Les personnes ayant reçu plusieurs doses de vaccin ne sont pas plus susceptibles d'attraper le Covid que les non-vaccinés

Bien qu'études et campagnes de vaccination aient montré l'efficacité des vaccins anti-Covid, des internautes affirment qu'une "étude de Cleveland" aurait démontré que le risque d'attraper le Covid augmente avec chaque dose de vaccin. Selon ces allégations, les personnes non vaccinées seraient ainsi moins susceptibles d'attraper le virus. Cette interprétation est fausse : l'auteur principal de l'étude a expliqué à l'AFP qu'au contraire, son équipe avait observé une efficacité, même si "modérée", du vaccin. L'étude, de portée limitée en raison notamment du profil des personnes étudiées, n'a pour l'heure pas été publiée dans une revue scientifique. D'autres experts, s'appuyant sur les données connues à ce jour, ont confirmé auprès de l'AFP que rien ne permet d'affirmer que les personnes vaccinées ayant reçu des rappels seraient plus à risque face au virus que les non-vaccinés. C'est l'inverse.

"Dans l'étude 'Efficacité du vaccin bivalent contre la COVID-19', la clinique de Cleveland n'a pas été en mesure de démontrer les effets positifs du vaccin. Au contraire : plus une personne était vaccinée souvent, plus elle devenait susceptible et sensible au virus", avance un tweet relayé plus de 500 fois depuis le 21 décembre 2022.

Des assertions semblables ont été diffusées en français sur Twitter, Telegram (1, 2) et sur des blogs depuis décembre 2022. Elles ont aussi circulé en allemand sur Facebook, Twitter et Telegram.

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Capture d'écran Twitter, prise le 22/02/2023
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Capture d'écran Twitter, prise le 22/02/2023

 

 

Quelle "étude de Cleveland" ?

Certains textes sur les réseaux sociaux renvoient vers une étude en prépublication, c'est-à-dire n'ayant pas fait l'objet d'une publication dans une revue scientifique et donc d'une relecture par d'autres chercheurs.

Le "preprint", intitulé "Efficacité des vaccins bivalents contre la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19)", a été mis en ligne par ses auteurs le 19 décembre 2022 sur MedRxiv, un serveur qui héberge des études en prépublication dédiées à la santé. Elle a été réalisée par six chercheurs affiliés au groupe de santé américain Cleveland Clinic, dont le siège est basé à Cleveland (Ohio) dont Nabin Shrestha, auteur principal des recherches, du département des maladies infectieuses.

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Capture d'écran du titre et début de la présentation de l'étude prépubliée, prise le 22/02/2023

L'équipe de chercheurs a tenté de déterminer si les vaccins bivalents, c'est-à-dire les vaccins adaptés à des variants du Sars-CoV-2, virus à l'origine du Covid, utilisés comme doses de rappel, protège des infections.

Pour cela, les scientifiques ont pris en compte un peu plus de 50.000 membres du personnel de Cleveland Clinic, et les ont observés pendant treize semaines après qu'ils ont été vaccinés. 41% des personnes considérées pour l'étude avaient contracté le Covid-19 avant la période d'observation, et 83% avaient déjà été vaccinés au moins deux fois. Au total, environ 2.500 des membres du personnel étudiés ont contracté le Covid-19 au cours de l'étude.

Selon les auteurs, l'un des intérêts de leurs recherches réside dans le grand nombre d'employés du groupe qui y ont participé, qui avaient eu un accès précoce à la vaccination du fait de leur statut de personnel de santé. Cependant, les auteurs font aussi part de quelques faiblesses potentielles, comme le fait que seules quelques personnes âgées et aucun enfant n'ont été considérés pour cette étude.

Ils notent aussi que leurs données concernant certains participants pourraient également être biaisées, parce que des cas de Covid asymptomatiques pourraient ne pas avoir été pris en compte.

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Une illustration a aussi été relayée sur les réseaux sociaux avec les affirmations liées à l'étude, sur laquelle on trouve un graphique montrant plusieurs courbes augmenter.

Il s'agit de la figure 2 de l'étude. Sa légende indique que "le risque de Covid-19 variait également en fonction du nombre de doses de vaccin Covid-19 reçues précédemment. Plus le nombre de vaccins reçus précédemment était élevé, plus le risque d'être infecté par le Covid-19 était élevé (Figure 2)". Les internautes qui ont diffusé l'affirmation sur les réseaux sociaux se réfèrent à cette phrase, sans néanmoins tenir compte du reste de l'étude, qui ne dit pas cela.

Ce qui est décrit dans la légende de la figure est une relation de corrélation, mais les chercheurs ne l'ont pas analysée comme une relation avérée de cause à effet entre la vaccination et le risque d'infection au Covid comme l'ont fait des internautes.

Ils n'ont par ailleurs pas comparé les risques d'infection chez des personnes vaccinées avec les risques chez des personnes non-vaccinées, à l'inverse de ce que sous-entendent les posts sur les réseaux sociaux.

Dans le résumé de l'étude, on peut lire que "parmi 51.011 employés de Cleveland Clinic en âge de travailler, le vaccin Covid-19 bivalent de rappel était efficace à 30% pour prévenir les infections".

Les conclusions de l'étude qualifient cette protection de "modeste" chez les "adultes en âge de travailler" considérés, mais ne la remettent pas en question.

Des biais possibles

Dans la partie "discussion" de l'étude, qui analyse les forces et les faiblesses des recherches, les chercheurs mettent en évidence plusieurs incertitudes qui pourraient conduire à une surestimation ou à une sous-estimation de l'effet protecteur du vaccin.

Les auteurs commentent également les données du graphique, indiquant que "l'association d'un risque accru de Covid-19 avec un nombre plus élevé de doses de vaccin antérieures dans notre étude était inattendue".

Ils suggèrent qu'"une explication simple à cela pourrait être que ceux qui ont reçu plus de doses étaient au départ plus susceptibles d'être des personnes présentant un risque plus élevé face au Covid-19. Cette description pourrait s'appliquer à une petite partie des personnes".

Une autre explication mentionnée dans l'étude serait que "ceux qui ont été infectés par le variant Omicron après avoir reçu trois doses du vaccin auparavant avaient un risque plus élevé d'être à nouveau infectés que ceux qui ont été infectés par le variant Omicron après avoir reçu deux doses du vaccin auparavant".

Ces explications sont néanmoins des hypothèses proposées par les chercheurs, et les données ne permettent pas de conclure que, de façon générale, des personnes ayant reçu plus de doses de vaccin seraient plus susceptibles d'attraper le Covid-19 que des personnes n'ayant jamais été vaccinées.

Les auteurs de l'étude concluent ainsi que "nous avons encore beaucoup à apprendre sur la protection offerte par un vaccin Covid-19 et, outre l'efficacité d'un vaccin, il est important de vérifier si plusieurs doses de vaccin peuvent ne pas avoir, au fil du temps, l'effet positif généralement admis" et estiment que "l'effet de plusieurs doses de vaccin Covid-19 sur le risque futur de Covid-19 doit être plus étudié".

Luka Cicin-Sain, chercheur allemand au Centre Helmholtz de recherche sur les infections, qui n'a pas participé à l'étude mais qui l'a lue et décryptée pour l'AFP, a aussi soulevé une autre faiblesse possible de ces recherches, qui n'ont pas analysé la gravité des infections chez les personnes ayant attrapé le Covid. Or, la plupart des données connues à ce jours ont montré que la vaccination permet généralement de réduire les infections graves.

"L'étude montre uniquement le risque de contagion et non le risque d'évolutions graves liées au Covid. La contagion est moins évitée par le deuxième rappel, en particulier dans les groupes d'âge jeunes", a-t-il souligné le 30 janvier 2023 auprès de l'AFP.

L'étude a montré un effet positif du vaccin, selon son auteur principal

L'AFP a interrogé l'auteur principal de l'étude au sujet des assertions et interprétations de son étude qui ont circulé sur les réseaux sociaux.

Concernant les incertitudes sur le nombre d'infections au Covid chez des personnes vaccinées, Nabin Shrestha a expliqué, le 17 janvier 2023 à l'AFP : "Nous n'avons pas de bonne explication au sujet de ces observations. Il est prématuré de dire que les vaccinations Covid multiples présentent un risque. Comme il ne s'agissait pas d'un essai clinique randomisé, le résultat pourrait provenir d'un biais non identifié. Des résultats comme ceux-ci doivent être vérifiés dans d'autres études, dans d'autres environnements".

Il a aussi rappelé que l'étude était toujours en cours d'examen par les pairs et n'avait pas fait l'objet d'une révision et publication finale dans une revue scientifique.

Le chercheur a en outre clairement démenti l'affirmation qui circule sur les réseaux sociaux, précisant : "Non, l'étude ne soutient pas l'hypothèse de base selon laquelle les personnes non vaccinées sont moins vulnérables au Covid-19".

Au contraire, "l'étude a montré un effet positif du vaccin. Il s'est avéré que le vaccin avait une efficacité de 30% dans la protection contre le Covid-19, pendant la période de l'étude", a-t-il souligné.

L'attachée de presse de Cleveland Clinic, Andrea Pacetti, a également déclaré à l'AFP le 17 janvier 2023 que "la vaccination reste une mesure préventive importante contre le Covid-19".

Luka Cicin-Sain a également contredit les assertions diffusées sur les réseaux sociaux. "Avec les données citées, il est clairement faux de prétendre que les personnes non vaccinées sont moins vulnérables au Covid", a-t-il expliqué.

"Cette étude fait plutôt exception. Il est montré que les personnes sont de façon générale mieux protégées après une dose de rappel, mais les études montrent différents niveaux de protection liés à ces rappels", a-t-il détaillé.

S'appuyant sur des données des Centers of Disease Control and Prevention (CDC) américains sur les infections au Covid et les décès selon le statut vaccinal, il ajoute qu'un "avantage clair se dessine pour le groupe des personnes vaccinées, et un avantage un peu plus faible mais néanmoins clair pour le rappel avec le vaccin adapté".

La protection vaccinale contre les infections diminue avec le temps

Les spécialistes interrogés par l'AFP notent aussi que les publications trompeuses sur les réseaux sociaux laissent à penser que les rappels de vaccin seraient dangereux car ils "augmenteraient" le risque d'infection. Cette déduction est fausse : l'étude suggère uniquement que les effets de la vaccination diminuent avec le temps - et le nombre de rappels -, mais ne soulève pas de nouveau risque lié aux rappels.

Dès le 21 juillet 2022, avant la mise en ligne de l'étude de Cleveland, Andreas Radbruch, directeur scientifique du Centre allemand de recherche sur les rhumatismes de Berlin (DRFZ) avait déclaré auprès du Science Media Center, un réseau journalistique allemand dédié à des informations scientifiques, que "le bilan de la quatrième vaccination effectuée jusqu'à présent est décevant. Il suggère que trois vaccinations suffisent pour construire une mémoire immunologique stable contre le Sars-Cov-2 et ses variants. Cela nous protège à long terme contre une maladie grave et la mort, mais malheureusement pas contre la contagion".

Dans les groupes d'âge de 18 à 29 ans et de 30 à 49 ans, les rappels auraient certes une protection contre les infections peu perceptibles, mais cela ne signifie pas qu'ils présentent des inconvénients, au contraire, car rien ne permet de conclure qu'ils ne continuent pas de protéger contre des formes graves du Covid.

Interrogé au sujet des affirmations circulant sur les réseaux sociaux indiquant que plus une personne aurait reçu de doses de vaccins, plus elle serait à risque d'attraper le Covid, Andreas Radbruch a estimé le 23 janvier auprès de l'AFP que la formulation, utilisée en description de la figure 2 de l'étude était "quelque peu tendancieuse, car elle suggère que le risque est 'augmenté' par la vaccination. En réalité, les vaccinations plus fréquentes ne protègent simplement plus autant contre l'infection, on peut alors avoir le même risque que les personnes non vaccinées".

Selon lui, les risques d'être infecté par le virus ne sont donc en aucun cas plus élevés chez des personnes ayant plus de doses de vaccin, mais sont dans le pire des cas équivalents à ceux des personnes non vaccinées.

Andreas Radbruch ne parle par ailleurs pas ici des vaccinations initiales, mais des troisième et quatrième injections (les doses de rappel), comme il le précisait déjà en juillet. Pour ces dernières, la protection vaccinale ne s'élève plus que de 10 à 30%, "tout simplement parce que la grande majorité des personnes vaccinées ne réagissent plus du tout, car leurs anticorps sanguins interceptent le vaccin avant qu'il ne puisse déclencher une réaction immunitaire".

A ce jour, "je ne connais pas de données montrant que les personnes non vaccinées sont moins susceptibles d'être infectées que les personnes vaccinées", a-t-il conclu.

Depuis le début des campagnes de vaccination contre le Covid-19, fin décembre 2020, de nombreuses fausses informations circulent sur les vaccins et leurs supposés effets secondaires. La pandémie et les vaccins ont suscité de nombreuses théories et fausses informations. Dans ce contexte, des études et des données complexes ont régulièrement été présentées de manière très simplifiée, erronée ou trompeuse. L'AFP a vérifié plus de 830 articles liés à la pandémie en français.

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