Attention à cette vidéo manipulée qui prête un discours incohérent à un ministre camerounais
- Publié le 24 avril 2026 à 17:48
- Lecture : 6 min
- Par : Monique NGO MAYAG, AFP Sénégal
Une réforme de la Constitution camerounaise adoptée le 4 avril réintroduit le poste de vice-président, qui sera nommé par le chef de l’État. L’opposition dénonce une réforme controversée, redoutant une "dérive monarchique". Dans ce contexte, une vidéo virale sur les réseaux sociaux ouest-africains prétend montrer Jean de Dieu Momo, ministre délégué auprès du ministre de la Justice, justifier cette mesure dans un langage caricatural et difficilement compréhensible. Mais en réalité, l’audio de cette séquence a été manipulé : l’intervention originale de M. Momo est issue d’une émission diffusée en novembre 2025, soit bien avant la réintroduction du poste de vice-président. Il y évoque les résultats du parti au pouvoir à la présidentielle d’octobre 2025.
Le président camerounais Paul Biya, 93 ans, à la tête du pays depuis 1982, est considéré comme le doyen des chefs d’Etat dans le monde. Son état de santé et les modalités de sa succession en cas de vacance du pouvoir alimentent régulièrement le débat public.
Le Parlement camerounais, largement dominé par la majorité présidentielle, a adopté le 4 avril 2026 une large réforme constitutionnelle, rétablissant entre autres le poste de vice-président . La personne qui occupera ce poste aurait notamment pour rôle d’assurer la direction du pays en cas de vacance du pouvoir (dépêche AFP archivée ici).
Promulgué le 14 avril, le texte — dont l’AFP a pu consulter une copie — prévoit que ce vice-président soit nommé par le chef de l’État. Une disposition vivement critiquée par l’opposition, qui y voit une tentative d'installer en amont de toute transition celui qui serait considéré comme le dauphin de Paul Biya (lien archivé ici).
C’est dans ce contexte de tensions politiques qu’une vidéo est largement relayée sur les réseaux sociaux d’Afrique francophone, comme ici, mais surtout aussi au sein de conversations sur WhatsApp.
Cette séquence montre Jean de Dieu Momo, ministre délégué auprès du ministre camerounais de la Justice, s’exprimer longuement sur un plateau de télévision pour défendre la récente révision constitutionnelle. Ancien opposant, il est aujourd’hui membre du gouvernement et figure parmi les soutiens du pouvoir (lien archivé ici).
On y entend le ministre tenir un discours incohérent, exposant les enjeux d’une éventuelle passation du pouvoir avec des concepts incompréhensibles, face à un présentateur visiblement déstabilisé.
Il emploie ainsi pêle-mêle des expressions complexes comme "prescience de la théodicée du pouvoir", "stabilologie structurelle", "substratum épistémologique" ou encore "osesquelette métaphysique" pour tenter de justifier la retour du poste de vice-président.
"Cette sortie illustre une vieille tentation intellectuelle : lorsque l’argument politique peine à convaincre, on l’élève à une hauteur conceptuelle telle que personne n’ose plus demander simplement", raille ainsi un internaute partageant la vidéo sur Facebook (lien archivé ici).
Ce langage est en effet tourné en dérision par de nombreux utilisateurs des réseaux sociaux. "Ceux qui ont fait de longues études, venez m’aider, s’il vous plaît. Tchié… J’espère qu’il se comprend lui-même", écrit un internaute ivoirien en partageant la vidéo sur Facebook. "Tout ça pour dire que Paul Biya n’est pas dans l’erreur", commente un autre, accompagné de smileys hilares.
Mais attention, en réalité Jean de Dieu Momo n’a jamais tenu ces propos. L’audio de cette vidéo a été manipulé.
Émission antérieure à la création du poste de vice-président
Cette vidéo virale comporte plusieurs éléments permettant d’identifier l’émission dont elle est issue. On distingue notamment le logo de l’émission politique "L’Arène", ainsi que celui de la chaîne de télévision privée camerounaise Canal 2 International, affiché en haut de l’écran et accompagné de la mention "Direct Yaoundé".
Par ailleurs, le bandeau à l’écran indique le nom de l’intervenant ainsi que le thème abordé : "Jean de Dieu Momo : le G20, le RDPC, Paul Biya".
À partir de ces éléments, nous effectuons une recherche par mots-clés sur Google, notamment avec les termes "L’Arène+ Jean de Dieu Momo + G20+ Canal 2".
Cette démarche permet de retrouver l’émission intégrale dans laquelle le ministre camerounais s’est exprimé : elle date du 16 novembre 2025, et n’a donc rien de récent (lien archivé ici).
On retrouve l’extrait qui nous intéresse à partir de 36min 29 : dans ce passage, Jean de Dieu Momo ne tient pas les propos qui lui sont attribués dans la version virale mi-avril.
Il y évoque les résultats à l'élection présidentielle d'octobre du RDPC, le parti au pouvoir, et revient sur l’échec du "G20", un regroupement de figures politiques, dont certaines issues de l’opposition.
Il estime notamment que le score de 53% du RDPC, en recul par rapport aux 71% enregistrés lors du scrutin de 2018, traduit une progression de l’opposition et constitue un signal adressé par une partie de l’électorat (lien archivé ici).
A aucun moment Jean de Dieu Momo n’évoque la question du poste de vice-président. Et pour cause : l’émission a été diffusée le 16 novembre 2025, soit bien avant que le projet de loi sur la création d’un poste de vice-président n’alimente le débat public au Cameroun.
"Un montage trompeur"
Contacté le 22 avril 2026, le présentateur de "L'Arène", Rodrigue Tongué, a confirmé à l'AFP que la vidéo relayée sur les réseaux sociaux est une version manipulée de son émission du 16 novembre 2025.
"Cette séquence a été sortie de son contexte et modifiée", affirme-t-il, rappelant que l’intervention du ministre en novembre portait sur l’analyse de la présidentielle d’octobre 2025, sans lien avec le débat sur la vice-présidence, apparu plusieurs mois plus tard.
Il estime que l’audio de la séquence a été l’objet d’un "montage trompeur" afin de "tourner le ministre en dérision (…) en utilisant des grandes formules inintelligibles". Et évoque la piste soit d’une imitation classique de la voix du ministre, soit d’un audio généré par intelligence artificielle.
On constate en effet un décalage entre les propos tenus par Jean de Dieu Momo et le mouvement de ses lèvres, ce qui est généralement un signe de manipulation.
Nous avons extrait l’audio de la vidéo circulant sur les réseaux sociaux afin de l’analyser à l’aide du détecteur de voix synthétique, intégré à InVID-WeVerify, outil de vérification co-développé par l'AFP.
Ce logiciel estime qu’il y a 98% de chances que la voix attribuée au ministre camerounais ait été générée par intelligence artificielle.
Les hommes politiques et les chefs d’Etat sont régulièrement ciblés par des deepfakes leur faisant tenir des propos qu’ils n’ont pas dit. L’AFP a vérifié plusieurs contenus de ce type, comme ici, ici ou encore là.
Une réforme controversée
Contacté par l’AFP, le ministre Jean de Dieu Momo n’a pas souhaité répondre à nos questions sur cette vidéo. Il a toutefois relayé la séquence virale sur son compte Facebook personnel, accompagnée d’un message ironique (lien archivé ici).
Il affiche régulièrement sur cette même plateforme une position favorable à la réforme constitutionnelle et au retour du poste de vice-président. Dans une longue publication datée du 10 avril, il estime par exemple que "la réforme constitutionnelle camerounaise est juridiquement fondée et doctrinalement justifiable" et que "les critiques […] reposent, pour une large part, sur une conception dépassée et formaliste du droit constitutionnel" (lien archivé ici).
Ce texte répond aux vives critiques exprimées par l’opposition, qui voit dans le retour du poste de vice-président - et surtout dans le fait qu’il soit nommé par le président - une atteinte aux principes démocratiques.
Le caractère non obligatoire de cette nomination, laissée à la discrétion du chef de l'Etat, alimente également le débat. Certains responsables politiques, dont le Social Democratic Front (SDF), plaident plutôt pour une élection sur un ticket commun avec le chef de l’État.
Alors qu'aucune nomination n'a pour le moment été effectuée, plusieurs noms circulent pour occuper ce poste, dont celui de Franck Emmanuel Biya, le fils du président. De hauts responsables de l’exécutif sont aussi fréquemment évoqués.
AFP Factuel a déjà vérifé une fausse information liée à ce contexte, à lire ici.
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