Une femme passe devant l'affiche d'un centre de vaccination anti-Covid, le 29 juin 2021, à Paris. ( AFP / MARTIN BUREAU)

Vaccination anti-Covid et "anticorps facilitants" : attention aux propos infondés de Didier Raoult

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Le professeur Didier Raoult a affirmé plusieurs fois récemment que la vaccination anti-Covid pourrait augmenter le risque d'infection au Covid par le biais "d'anticorps facilitants". Ce mécanisme immunologique, rare et complexe, a été observé notamment pour la dengue : au lieu de combattre l'infection, les anticorps font parfois l'inverse et facilitent, voire aggravent, la maladie en cas d'infection future. Mais ce cas de figure, scruté au moment de la conception des vaccins contre le Covid, n'a pas été observé à ce jour, selon les scientifiques interrogés par l'AFP. Ils soulignent que les données recueillies, à la fois lors des essais cliniques et en vie réelle sur plusieurs milliards de doses déjà injectées montrent, au contraire, un effet protecteur du vaccin contre les formes sévères de la maladie, y compris sur les variants.

A l'occasion d'interviews dans les médias, le professeur Didier Raoult a défendu à plusieurs reprises ces dernières semaines une théorie qui expliquerait, selon lui, la hausse du nombre de contaminations au Covid-19 en France observée en janvier.

Sur la chaîne CNews le 6 janvier, il a assuré observer un "pic de cas nouveaux juste après l'injection", dans les "deux à trois semaines suivant la vaccination" anti-Covid, sous-entendant fortement que les vaccins pourraient avoir un effet contre-productif sur l'épidémie.

"On pense connaître l’explication scientifique. Il y a une zone qui suscite des anticorps qui, au lieu de neutraliser, facilitent l’infection. C’est quelque chose qui était très très bien connu pour la dengue", a-t-il affirmé.

Le 25 janvier, il a consacré à cette thèse une vidéo titrée "vaccination et anticorps facilitants", visionnée plus d'un million de fois sur YouTube.

Capture d'écran prise le 15/02/2022
Capture d'écran prise le 15/02/2022

 

 

Capture d'écran prise le 15/02/2022
Capture d'écran prise le 15/02/2022

 

 

Sur le plateau de l'émission "Touche pas à mon poste", le 24 janvier, il a une nouvelle fois avancé cet argument, en ajoutant que la possibilité que les vaccins puissent aggraver l'épidémie à cause d'"anticorps facilitants" n'avait pas été prise en compte lors de l'élaboration des vaccins anti-Covid.

"Le concept d'anticorps facilitants, qui existe pourtant dans d'autres maladies, en particulier qui est très très connu pour la dengue, était quelque chose qu'on n'a pas envisagé à cette époque-là, que les anticorps pouvaient au contraire aggraver la maladie, et non pas la guérir, la contrôler."

L'extrait de son intervention a été partagé plus de 12.600 fois sur Facebook, y compris par l'animateur Cyril Hanouna, et cette théorie a trouvé un large écho sur les réseaux sociaux, avec près de 550.000 mentions de ce phénomène sur Twitter le mois dernier, selon l'outil de mesure d'audience des réseaux sociaux Visibrain.

Capture d'écran prise sur l'outil Visibrain le 15/02/2022

Qu'est-ce que le phénomène de "facilitation de l'infection par des anticorps" ?

Le phénomène de facilitation de l'infection par certains anticorps, évoqué par Didier Raoult, est désigné soit par l'acronyme anglais ADE pour antibody-dependent enhancement – aggravation dépendante des anticorps, ou bien par VAED pour vaccine-associated enhanced disease - lorsque les anticorps ont été suscités par un vaccin.

Concrètement, dans certains cas, les anticorps générés par une réponse immunitaire, que ce soit par le biais d'une infection naturelle ou bien par une vaccination, ne sont pas capables de prévenir une infection ultérieure : ils ne sont pas "neutralisants" mais deviennent "facilitants", explique le Children's Hospital of Philadelphia sur une page dédiée à ce phénomène.

Ces anticorps agissent comme un cheval de Troie en permettant au virus de pénétrer plus facilement dans les cellules, pour faciliter une future infection, possiblement plus grave que la première.

Ce phénomène rare a notamment été observé pour la dengue, une infection virale transmise à l’être humain par la piqûre de moustiques infectés.

Particularité de ce virus : à ce jour, quatre souches différentes (appelées "sérotypes") ont été isolées, ce qui signifie qu'il est possible pour un même individu d'être infecté quatre fois par la dengue, détaille l'OMS sur son site internet.

Des patients se reposent sous des moustiquaires dans un service dédié aux infections de la dengue d'un hôpital public à Allahabad, en Inde le 22 octobre 2021. ( AFP / SANJAY KANOJIA)

Or, "dans le cas du virus de la dengue, on a constaté que la production d'anticorps facilitait l'infection sur des souches différentes de la souche d'origine, donc c'est cette vieille idée qui remonte", a expliqué à l'AFP le 18 janvier Claude-Agnès Reynaud, directrice de recherche au CNRS et immunologue.

"Ce phénomène est très bien décrit (...) on a soit des anticorps qu'on appelle non-neutralisants ou des anticorps à des concentrations 'sous-neutralisantes', et ils arrivent quand même à se fixer sur le virus de la dengue. Ils n'empêchent pas l'infection mais, au contraire, facilitent l'entrée du virus, avec les anticorps, dans les macrophages [des cellules appartenant aux globules blancs, NDLR], et là ils peuvent se multiplier", détaille Olivier Schwartz, directeur de l'Unité Virus et Immunité de l'Institut Pasteur, interrogé le 11 février par l'AFP.

"Cela s'expliquait scientifiquement par le fait qu'il y avait une trop grande différence entre la souche originelle du virus et les autres espèces de dengue", poursuit Claude-Agnès Reynaud.

Conséquence : une personne infectée par la souche initiale de dengue puis une nouvelle fois par une souche différente de celle d'origine pouvait, dans certains cas, développer une forme très sévère de la maladie, se traduisant par une fièvre hémorragique parfois mortelle.

Or, ce phénomène semble pouvoir se produire dans deux cas de figure: lors d'infections naturelles mais également, dans certains cas précis, après la vaccination contre la dengue lorsque la personne est infectée par la suite.

Pour cette raison, une campagne de vaccination de Sanofi-Pasteur contre la dengue a été suspendue aux Philippines en décembre 2017, alors que son vaccin Dengvaxia était suspecté d'accroître le risque de développer une forme grave de la dengue sur des personnes vaccinées qui n’avaient jamais été exposées à la maladie.

Désormais, l'OMS recommande aux pays qui veulent inclure la vaccination dans leur programme de lutte contre la dengue de faire tester les candidats à la vaccination, afin que "seules les personnes présentant des preuves d’une infection antérieure par le virus de la dengue" soient vaccinées.

Des cas d'infections facilitées par des anticorps ont également été observés avec d'anciens vaccins contre la rougeole et la bronchiolite du nourrisson, mais les mécanismes précis autour de ce phénomène ne sont à ce jour pas totalement élucidés.

Un risque pris en compte lors de la conception des vaccins

Mais alors, cette éventualité n'a-t-elle vraiment jamais été prise en considération au moment de l'élaboration des vaccins anti-Covid, comme le martèle Didier Raoult ? "Bien sûr que ceux qui ont conçu les vaccins anti-Covid ont envisagé ce risque et se sont posés la question", réfute Olivier Schwartz.

"C'est quelque chose qui est étudié dans les essais cliniques, qui est scruté, comme dans tout traitement on regarde les effets potentiels secondaires. C'est une question majeure", poursuit-il.

"Cela a été évidemment une des premières choses prises en compte lors de la réalisation des vaccins : quel serait le ratio d’anticorps neutralisants par rapport aux anticorps non-neutralisants et donc potentiellement 'facilitateurs', et évidemment qu'aucun vaccin penchant vers quelque chose favorisant le virus n’aurait été validé", abonde l'immunologue Frédéric Altare, directeur de recherche à l'Inserm, contacté par l'AFP le 11 février .

Dès juin 2020, l'Inserm pointait ce phénomène dans son article "Covid-19 : La recherche vaccinale à l’Inserm", expliquant que les équipes qui travaillaient à la conception de vaccins anti-Covid tentaient à l'époque d'identifier "des séquences antigéniques du virus qui induisent la réponse immunitaire spécifique contre le Sars-cov-2 et minimisent la possible production des anticorps facilitateurs".

De la même manière, la Haute autorité de santé (HAS) évoquait longuement ce risque théorique dans un rapport publié en novembre 2020, avant la mise sur le marché français des vaccins anti-Covid.

Capture d'écran d'un rapport de la HAS publié en novembre 2020

En décembre 2020, le Dr Scott Halstead, l’un des découvreurs du phénomène d'ADE, avait, lui-aussi alerté sur ce risque théorique dans un article en anglais intitulé "Vaccins contre le Covid-19 : faut-il craindre l'ADE"?

Interrogé par Checknews deux ans plus tard, en janvier 2022, il affirme aujourd'hui qu'"il n’existe aucune preuve d’un renforcement des infections aux Sars-cov-2 dépendant des anticorps, que ce soit chez l’homme ou dans des modèles animaux, avec un quelconque vaccin anti-Covid".

Pas de preuves scientifiques d'un tel risque à ce stade

Les experts interrogés par l'AFP soulignent unanimement, qu'à ce stade, les données existantes n'ont pas mis au jour de risque qu'un tel phénomène existe, ni pour le Covid, ni pour la vaccination anti-Covid, alors qu'à la date du 16 février 2022, plus de 10 milliards de doses de vaccins ont été administrées dans le monde.

Une personne entre dans un centre de vaccination contre le Covid-19 dans l'est de Londres, le 13 décembre 2021. ( AFP / Tolga Akmen)

"Il n'y a aucune preuve, que ce soit épidémiologique, clinique, ou en éprouvette, en culture cellulaire, qu'il existe des anticorps contre le coronavirus qui facilitent l'infection. D'autre part, les données épidémiologiques montrent que les personnes vaccinées ne font pas des formes plus graves, et que le fait d'avoir eu un premier Covid n'induit pas une réponse plus grave ou plus sévère comme ça peut être vu pour la dengue. Donc il n'y a pas d'arguments pour l'instant. Le vaccin n'est pas un facteur aggravant de la maladie, mais au contraire un facteur protecteur", pointe Olivier Schwartz.

C'est aussi la conclusion que tire la Drees dans une note publiée le 14 janvier, en soulignant que"la protection vaccinale demeure élevée contre les formes graves d’infection au variant Omicron, même si elle est inférieure à celle contre le variant Delta".

"Aujourd'hui, on sait que ça [le phénomène ADE, NDLR] n'existe pas pour le Covid, les anticorps ne sont pas facilitateurs et donc la vaccination ne peut pas augmenter le risque d'infection", indique également Claude-Agnès Reynaud, assurant qu'il "est impossible que la vaccination anti-Covid soit à l'origine de la cinquième vague", comme l'a sous-entendu Didier Raoult à de nombreuses reprises.

Lire aussi : "La vaccination anti-Covid augmente le risque d'infection" : attention à cette affirmation trompeuse

Au vu du nombre de personnes déjà vaccinées dans le monde, l'immunologue Frédéric Altare assure que si un tel phénomène existait, il aurait déjà été observé :" Si une facilitation induite par les vaccins était constatée avec Omicron, on l’aurait déjà vue".

A ce jour, l'explosion des contaminations fin 2021-début 2022 est d'abord imputée au variant Omicron, bien plus contagieux que les précédents.

Depuis le début de la pandémie, il y a plus de deux ans, le Covid-19 a fait plus de 5 millions de morts dans le monde, selon un bilan établi par l'AFP le 16 février.

Graphique montrant le nombre de morts du Covid-19 dans le monde à la date du 16 février 2022
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