Cette vidéo de Jack Lang agressé à Paris est ancienne et n'a aucun rapport avec les Epstein Files
- Publié le 11 février 2026 à 18:39
- Lecture : 5 min
- Par : Pierre MOUTOT, AFP France
Cité à de nombreuses reprises dans les Epstein files, du nom du financier américain Jeffrey Esptein, l'ex-ministre de la culture Jack Lang a présenté sa démission de la présidence de l'Institut du monde arabe (IMA) à Paris, à la suite de l'ouverture d'une enquête visant ses liens financiers avec le criminel sexuel mort en 2019. Dans la foulée, une vidéo montrant des manifestants s'en prendre à l'homme de 86 ans a fait le tour des réseaux sociaux, accompagnée de légendes suggérant que l'agression aurait été motivée par l'apparition du nom de l'ancien ministre dans les Epstein Files. Mais cette vidéo est vieille d'un an.
"Jack Lang jeté au sol par des militants Anti-Pedo", peut-on lire en légende d'une vidéo partagée des milliers de fois sur X, Facebook et TikTok. Sur ce clip de mauvaise qualité d'une durée d'une minute et dix secondes, on aperçoit le directeur de l'Institut du monde arabe Jack Lang, revêtu de l'écharpe violette qu'il porte régulièrement en public, traverser un petit attroupement pour se rendre à l'Opéra Garnier, à Paris. On entend des huées, puis une silhouette se précipite et le pousse dans le dos, le faisant chuter au sol alors que les injures fusent, une manifestante traitant l'octogénaire de "pédophile".
De nombreuses publications sur les réseaux sont accompagnées de la citation "Ils ne pourront plus marcher dans la rue", une traduction d'une phrase prêtée au mystérieux Q, figure centrale de la mouvance complotiste Qanon, selon laquelle une secte dirigée par les élites mondiales se livrerait à des abus pédophiles rituels à grande échelle (lien archivé ici).
Mais en réalité, cette vidéo ne fait pas suite à la publication de nouveaux dossiers des Epstein files, ces documents mis en ligne par le ministère de la Justice américain : elle a été tournée un an plus tôt, et a pour toile de fond des accusations récurrentes, mais soutenues par aucune preuve, ciblant l'ancien ministre de la Culture depuis sa signature, en 1977, d'une pétition défendant les relations sexuelles entre adultes et enfants.
Une vidéo tournée presque exactement un an auparavant
Une recherche d'image inversée permet de retrouver la trace de la vidéo, mise en ligne le lendemain de faits qui se sont produits dans la soirée du 8 février 2025 (lien archivé ici). Ce soir-là, Jack Lang se rend à l'opéra Garnier et croise, par hasard, le chemin d'un rassemblement de personnes appartenant à un "Collectif international pour l'abolition de la pédocriminalité".
"Elles m'ont entouré, certaines criaient 'pédophile', 'violeur d'enfants'. Puis un homme m'a poussé à terre", avait raconté à l'AFP l'ancien ministre, qui avait été transféré à l'hôpital dans la soirée pour traiter des blessures superficielles.
Aucun lien, donc, entre les faits qui se sont déroulés le 8 février 2025 et la parution de dossiers liés aux Epstein Files mentionnant Jack Lang.
A la suite de l'agression, l'ancien ministre avait porté plainte. Rapidement interpellé, son agresseur avait été déféré devant le parquet le 14 février et présenté en comparution immédiate pour "violences en réunion n'ayant pas entraîné d'incapacité de travail" (lien archivé ici). Le 19 juillet 2025, il a été condamné à huit mois de prison avec sursis (lien archivé ici). Celui-ci a nié avoir pris Jack Lang pour cible en raison d'accusations de pédophilie à son encontre.
Pendant l'audition, l'avocat de Jack Lang, Laurent Merlet, a toutefois rappelé, eu égard au contexte, que son client n'a "jamais été impliqué dans aucune affaire de pédophilie, ni accusé par quiconque dans le cadre de procédures judiciaires", et que "depuis dix ans, Jack Lang poursuit en diffamation les auteurs de ces rumeurs", rapporte le Figaro dans un article publié le 19 juillet 2025 (lien archivé ici).
Une mise en examen portant sur des faits financiers, mais pas de crime pédophile
Éclaboussé par le scandale des Epstein Files et mis sous pression par une mise en examen du Parquet national financier pour "blanchiment de fraude fiscale aggravée", Jack Lang a présenté sa démission de la présidence de l'IMA le 7 février, après avoir dans un premier temps formellement exclu de quitter ses fonctions (lien archivés ici et ici). Il y occupait le poste de président depuis 2013.
Appelé à se retirer par l'ensemble de la classe politique, l'ex-ministre a plaidé à plusieurs reprises sa bonne foi et la "naïveté" dans le dossier des Epstein Files, assurant qu'il ignorait tout du passé criminel du financier américain quand il l'a rencontré il y a "une quinzaine d'années" par l'entremise du réalisateur Woody Allen (lien archivé ici). Parmi les échanges entre les deux hommes consultables sur le site du ministère de la Justice américain, plusieurs messages de 2015 révèlent des négociations autour de la vente d'un riad à Marrakech et des services que le financier aurait rendu à l'homme politique (lien archivé ici).
Aucun élément dans les dossiers publiés ne pointe toutefois vers des crimes sexuels commis par Jack Lang, qui fait face depuis les années 1970 à des accusations de pédophilie alimentées et entretenues en grande partie par l'extrême-droite française. Celles-ci trouvent leur origine dans une pétition signée en 1977 par l'ex-ministre, alors simple adhérent au Parti socialiste engagé au côté de François Mitterrand : il s'agissait d'une pétition défendant les relations sexuelles entre adultes et enfants, publiée dans Le Monde mais aussi dans Libération (lien archivé ici).
Rédigée par l'écrivain Gabriel Matzneff, accusé de pédocriminalité, elle était notamment signée par la romancière et philosophe Simone de Beauvoir, le poète Louis Aragon, le sémiologue et critique littéraire Roland Barthes.
Dans les décennies suivantes, l'ancien ministre s'est distancié à plusieurs reprises de ses propos, estimant avoir "changé d'avis" et qu'avoir signé cette pétition "était une connerie", comme l'avait regretté en 2021 sur Europe 1 l'ancien ministre. Aucun témoignage, enquête ni élément judiciaire n'a jamais mis en cause Jack Lang dans une affaire de pédophilie. Contacté par l'AFP après l'agression de son client en 2025, son avocat Me Merlet avait estimé que "[...] cette agression est la conséquence des rumeurs colportées sur lui depuis bientôt dix ans, en dépit de condamnations judiciaires pour diffamation qui montrent qu'il n'y a aucun fondement à ces mensonges".
Jack Lang a été placé le 9 février sous protection policière en raison de menaces proférées contre lui, a appris l'AFP le même jour de source policière (lien archivé ici).
L'AFP a consacré plusieurs articles aux retombées de la publication des Epstein Files, à retrouver ici, ici ou là.
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