'éviter "une souffrance insupportable".

Représenté par l'association ultraconservatrice Abogados Cristianos ("Avocats chrétiens" en espagnol), le père de Noelia a tenté d'empêcher devant les tribunaux que sa fille majeure puisse bénéficier de l'aide à mourir, estimant que les problèmes de santé mentale dont elle souffrait ne lui permettaient pas de prendre cette décision (lien archivé ici). C'est dans ce contexte que certains internautes ont affirmé, à tort, que l'euthanasie allait lui être administrée pour "dépression".

"Noelia Castillo Ramos, 25 ans, deviendra la première personne au monde à bénéficier d'une euthanasie pour cause de dépression ce jeudi 26 mars 2026 à Barcelone, en Espagne", peut-on lire dans une publication Facebook, partagée plus de 800 fois et aimée par près de 8.000 internautes.

Des messages similaires circulent sur Facebook (1, 2, 3) et dans plusieurs langues, notamment en anglais et en espagnol - y compris par l'ancienne députée du parti d'extrême-droite Vox, Macarena Olona : "Dans quelques heures, l'État va tuer Noelia, une jeune femme de 25 ans. Elle sera la première personne à recevoir l'euthanasie pour dépression en Espagne", a-t-elle écrit sur X (lien archivé ici).

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Captures d'écran prises le 2 avril 2026 sur Facebook. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

D'autres internautes partagent dans des messages écrits en français (1, 2), en espagnol ou encore en italien, des vidéos montrant la jeune femme "debout, avançant avec de l'aide, souriante, combattante et en harmonie avec son environnement", laissant entendre que son état s'est amélioré et remettant en cause la gravité de sa condition.

"Ils ont fait croire que Noelia était tétraplégique pour verrouiller la décision. Le père a diffusé une vidéo qui montre qu'elle était en train de récupérer !!", affirme un internaute le 27 mars sur X.

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Captures d'écran prises le 1er avril 2026 sur TikTok (au milieu) et X (à gauche et à droite). Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Pourtant, si le rapport psychiatrique de Noelia Castillo évoque des "symptômes dépressifs chroniques" ainsi qu'un "trouble de l'adaptation avec symptômes d'anxiété et de dépression", la dépression n'est pas le motif ayant justifié l'euthanasie (lien archivé ici).

Les décisions de justice soulignent au contraire un consensus médical : la jeune espagnole souffrait "d'une affection grave, chronique et invalidante", causée par une "lésion de la moelle épinière" à l'origine de "douleurs neuropathiques difficiles à gérer" et d'une dépendance, ce qui pouvait justifier l'euthanasie au regard de la loi espagnole (liens archivés ici et ici).

La magistrate d'un tribunal de Barcelone a d'ailleurs indiqué que les médecins, tout comme les psychologues, considéraient que la pathologie psychiatrique dont elle souffrait ne remettait pas en cause "sa capacité à prendre des décisions". Aucune juridiction n'a finalement interrompu le processus.

Des infox autour du don d'organes

Le 26 mars, quelques heures avant la mort de Noelia Castillo, certains internautes ont affirmé que l'hôpital avait exercé une pression sur elle au motif que "ses organes étaient déjà réservés", ce qui lui aurait empêchée de retarder l'euthanasie.

"L'avocate de Noelia Ramos déclare clairement qu'elle n'a pas pu annuler sa mise à mort médicalement assistée parce que ses organes étaient déjà vendus de toute façon. [...]", a ainsi affirmé Idriss Aberkane sur X le 27 mars, figure connue d'internet et relais de nombreuses infox et théories du complot.

Des messages similaires, accompagnés d'une vidéo de Polonia Castellanos - présidente de l'association Abogados Cristianos - extraite d'un entretien diffusé le 26 mars sur la chaîne YouTube "Castillón Confidencial", circulent également sur Facebook, Instagram et X, et dans plusieurs langues (anglais, espagnol).

"Je me réfère ici aux paroles de sa mère [de Noelia, NDLR]. Lorsque nous avons gagné les premières mesures conservatoires, on lui a dit : 'Tu ne peux pas faire ça, car nous avions déjà tous tes organes réservés'. [...] C'est ce qui a conduit sa mère à obliger sa fille à signer un document indiquant qu'elle ne souhaitait pas faire don de ses organes", a-t-elle affirmé en espagnol (liens archivés ici et ici).

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Capture d'écran prise le 3 avril 2026 sur X. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Toutefois, comme relevé par nos confrères de Libération, l'affirmation de l'avocate repose sur des propos vraisemblablement tenus par l'hôpital à la mère (en 2024 et non à l'approche de l'euthanasie, intervenue en 2026) mais mal compris et/ou déformés ensuite. En réalité, il aurait été indiqué à la mère de la jeune femme que "plusieurs personnes pourraient être sauvées grâce aux organes" de Noelia.

De plus, contrairement à ce que laisse penser le tweet d'Idriss Aberkane, Polonia Castellanos (visible dans la capture d'écran ci-dessus) est l'avocate du père de Noelia Castillo, et non celle de la jeune femme elle-même.

Quoi qu'il en soit, ses affirmations concernant le don d’organes ne sont pas plausibles.

Une recherche par mots-clés dans la liste des établissements habilités au prélèvement ou à la transplantation d'organes de l'Organisation nationale de transplantations (ONT) montre que l'Hôpital Résidence Sant Camil, où Noelia Castillo a été euthanasiée, n'est pas autorisé à pratiquer ce type d'intervention (liens archivés iciici et ici).

En Espagne, "ceux qui évaluent et autorisent l'euthanasie ne sont pas les mêmes que ceux qui coordonnent le don et la transplantation. Il n'existe pas non plus d'attribution préalable d'organes ni de conditionnement de la procédure en fonction du don", a assuré le 30 mars à l'AFP le médecin José Gómez Rial, chef du service d'immunologie du Complexe hospitalier universitaire de Saint-Jacques-de-Compostelle (lien archivé ici).

Selon lui, "le droit de changer d'avis est pleinement garanti, et il n'y a pas de limite stricte tant que la personne conserve sa capacité de décision".

C'est également ce qu'indique le protocole national de don d'organes de 2022, qui précise que le patient peut "révoquer son consentement au don à tout moment du processus, sans avoir à le justifier et sans préjudice du fait que le patient reçoive la prestation d'aide à mourir". Les deux décisions "doivent être indépendantes et prises de manière consciente, volontaire et libre" (lien archivé ici).

Une intervention à domicile décontextualisée

Des images de vidéosurveillance, montrant une intervention tendue dans un domicile, ont également été détournées, alimentant la désinformation en ligne autour de cette affaire.

Selon certaines internautes, elles montreraient "le moment où l'État espagnol kidnappe Noelia pour l'emmener dans un centre supervisé avec des clandestins Nord-Africains, où elle subit de multiples vi*ls qui la conduisent à tenter de se suicider, à devenir paraplégique et à demander l'euthanasie". Ces affirmations circulent en anglais, en espagnol, en polonais et en turc.

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Capture d'écran prise le 1er avril 2026 sur X. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Cependant, plusieurs indices montrent que ces images sont sans lien avec Noelia Castillo.

Une recherche d'images inversées a permis à l'AFP de retrouver l'une des premières occurrences de la séquence : il s'agit d'un extrait d'une vidéo YouTube publiée le 23 mars 2026 par la chaîne "Castillón Confidencial", évoquant des séparations familiales (liens archivés ici et ici).

"Voici comment l'administration arrache des enfants des bras de leurs parents pour les confier ensuite à l'adoption", déplore en espagnol, à partir de la minute 14:11, Albert Castillón, qui se présente comme journaliste d'investigation, avant d'interviewer l'avocat Joan Crua à ce sujet (lien archivé ici). À aucun moment le nom de Noelia Castillo n'y apparaît.

De plus, la séquence montre un nourrisson emporté dans les bras d'un adulte, ce qui contredit les récits diffusés en ligne. 

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Capture d'écran prise le 1er avril 2026 sur YouTube. Encadré vert ajouté par l'AFP.

Une recherche par mots-clés avec le pseudonyme placé sous le filigrane TikTok ("@taniamartinezblan") a permis à l'AFP de retrouver l'auteure de la séquence : les images de vidéosurveillance ont été publiées, à plusieurs reprises (1, 2, 3, 4) depuis le 5 mars par ce compte (liens archivés ici, ici, ici et ici).

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Capture d'écran prise le 1er avril 2026 sur YouTube. Encadrés verts ajoutés par l'AFP.

"On vient de m'envoyer huit vidéos de comment ils entrent dans une maison, comment ils emmènent les enfants de force, comment les parents crient, comment ils hurlent, comment ils appellent à l'aide [...] et on m'a dit : 'S'il te plaît, Tania Antonia, publie-les, publie-les s'il te plaît, que tout le monde sache ce qui est en train de se passer'", affirme l'internaute, en espagnol, dans cette vidéo TikTok publiée le 5 mars, sans mentionner l'affaire de la jeune espagnole qui allait être, quelques jours plus tard, euthanasiée (lien archivé ici).

Contactée le 23 mars, la Direction générale de la prévention et de la protection de l'enfance et de l'adolescence de Catalogne (DGPPIA) a confirmé à l'AFP que la jeune femme a vécu "dans deux centres résidentiels du 3 juillet 2015 au 11 février 2019, date à laquelle elle a eu 18 ans".

La direction, responsable de son séjour dans ces centres jusqu'en 2019, a d'ailleurs ajouté qu'"il n'existe aucun incident d'agression sexuelle enregistré durant sa période de placement dans des centres" pour mineurs, contrairement à ce qu'ont affirmé certains internautes (1, 2).

Dans l'interview diffusée par Antena 3, Noelia Castillo a évoqué trois tentatives d'agression sexuelle, sans mentionner l'origine ni la nationalité de leurs auteurs : l'une de la part d'un ancien compagnon, une autre commise par "deux garçons" dans une discothèque, et la dernière "trois ou quatre jours avant" la tentative de suicide qui l'a rendue paraplégique en 2022, alors qu'elle était majeure - et qu'elle ne pouvait donc plus être dans un centre pour mineurs.

Une photo de Noelia ? Non, une image modifiée par IA

Certaines publications - partagées en allemand, en anglais, en arabe et en espagnol - ont également relayé une image présentée comme une photo de Noelia Castillo à l'hôpital, la montrant "apaisée" sur son lit.

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Capture d'écran prise le 1er avril 2026 sur X. Croix rouge et symbole IA ajoutés par l'AFP.

Cette image présente pourtant plusieurs incohérences visuelles et a très probablement été modifiées à l'aide de l'intelligence artificielle.

Une recherche d'image inversée a permis à l'AFP de retrouver une photographie similaire d'un lit d'hôpital que l'on retrouve sur la page "Hospital Bed" sur Wikipedia (lien archivé ici).

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Capture d'écran prise le 1er avril 2026 sur Wikipedia. Encadrés verts ajoutés par l'AFP.

Une analyse réalisée par l'AFP à l'aide du détecteur d'images synthétiques Hive Moderation estime que cette image a vraisemblablement été générée par IA, avec un score de probabilité de 99,6 %. 

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Capture d'écran, prise le 1er avril 2026, de l'analyse de l'image effectuée sur Hive Moderation. Symbole IA ajouté par l'AFP.

D'une affaire privée à un débat politisé

Le 1er avril, les Etats-Unis ont exhorté l'Espagne à enquêter sur cette euthanasie, marquant une nouvelle critique de l'administration du président Donald Trump à l'encontre de ce pays européen dirigé par la gauche (lien archivé ici).

"Il est impératif que les autorités enquêtent sur cette affaire tragique", a déclaré sur X Riley Barnes, secrétaire d'Etat adjoint américain aux Droits de l'homme, ajoutant que "chaque vie est sacrée" (liens archivés ici et ici).

"Nous ne laisserons pas la désinformation alimenter l'ingérence", a réagi dès le lendemain, la ministre espagnole de la Santé, Mónica García, sur le même réseau social (liens archivés ici, ici et ici).

Pour Marcelino Madrigal, expert en réseaux sociaux et cybersécurité, le débat sur les plateformes numériques autour de l'euthanasie de Noelia Castillo a été contaminé par de la désinformation partagée "volontairement" : elle provient "du même écosystème" qui avait mené "les premières campagnes contre la loi sur l'euthanasie" en Espagne, pointe-t-il.

En effet, ce phénomène n'est pas inédit : des membres ou proches du parti d'extrême droite Vox ont déjà relayé par le passé des contenus trompeurs ou erronés, comme l'a vérifié l'AFP.

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