Elon Musk parle, sous les yeux du président américain Donald Trump, dans le bureau ovale de la Maison-Blanche à Washington DC, le 11 février 2025. (AFP / Jim WATSON)

Attention aux propos infondés de Donald Trump et Elon Musk sur des millions de "fraudes"

Lors d'une conférence le 19 février 2025, Donald Trump a réitéré des allégations infondées diffusées par Elon Musk sur des "fraudes massives" de la Sécurité sociale américaine. Selon eux, l'organisme verserait indûment des prestations à des millions de personnes âgées de plus de 120 ans. Mais ces propos sont infondés : ces chiffres correspondent en réalité au nombre cumulé de numéros de sécurité sociale émis, et non aux prestations effectivement versées, estiment des experts. Les bénéficiaires de pensions âgés de plus de 100 ans sont en réalité très peu nombreux comme le montrent les chiffres officiels. S'il existe bien des erreurs dans les données, elles sont de bien moindre ampleur que les chiffres évoqués par Donald Trump et Elon Musk. En outre, il s'agit essentiellement d'erreurs administratives et non de fraudes intentionnelles.

"URGENT : Le président Trump vient de révéler que la Sécurité sociale est une fraude massive", assure dans une publication partagée plus de 1.000 fois depuis le 20 février le compte "Trump Fact News" sur X, extrait vidéo montrant le président américain à l'appui.

"3,47 millions de personnes sont bénéficiaires de la Sécurité sociale entre 120 et 129 ans, 3,9 millions de personnes sont bénéficiaires de la Sécurité sociale entre 130 et 139 ans, 3,5 millions de personnes entre 140 et 149 ans. 1,3 million de personnes bénéficient de la Sécurité sociale entre 150 et 159 ans. Et plus de 130.000 personnes bénéficient de la Sécurité sociale après 160 ans. Plus de 1.000 personnes entre 220 et 229 ans. Et une personne entre 240 et 249 ans", poursuit la légende du message.

Ces affirmations sur la Sécurité sociale américaine (SSA), notamment chargée de distribuer les retraites publiques et les pensions d'invalidité, ont aussi été relayées par d'autres internautes francophones sur des sites diffusant régulièrement des propos trompeurs, comme ici.

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Capture d'écran prise le 26/02/2025 sur X, croix rouge ajoutée par l'AFP

Elles reprennent des chiffres publiés sur X le 16 février par Elon Musk et partagé depuis par près de 100.000 personnes, sous forme d'un tableau divisé par tranches d'âge, qui compte près de 400 millions de personnes, dont plus de 20 millions auraient entre 100 et 369 ans.

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Capture d'écran prise sur X, le 19 février 2025, croix rouge ajoutée par l'AFP

"Cela pourrait être la plus grande fraude de l'histoire", a ajouté Elon Musk, propriétaire du réseau social X et récemment nommé par Donald Trump chef du Département de l'efficacité gouvernementale (Doge), chargé de licencier des milliers de fonctionnaires et réduire drastiquement les dépenses de l'administration.

Le président américain a réutilisé ces chiffres lors d'une conférence sur l'investissement le 19 février en Floride, assurant que son administration découvrait "des abus, du gaspillage et des fraudes énormes dans la Sécurité sociale" (lien archivé ici). Ce sont des images de cette intervention qui sont relayées par les internautes francophones ces derniers jours.

Ces affirmations ont été diffusées alors que l'administration Trump a proposé le 18 février la nomination d'un "expert anti-fraude" à la tête de la Sécurité sociale, après la démission de sa responsable Michelle King (lien archivé ici). Elle refusait d'autoriser le Doge à accéder aux fichiers de l'agence, qui regroupent des informations confidentielles sur des millions d'Américains. 

Mais non seulement ces chiffres très élevés sont infondés -et reposent certainement sur une confusion entre numéros de Sécurité sociale et prestations effectivement versées- mais l'utilisation du mot "fraude" sous-entend qu'il s'agit d'irrégularités intentionnelles. Toutefois, les irrégularités (de bien moindre ampleur que ce que supposent les chiffres avancés) sont en fait largement dues à des erreurs administratives, l'administration parvenant d'ailleurs in fine à récupérer une partie des sommes versées par erreur.

Environ 68,5 millions de bénéficiaires de pensions de retraite

Les chiffres mis en avant par Elon Musk et relayés par le président américain sont "absolument inexacts", selon Justin Wolfers, professeur d'économie du travail et spécialiste des politiques publiques et d'économie du travail à l'université du Michigan, auprès de l'AFP (lien archivé ici).

Il rappelle que "les vrais chiffres [sur les bénéficiaires de pensions versées par la Sécurité sociale, NDLR] sont connus" - et que ces derniers sont bien moins nombreux que ce que suggèrent ces rumeurs.

D'après les données officielles disponibles sur le site de la SSA, au total, moins de 68,5 millions de personnes recevaient des pensions de retraite, de "réversion" ("survivor benefits", en cas de décès d'un conjoint) ou d'invalidité, fin de 2024 (lien archivé ici).

Parmi les personnes retraitées âgés de 99 ans et plus, 89.106 recevaient des pensions (lien archivé ici).

La population des Etats-Unis est estimée à environ 341 millions de personnes, et environ 101.000 Américains vivaient âgés de cent ans ou plus en 2024, selon le Bureau du recensement des Etats-Unis et l'organisme de recherches Pew Research Center (liens archivé ici et ici). 

Par ailleurs, depuis septembre 2015, la SSA a automatiquement cessé le versement de pensions aux personnes âgées de 115 ans ou plus, comme on peut le lire sur son site (lien archivé ici).

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Capture d'écran prise sur le site de la Sécurité sociale, le 26/02/2025

Jared Walczak, vice-président des études sur les projets d'Etat à la Tax Foundation, un groupe de recherches travaillant sur les politiques fiscales américaines, a ajouté que les chiffres mentionnés par Elon Musk et Donald Trump ne correspondent pas non plus aux coûts présentés dans les budgets américains de la Sécurité sociale (lien archivé ici).

"Si le tableau [publié par Elon Musk, NDLR] était exact, la Sécurité sociale devrait coûter 1.000 milliards de dollars de plus par an que ce qu'elle coûte réellement", a-t-il déclaré sur X le 17 février (lien archivé ici).

Des numéros de Sécurité sociale et non des prestations

Bien que ni Elon Musk ni Donald Trump n'aient mentionné la source des chiffres qu'ils avancent, les experts interrogés par l'AFP supposent qu'ils pourraient provenir du Numident (pour "Numerical Identification System", ou "système d'identification numérique"), une base de données interne à la SSA sur les personnes détenant des cartes de sécurité sociale.

Les numéros de Sécurité sociale sont généralement attribués aux Américains peu après leur naissance et peuvent aussi être délivrés à des immigrés nouvellement arrivés sur le sol américain ou à des étrangers venant travailler aux Etats-Unis par exemple (lien archivé ici).

"L'explication la plus probable est qu'il [Elon Musk, NDLR] considère le nombre de numéros de Sécurité sociale, et non le nombre de bénéficiaires", détaille l'AFP Jeffrey Brown, professeur à l'université de l'Illinois, qui a siégé au Conseil consultatif de la sécurité sociale sous George W. Bush, président républicain des Etats-Unis entre 2001 et 2009 (lien archivé ici).

Andrew Biggs, chercheur au centre de recherches American Enterprise Institute, qui était aussi le commissaire principal adjoint de la SSA sous George W. Bush, est du même avis : "Elon Musk confond l'existence d'un numéro de sécurité sociale avec les pensions versées aux personnes possédant ce numéro. Ce ne sont pas les mêmes choses" (lien archivé ici).

Un audit mené en 2023 par la SSA avait montré qu'en décembre 2020, le Numident manquait d'informations sur les décès d'environ 18,9 millions de détenteurs de numéros de Sécurité sociale, des personnes nées en 1920 ou avant (lien archivé ici). Le rapport concluait que la plupart de ces 18,9 millions de personnes devaient être décédées.

Parmi elles, seules 44.000 touchaient encore des pensions, ce qu'à confirmé à l'AFP Andrew Biggs, estimant que "c'est un nombre tout à fait raisonnable, compte tenu de la population américaine de cet âge".

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Une carte de sécurité de sociale américaine à côté de chèques du trésor américain, le 14 octobre 2021 à Washington DC (GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Kevin Dietsch)

Lee Dudek, que Donald Trump a nommé responsable par intérim de la SSA en attendant la confirmation de la nomination du nouveau responsable, a lui aussi réfuté les affirmations selon lesquelles des millions de bénéficiaires de la Sécurité sociale auraient plus de 100 ans le 19 février (lien archivé ici).

S'exprimant au sujet des "récentes évocations de chiffres de personnes âgées de plus de 100 ans qui pourraient recevoir des prestations de la Sécurité sociale", il a souligné que "les données mises en avant sont des personnes dans nos fichiers avec un numéro de sécurité sociale mais qui n'ont pas de date de décès associée à leur dossier. Ces personnes ne reçoivent pas nécessairement de pensions".

Le rapport de 2023 précisait que les dates manquantes étaient probablement dues au fait que ces personnes étaient décédées avant la généralisation de l'utilisation des enregistrements électroniques des décès.

Or, mettre à jour ces fichiers nécessiterait des dépenses supplémentaires pour l'agence déjà en manque de fonds, selon Andrew Biggs : "il y a peu de preuves pouvant indiquer que des allocations de Sécurité sociale seraient frauduleusement versées à l'un de ces très vieux numéros de sécurité sociale (...) ce qui fait qu'avec des fonds limités, l'Administration de la Sécurité sociale ne considérait pas cela comme étant une priorité".

Alex Nowrasteh, responsable des études de politique économique et sociale à l'organisme de recherches Cato Institute, a aussi rappelé sur X que les immigrés sans papiers, qui cotisent à la Sécurité sociale mais ne sont pas eux-mêmes éligibles aux pensions, pourraient également faire partie de certains des anciens numéros (liens archivés ici et ici).

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Une femme se tient devant l'entrée d'un centre de la SSA le 5 novembre 2020 à Burbank en Californie. (AFP / VALERIE MACON)

Par ailleurs, des erreurs humaines dans des relevés peuvent survenir, mais elles ne sont pas comparables à des fraudes, volontairement menées, contrairement à ce que sous-entendent des affirmations récurrentes visant à mettre le doute sur des la légitimité de données officielles.

Martin O'Malley, le commissaire de la SSA sous l'ancien président démocrate Joe Biden, a déclaré le 17 février dans une interview sur la chaîne NewsNation que "la véritable fraude" se produit lorsque des personnes détournent les prestations d'autres personnes, ajoutant que les problèmes de personnel et de financement constituent un problème plus important pour la SSA selon lui (lien archivé ici).

"Il ne sait pas de quoi il parle", a-t-il asséné, au sujet des chiffres avancés par Elon Musk.

Jeffrey Brown estime aussi que si de telles erreurs lors de la saisie manuelle des données peuvent se produire, il n'a néanmoins "encore jamais vu aucune preuve convaincante accréditant l'idée d'un nombre important de personnes recevant des prestations après la mort".

Des erreurs, d'ampleur bien plus faible

Pour autant, la SSA a déjà documenté des problèmes de versements de pensions erronés, notamment envers des personnes décédées.

Interrogé sur les affirmations de Musk, Karoline Leavitt, la porte-parole de la Maison Blanche, a déclaré à l'AFP qu'une "enquête précédente avait révélé que la SSA avait effectué au moins 71,8 milliards de dollars de paiements indus".

Elle faisait référence à un rapport de juillet 2024 de la SSA, qui avait effectivement constaté que l'agence avait effectué 71,8 milliards de dollars de versements indus (principalement des paiements en trop à des bénéficiaires) entre les exercices 2015 et 2022, une période incluant la première présidence de Donald Trump (lien archivé ici).

Le rapport indiquait que cela représentait une infime partie (0,84%) des près de 8,6 milliards de dollars versés pendant cette période, et qu'une partie des fonds payés en trop avait depuis été récupérée.

Un autre rapport de 2021 estimait que la SSA avait versé 298 millions de dollars à environ 24.000 personnes décédées - et récupéré environ 84 millions de dollars (lien archivé ici). Le rapport attribuait ces paiements mal dirigés à des erreurs, et précisait qu'aucun cas de fraude n'avait été identifié.

Par ailleurs, le Trésor américain a annoncé en janvier 2025 qu'il avait récupéré plus de 31 millions de dollars de paiements fédéraux versés à des personnes décédées, dans le cadre d'un programme pilote de cinq mois donnant au Trésor accès aux données de la SSA (lien archivé ici).

Toutes ces pertes liées à des versements indus constatées "sont infimes par rapport à l'ampleur du programme", estime Jeffrey Brown.

L'AFP vérifie régulièrement des affirmations trompeuses liées à la politique américaine, consultables ici.

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