Ni la neige récente en Italie ni les épisodes de pluie en France ne remettent en cause le changement climatique

Le changement climatique et son origine humaine font l'objet d'un consensus scientifique. Pourtant, des publications trompeuses mentionnant un épisode de neige dans les Alpes italiennes et des fortes pluies en France en août prétendent que ces phénomènes démontreraient que le réchauffement climatique n'est pas une réalité. C'est trompeur : ces événements météorologiques transitoires ne remettent pas en cause la tendance au réchauffement de la Terre depuis la période préindustrielle. La neige en haute altitude dans les Alpes et les pluies en France n'ont rien d'exceptionnel en été, ont expliqué quatre spécialistes du climat et de la météo à l'AFP, soulignant néanmoins que l'enneigement en moyenne et basse altitude se réduit avec le changement climatique, et que les glaciers sont voués à reculer. Par ailleurs, le changement climatique entraîne aussi une augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes, dont peuvent faire partie les épisodes de fortes pluies.

Depuis début août, des publications très partagées sur X (anciennement Twitter), TikTok, YouTube, Telegram et Facebook relayant une vidéo montrant de la neige dans un refuge de haute montagne en août 2023, sous-entendent ou prétendent que cette dernière remettrait en cause l'existence du réchauffement du climat.

D'autres internautes ironisent sur les épisodes de pluie en France cet été, sous-entendant qu'ils démontreraient que la sécheresse ou le changement climatique auraient été mis en scène.

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Capture d'écran d'une publication trompeuse prise sur Telegram le 22/08/2023
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Capture d'écran d'une publication trompeuse prise sur TikTok le 22/08/2023

 

 

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Capture d'écran d'une publication trompeuse prise sur Twitter le 22/08/2023

Mais ces publications développent un raisonnement trompeur qui s'appuie sur une confusion entre météo (l'étude des conditions atmosphériques à très court terme) et climat (qui prend en compte des moyenne sur des dizaines d'années pour en déduire des tendances), ont rappelé quatre spécialistes du climat et de la météo à l'AFP.

Il est aujourd'hui établi que le climat se réchauffe depuis la période préindustrielle (la fin du 19e siècle), du fait des émissions de gaz à effet de serre causées par les activités humaines. Mais cela ne veut pas dire qu'il ne neigera plus jamais, particulièrement en haute altitude où il est courant de mesurer des températures négatives en été.

La neige pas inhabituelle en été sur le plus haut sommet des Dolomites

Une recherche inversée à partir d'images clés de la vidéo (dont le principe est détaillé dans ce tutoriel) permet de retrouver des articles en italien la diffusant, mentionnant de la neige dans les Dolomites début août 2023.

L'un d'entre eux, publié sur le site du quotidien italien "Il Messagero" (archivé ici) indique que les images ont été diffusées par "Carlo Budel, directeur de la Campanna di Punta Penia, sur la Marmolada", qui est le plus haut sommet du massif des Dolomites, culminant à plus de 3.400 mètres.

Il est en effet possible de retrouver la vidéo (archivée ici) diffusée le 5 août 2023 sur le compte Instagram de Carlo Budel. Ce dernier partage depuis plusieurs années de nombreuses vues des paysages du massif des Dolomites et de son plus haut sommet la Punta Penia, surnommé "reine des Dolomites".

Le lieu visible dans la vidéo correspond bien aux photos (archivées ici) disponibles sur Google maps de la "Capanna Punta Penia", un refuge (lien archivé ici) se trouvant sur ce sommet.

En commentaire de la vidéo, une personne demande si cette neige en août est "normale ou anormale", ce à quoi l'auteur de la publication originale répond qu'à "cette hauteur, c'est normal, nous sommes au plus haut point des Dolomites à 3.343 mètres".

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Capture d'écran prise sur Instagram le 21 août 2023.

On peut par ailleurs retrouver sur le même compte d'autres publications partagées lors de précédents étés, dans lesquelles on voit aussi de la neige, comme en août 2018 (lien archivé ici), en août 2019 (lien archivé ici), ou encore en en août 2021 (lien archivé ici).

Contactée par l'AFP au sujet de la vidéo circulant sur les réseaux sociaux, l'une des responsables du chalet montré dans la vidéo, qui "travaille avec Carlo Budel", a confirmé le 22 août qu'il "neige habituellement en été à la Punta Penia, parfois en juillet, parfois en août, chaque année est différente. Aujourd'hui, il fait très chaud là-haut à Capanna, mais il y a deux semaines, il faisait très froid. Il y a de grands changements de températures d'une semaine à l'autre", transmettant les relevés de températures enregistrées sur la Punta Penia en juin, juillet et août 2023.

Elle a également transmis des photos à l'AFP montrant que le glacier de la Marmolada a reculé d'environ "80 mètres" sur ce sommet depuis 1876.

Différencier météorologie et climatologie

Les publications trompeuses sur les réseaux sociaux confondent en réalité la météorologie, qui fait référence aux conditions atmosphériques au jour le jour, et la climatologie, qui prend en compte à l'étude de moyennes et de tendances à long terme.

Le réchauffement du climat depuis l'ère préindustrielle, causé par les émissions de CO2 liées aux activités humaines (composées principalement de la combustion de ressources fossiles : charbon, pétrole et gaz dit naturel), fait aujourd'hui consensus auprès des scientifiques qui travaillent sur le climat.

Selon le dernier rapport publié en mars 2023 par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), qui consiste en une synthèse des études et données connues sur le climat, le réchauffement climatique atteindra 1,5°C par rapport à l'ère préindustrielle dès les années 2030-2035, alors que la température a déjà grimpé de près de 1,2°C en moyenne.

Un bilan (lien archivé) réalisé début 2023 par l'Organisation météorologique mondiale (OMM) indique aussi les huit dernières années sont les plus chaudes jamais enregistrées dans le monde, et la "moyenne décennale pour la période 2013-2022 est estimée à 1,14 [1,02 à 1,27] degré Celsius au-dessus du niveau de référence préindustriel de 1850-1900".

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Evolution des anomalies mondiales de températures annuelles depuis la période pré-industrielle ( AFP / Simon MALFATTO, Jean-Michel CORNU)

La connaissance des processus qui régissent les conditions météo permet quant à elle de réaliser des prévisions des phénomènes atmosphériques sur des temps courts, d'un jour ou d'une semaine à l'autre, comme expliqué dans une vidéo (lien archivé) diffusée sur le site de Météo-France, ainsi que dans une fiche (lien archivé) réalisée par des chercheurs du Centre national de recherches scientifiques (CNRS) associés au site BonPote.com (archive).

"Prendre un seul épisode de neige dans les Alpes et l'extraire du reste de l'été" relève ainsi de "la mauvaise foi", estime Davide Faranda (lien archivé), chercheur CNRS en sciences du climat à l'Institut Pierre Simon Laplace (IPSL), auprès de l'AFP le 22 août.

La neige, la pluie, ou les vagues de froid ne sont pas incompatibles avec le réchauffement global, comme souligné dans cet article (archivé ici) publié sur le site de Météo-France fin décembre 2022.

Les vagues de froid en France sont néanmoins "devenues plus rares, moins longues et moins intenses au cours des 35 dernières années que sur la période précédente. Ainsi, les quatre vagues de froid les plus longues et les plus sévères (février 1956, janvier 1963, janvier 1985 et janvier 1987) ont été observées il y a plus de 30 ans", illustre cet article.

Avec le changement du climat, "les épisodes de froid sont de moins en moins froids et les épisodes chauds sont de plus en plus chauds", mais cela ne signifie pas qu'il n'y aura plus aucun épisode froid, résume aussi Xavier Fettweis (lien archivé), climatologue à l'Université de Liège, auprès de l'AFP le 21 août.

"Même quand le climat est en moyenne un peu plus chaud, il y a une forte variabilité d'un jour à l'autre du fait de la circulation des masses d'air. C'est pour cela que pour comprendre le climat, on calcule des moyennes sur des dizaines d'années, en général trente ans", détaille Martin Ménégoz, climatologue et chercheur à l'Institut des Géosciences de l'Environnement (IGE) et au CNRS auprès de l'AFP le 21 août.

"Même dans un climat qui change, il peut y avoir des épisodes pluvieux en été, et l'été 2023 dans le nord de la France a été marqué par des conditions pluvieuses, notamment au mois de juillet. C'est simplement la conséquence de la variabilité des conditions météorologiques, le moindre épisode pluvieux ne remet pas en cause le changement du climat", ajoute Samuel Morin (lien archivé), directeur du Centre national de recherches météorologiques (CNRM), une unité mixte de recherches sous tutelle de Météo-France et du CNRS.

La neige dans les Dolomites début août, conséquence de la tempête Patricia

En l'occurrence, la dépression Patricia - qui avait également fait des dégâts en France (lien archivé ici) - a traversé l'Europe et atteint les Alpes italiennes début août et a pu y causer des chutes de neige, rappelle le chercheur.

"Au-delà de 3.000 mètres, on est dans un terrain où il peut neiger à tous les mois de l'année. Ce n'est pas si original que ça, parce dès que la température se trouve en-dessous de zéro degrés environ, les précipitations se produisent sous forme de neige", précise-t-il, ajoutant que si ce type de dépression est moins courante en été qu'en hiver, ce n'est "pas non plus totalement inédit".

La vidéo tournée dans les Dolomites ne montre "rien d'exceptionnel", confirme Xavier Fettweis, mais montre un phénomène induit par l'arrivée d'une période de "vent du Nord".

"La neige même en été est normale au-delà de 3.000 mètres. Par contre, les situations caniculaires en haute montagne comme on a pu en observer dans les Alpes sont possibles uniquement à cause du changement climatique", souligne aussi Davide Faranda.

Le climat de chaque région du monde est par ailleurs soumis à des variations locales d'un jour à l'autre. Et "l'une des caractéristiques du climat des moyennes latitudes, comme le climat européen et notamment français et italien, c'est qu'il se caractérise par une très forte variabilité journalière, qui est liée à la manière dont les perturbations traversent l'Europe. Au plus au nord, au niveau des régions polaires, il fait très froid et aux niveau des Tropiques plus au sud, il fait très chaud. Nous, on est dans une zone de transition entre ces deux zones", développe Martin Ménégoz.

"Les circulations atmosphériques, c'est-à-dire les vents qui traversent toute la région habituellement d'est en ouest, vont parfois osciller. De temps en temps, il y a une masse d'air froid qui va être emportée par cette circulation qui va amener un peu d'air froid venant du Nord sur nos régions. C'est possible même en été et ça va mener à des périodes un peu plus froides. Inversement, parfois il va y avoir une masse d'air chaude qui va venir des régions sahariennes, nord-africaines et méditerranéennes qui va faire des périodes chaudes. Cette oscillation entre quelques jours froids et quelques jours chauds est complètement naturelle et elle est vraiment liée au climat des régions de moyenne latitude", abonde-t-il.

Ces dépressions interviennent naturellement pour "rééquilibrer l'atmosphère et la température sur la Terre", ajoute Davide Faranda, qui rappelle que les émissions humaines de CO2 mènent à "un surplus d'énergie dans le système climatique, qui a besoin de se rééquilibrer", ce qui mène aussi à des phénomènes

Des événements météorologiques extrêmes induits par le changement du climat

Comme déjà détaillé dans cet article de vérification en mai 2023, les effets et conséquences du réchauffement climatiques sont variables selon les régions du monde, et les épisodes de précipitations importantes dans certaines régions ne sont ainsi pas contradictoires avec le réchauffement climatique, mais sont même considérés comme l'une de ses conséquences.

Dès la première série de rapports du GIEC (lien archivé ici) en 1990-1992, ce dernier soulignait déjà la probabilité que le réchauffement de la planète exacerbe les phénomènes climatiques extrêmes.

Les travaux du premier groupe ayant participé à la rédaction du 6e rapport du GIEC (lien archivé ici), parus en août 2021, ont particulièrement mis l'accent sur l'augmentation attendue de la fréquence d'événements extrêmes (températures extrêmes, fortes précipitations et pluies diluviennes, crues, sécheresse, tempêtes), en particulier dans le chapitre 11 (lien archivé ici) de ce rapport, intitulé "Weather and climate extreme events in a changing climate" ("Météo et événements climatiques extrêmes dans un climat qui change" en français), qui fait plus de 250 pages à lui seul.

Plusieurs études détaillent aussi ce phénomène. Dans celle-ci publiée en 2021 dans la revue Science Advances (lien archivé ici), les auteurs concluent que le réchauffement climatique rend le climat plus déséquilibré dans environ deux tiers de la planète et que "cela signifie une plus grande variabilité entre les extrêmes humides et secs".

Une autre étude (lien archivé) publiée dans Nature Communications en 2021 montre aussi que les événements de précipitations extrêmes ne sont pas uniquement dus à la variabilité naturelle (les variations qui ne sont pas induite par les activités humaines) du climat.

La région méditerranéenne sera l'une des "régions dans laquelle le changement de précipitations sera le plus important, d'après ce que prévoient les modèles", précise Xavier Fettweis.

Des conséquences à long terme

Ces événements extrêmes ont des conséquences à plus long terme sur les écosystèmes, souligne Davide Faranda. "Les écosystèmes ne sont pas faits pour recevoir beaucoup de précipitations d'un coup : les plantes et les sols ne peuvent pas tout absorber", résume-t-il.

C'est pourquoi des épisodes très pluvieux en été ne permettent par ailleurs pas nécessairement de remplir les nappes phréatiques "qui se remplissent principalement pendant l'hiver", relève Samuel Morin.

"Une pluie d'été et une pluie d'hiver n'ont pas le même effet. Les précipitations d'été sont en grande partie renvoyées vers l'atmosphère par la végétation donc en été, un épisode pluvieux ne va pas forcément suffire à enrayer la sécheresse des sols en profondeur. Au contraire, les précipitations hivernales peuvent plus aisément pénétrer dans le sol et atteindre les nappes et donc contribuer à les recharger. Il faut replacer des événements météorologiques dans une perspective de long terme", illustre-t-il.

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Un homme marche dans une rue innondée après des fortes pluies à Louhan, dans le nord de la France, le 17 juillet 2021 ( AFP / PHILIPPE DESMAZES)

Le situation des nappes phréatiques reste préoccupante en France avec plus des deux tiers sous les normales de saison, les pluies estivales ne permettant pas de les recharger efficacement, selon les derniers chiffres dévoilés mi-août.

C'est le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) qui suit le niveau des nappes en France, et il indique dans son dernier bilan (archivé ici) que le pays comptait "72% de nappes qui sont en-dessous des normales de saison" au 1er août, contre 68% un mois auparavant. 20% des nappes sont mêmes jugées "très basses" contre 19% il y a un mois.

"On est sur des données qui sont comparables à l'année dernière à la même époque" mais la situation est "très contrastée" selon les régions, avait expliqué le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, lors de la présentation de ce bilan.

Les glaciers et neiges reculent

Par ailleurs, avec le changement climatique, l'enneigement baisse de façon générale. "Ce qu'on observe, c'est une réduction des chutes de neige à basse et moyenne altitude, en-dessous de 2.000 mètres, et ce même pendant l'hiver, réduisant la durée d'enneigement d'environ un mois depuis 1970 dans les Alpes européennes. La tendance au raccourcissement de la durée d'enneigement est également constatée à plus haute altitude, au-delà de 2.000 mètres, sous l'effet de l'augmentation de température qui en accélère la fonte", détaille Samuel Morin.

Cette baisse de l'enneigement est donc particulièrement "visible à des altitudes intermédiaires", résume Martin Ménégoz, ajoutant que les glaciers régressent eux aussi, mais leur fonte est observable à plus long terme.

En avril, l'Organisation météorologique mondiale (OMM) des Nations unies avait alerté (lien archivé ici) sur la fonte des glaciers survenant à une vitesse spectaculaire, sans que l'on puisse l'en empêcher, dans son rapport annuel sur l'état du climat mondial.

En janvier, une étude publiée dans la revue Science avait conclu que la moitié des glaciers sur Terre, notamment les plus petits d'entre eux, étaient condamnés à disparaître d'ici la fin du siècle à cause du changement climatique, mais limiter au maximum le réchauffement de la planète pourrait encore permettre de sauver les autres, comme détaillé dans cette dépêche de l'AFP (archivée ici).

Les auteurs alertaient sur l'importance d'agir sur les émissions de gaz à effet de serre responsables du changement climatique, afin de limiter la fonte de ces glaciers et ses conséquences, notamment sur la montée du niveau de la mer et les ressources en eau.

En été 2022, une partie du glacier de la Marmolada, dans les Dolomites, s'était effondrée (lien archivé ici) du fait des températures élevées liées au réchauffement climatique, faisant 11 morts.

Le gouvernement suisse avait par exemple annoncé en juillet que l'année 2022 avait été la plus chaude et la plus ensoleillée de Suisse depuis le début des mesures en 1864, faisant perdre aux glaciers un volume record : 3 kilomètres cubes ont fondu, soit 6% de la glace restante, et les petits glaciers ont pratiquement disparu, obligeant à suspendre des programmes de mesure.

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Evolution de la perte de volume des glaciers suisses par rapport à l'année précédente, depuis 2000 ( AFP / Jonathan WALTER, Sophie RAMIS)

L'AFP vérifie régulièrement des publications diffusées sur les réseaux sociaux remettant en cause le changement climatique ou son origine humaine. En mai, des publications avaient déjà prétendu à tort que les pluies en France remettraient en cause le réchauffement climatique.

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