Non, l'augmentation du niveau de CO2 depuis 1880 n'est pas une "bagatelle" par rapport à l'histoire de la Terre

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L'augmentation du niveau de C02 sur Terre depuis 1880 n'est pas une "bagatelle" qui la rendrait négligeable, contrairement à ce qu'affirme une vidéo relayée des milliers de fois sur les réseaux sociaux depuis janvier 2023. L'un des intervenants y relativise le quasi-doublement du taux de CO2 observé entre le début de l'ère industrielle et aujourd'hui au motif qu'il y a 440 millions d'années, la Terre contenait "1.100% des niveaux de CO2 d'aujourd'hui". Mais cette comparaison ne tient pas, comme l'ont expliqué cinq spécialistes à l'AFP. Non seulement les systèmes climatiques de ces deux époques sont radicalement différents mais de plus, cette comparaison ne tient pas compte de l'importance du rythme des variations climatiques. En effet, si la variation naturelle du climat se fait sur des centaines de milliers d'années, c'est bien l'actuelle rapidité du réchauffement climatique et de la hausse des concentrations en CO2 -dus aux activités humaines- qui est problématique.

"Nous sommes à l’un des plus bas niveaux de CO2 dans l’histoire de la Terre. Il y a 440 millions d’années, alors que nous étions au plus profond de la période la plus FROIDE nous avions 1.100% des niveaux de CO2 d’aujourd’hui, l’augmentation de CO2 depuis 1880 c’est une bagatelle", soutient un tweet partagé plus de 1.500 fois depuis le 14 janvier 2023.

Comme d'autres tweets (1) et publications Facebook semblables (2, 3) - circulant également en anglais et en allemand -, ce message relativisant l'importance de l'augmentation du CO2 sur Terre depuis le début de l'ère industrielle s'appuie, en guise de source, sur un extrait vidéo d'environ deux minutes dans lequel trois hommes présentés comme des spécialistes du climat procèdent à une comparaison entre deux époques très éloignées.

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 17 janvier 2023.
Capture d'écran réalisée sur Facebook le 24 janvier 2023.

 

 

Leur intervention avait à l'origine été mise en ligne en septembre 2018 sous le titre "Quatre spécialistes du climat démontent l'alarmisme ambiant sur le changement climatique" sur la chaîne YouTube du Heartland Institute, un think tank américain ouvertement climatosceptique qui a reçu des financements du géant pétrolier ExxonMobil, comme en attestent des documents financiers rendus publics par Greenpeace.

"En fait, 90% du temps depuis la création, la Terre était plus chaude qu’elle ne l’est maintenant, parce que les preuves géologiques indiquent que sur toute l’histoire géologique - 4,65 milliards d’années -, quelque part entre 5 et 10% de ce temps, il y avait de la glace substantielle sur la Terre", avance notamment dans cet extrait le dénommé Richard A. Keen.

Si celui-ci est présenté, dans la vidéo, comme "professeur émérite en science atmosphérique" à l'université du Colorado, on ne trouve que cinq articles sur le climat signés de son nom (non relus par les pairs et remontant pour la plupart à plus de vingt ans) sur Google Scholar, comme le souligne DeSmog, un collectif de journalistes spécialisé dans la veille autour de la désinformation sur le changement climatique.

"Nous sommes à l’un des plus bas niveaux de CO2 dans l’histoire de la Terre. C’est vraiment important. Il y a 440 millions d’années, alors que nous étions au plus profond de la période la plus froide du dernier demi-milliard d’années, nous avions 1.100% des niveaux de CO2 d’aujourd’hui, d’après les données géologiques. Donc oui, le CO2 est très faible aujourd’hui. Ils parlent d’une augmentation de 40% au cours du siècle dernier depuis 1880. Eh bien, c’est une bagatelle en termes naturels", embraye Tom Harris, présenté comme "directeur exécutif de la Coalition internationale sur la science climatique" - un collectif climatosceptique financé par le Heartland Institute, comme le note également DeSmog.

"Alors on devrait être très contents", ajoute enfin, en guise de conclusion à cette séquence aujourd'hui également partagée sur les plateformes YouTube, CrowdBunker et Odysee, Jay Lehr, "responsable scientifique du Heartland Institute".

Capture d'écran réalisée sur CrowdBunker le 24 janvier 2023.
Capture d'écran réalisée sur Odysee le 24 janvier 2023.

 

 

Si cette comparaison historique prétend relativiser l'importance de l'augmentation de CO2 mesurée sur Terre depuis 1880 et l'effet réchauffant des gaz à effet de serre (GES), en soulignant que la Terre a déjà connu des niveaux de CO2 plus élevés lors de périodes plus froides, cette démonstration décontextualisée est fallacieuse, comme le soulignent cinq spécialistes du climat interrogés par l'AFP.

"Il s’agit d’une fausse logique qui part de deux prémisses et en tire des conclusions sans fournir d’explications sur les différences cruciales propres à ces deux époques. [...] Il y a 440 millions d’années la Terre ne ressemblait pas du tout à la Terre actuelle, les continents n’étaient pas disposés de la même façon, sa situation était complètement différente", expliquait notamment le 17 janvier 2023 à l'AFP Frank Pattyn, directeur du Laboratoire de glaciologie à l'Université libre de Bruxelles.

"Une telle comparaison nécessite de contextualiser le système climatique à chaque époque donnée vu qu'il ne fonctionnait pas de la même manière. Ce qui est dit n’est pas du tout scientifique, il faut tenir compte de l’ensemble du fonctionnement climatique", expliquait également à l'AFP, le 17 janvier 2023, Jean-François Deconinck, professeur à l’université de Bourgogne et spécialiste de la sédimentologie.

"Ces affirmations relèvent de la manipulation de données. [...] Il n’y a aucune comparaison possible entre le passé lointain et ce qui se passe aujourd’hui car on n’est pas du tout sur la même échelle de temps", soulignait aussi le 17 janvier auprès de l'AFP Yves Godderis, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’évolution et de la dynamique de la Terre.

Enfin, Chloé Maréchal, géochimiste, maîtresse de conférences au Laboratoire de Géologie de Lyon, et co-autrice du livre Climats - Passé, présent, futur (éd. Belin, avec Marie-Antoinette Mélières) indiquait à l'AFP, le 18 janvier 2023, que la problématique du réchauffement climatique tient avant tout à la rapidité à laquelle le niveau de CO2 augmente depuis deux siècles : "Par rapport à l’évolution du vivant sur Terre (dont l’homme fait partie), le problème ne se situe donc pas tant dans les valeurs absolues de la teneur en CO2 atmosphérique mais dans la vitesse de changement de ces teneurs. Ce n’est pas trop un problème de voler à 900 km/h ; c’en est un autre de passer de 0 à 900 km/h en quelques secondes !"

"L’augmentation du CO2 dans l’atmosphère à l’heure actuelle est d’environ 50% par rapport à l’époque préindustrielle [...] : ce n’est pas une 'bagatelle' puisque nous atteignons en seulement un siècle environ une concentration qui n’a pas été atteinte depuis plus de 3 millions d’années", ajoute l'experte.

Des niveaux de CO2 plus élevés mais compensés par la moindre irradiance du soleil il y a 440 millions d'années

Comme l'expliquait l'AFP dans un article de vérification de juin 2022, sur une publication virale qui soutenait l'absence de lien entre les émissions de CO2 et le réchauffement climatique, le CO2 est un gaz dit "naturel", comme la vapeur d'eau, qui existait déjà dans l'atmosphère bien avant l'apparition de l'homme sur la planète.

"Il y a bien sûr une partie du cycle du carbone qui est naturelle", expliquait à cette occasion à l'AFP Sonia Seneviratne, professeure en sciences climatiques à l’école polytechnique fédérale de Zurich. "Si on ne brûlait pas d’énergies fossiles, il y aurait forcément du CO2 dans l’atmosphère. Les plantes, par exemple, capturent du CO2 par photosynthèse. Puis du CO2 est réémis lors de leur décomposition. Ce sont des phénomènes naturels", ajoutait-elle.

Ce gaz participe également au fonctionnement de notre organisme : "Quand on respire, on inspire de l’oxygène et on relâche du CO2", confirmait parallèlement le directeur de recherche à l’ENS, expert carbone et climat, Pierre Friedlingstein.

Le CO2 n'est donc pas dangereux en tant que tel, mais lorsque sa concentration dans l'atmosphère est élevée, il contribue au réchauffement de la planète au même titre que le méthane ou le protoxyde d'azote qui sont, eux aussi, des gaz à effet de serre.

Un lever de soleil sur lac Ziway, aussi connu sous le nom lac Dembel, en Ethipie, le 19 janvier 2023 (illustration). ( AFP / AMANUEL SILESHI)

La concentration de CO2 est mesurée en "partie par million" ou ppm, un indicateur qui permet de calculer le taux de pollution dans l'air et plus globalement dans l'environnement. Comme son nom l’indique, le ppm permet de savoir combien de molécules de polluants on trouve sur un million de molécules d’air. Ainsi, la concentration de CO2 est passée de 282 ppm en 1800 à 407 ppm en 2018, comme nous l'expliquions dans un article d'août 2022.

"On ne dispose pas de données directes sur le CO2 dans le passé lointain : les premières données se situent il y a 419 millions d’années, soit après l'ère ordovicienne évoquée dans la vidéo", explique Yves Godderis, mais des modélisations numériques permettent d'estimer qu'il se situait, il y a 440 millions d'années, "vers 1000/1500 PPM".

Comme le soulignait le 18 janvier 2023 à l'AFP le directeur de recherche au CEA (Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement) et spécialiste des climats passés Gilles Ramstein, "il y a 440 millions d’années, le niveau de CO2 sur Terre était effectivement élevé, d'après les estimations réalisées à ce sujet." Et ce en pleine période de glaciation ordovicienne, un "épisode climatique majeur", comme le précise l'Encyclopædia Universalis, qui s'échelonne "sur une période d’au moins 40 millions d'années (Ma), depuis probablement l’Ordovicien moyen jusqu’au Silurien (env. 465-425 Ma), le maximum d’englacement étant atteint à la toute fin de l’Ordovicien", vers 445-444 Ma.

"Mais les intervenants de la vidéo omettent de préciser qu'à l'époque, la paléogéographie était très différente et surtout que le soleil était moins lumineux de 3,5%. La Terre pouvait donc connaître une glaciation tout en ayant des niveaux de CO2 plus hauts qu'aujourd'hui vu que le soleil chauffait moins", poursuit l'expert, Yves Godderis soulignant lui aussi que ce niveau élevé de CO2 "ne veut pas dire qu’il faisait plus chaud sur Terre puisque l’irradiance solaire était 3 ou 3,5% plus faible".

"Aujourd’hui, si le soleil avait une irradiance de 1% de moins, la planète serait gelée, même avec le réchauffement climatique", explique Jean-François Deconinck.

Graphiques sur l'évolution des températures depuis 1850 et les simulations incluant et excluant l'influence humaine, et sur la concentration de CO2 dans l'atmosphère au cours des 400 000 dernières années.

Une température régulée par des processus naturels

"Au début de son histoire, il y a 4,5 milliards d'années, la Terre, à cause du dégazage volcanique, avait beaucoup de CO2, qui est estimée en dizaines de milliers de ppm. Et heureusement d’ailleurs : comme le soleil - dont on estime que la luminosité augmente de 7% par milliard d’années - était 30% moins lumineux, la planète aurait sinon été englacée", détaille Gilles Ramstein.

Jean-François Deconinck ajoute : "C’est ce qu’on appelle le paradoxe du soleil jeune. Le soleil, au début de sa formation, envoyait une irradiance à peu près 30% plus faible qu’aujourd’hui. Théoriquement la Terre aurait dû être gelée en permanence, mais comme il y avait énormément de CO2 dans l’atmosphère, la terre n’était pas entièrement gelée sauf à certains périodes particulières."

De fait, ainsi que le rappelle l'Encyclopædia Universalis, les glaciations, au cours desquelles "de vastes calottes de glace, aussi appelées inlandsis" se développent sur les continents, "ponctuent l’histoire de la Terre depuis plus de deux milliards d’années".

Comme l'explique Yves Godderis, "la source principale de CO2 à l’échelle des temps géologiques, c’est le dégazage de la Terre solide", à travers trois phénomènes principaux : le volcanisme (l'activité des volcans), le magmatisme (l'activité du magma) et le métamorphisme (la transformation des roches).

"A très longue échelle de temps, le CO2 est produit par le volcanisme et l’activité magmatique. [...] Si le volcanisme nous vient de l’intérieur de la Terre sans contrôle des processus de surface, la consommation de CO2 par l’altération [rocheuse] est dépendante du climat. Si celui se réchauffe et/ou s’humidifie, la dissolution des roches s’accélère et il en résulte une consommation de CO2 accrue qui s’oppose directement au réchauffement. Il s’agit d’un processus de rétroaction négative qui limite les variations climatiques (ce qui permet au vivant de se maintenir), sans les empêcher. Ce système fonctionne aussi si un processus provoque un refroidissement", détaille encore l'expert à propos de ce processus faisant "office de thermostat".

Et d'ajouter : "C’est ce qui explique que la température de la Terre est comprise entre 0 et 100 degrés sauf dans les cas exceptionnels de 'Terre boule de neige' [Snowball Earth]. Ce phénomène s’est notamment produit il y a environ 635 millions d’années lors d’une glaciation totale, mais pas il y a 440 millions d’années, qui correspond à une glaciation normale" - contrairement à ce qu'affirme, dans un autre tweet, l'un des internautes ayant partagé la vidéo : "Vous n'avez pas compris l'argument le CO2 était 1100% supérieur à aujourd'hui et la Terre était une boule de glace. Le CO2 n'a donc pas le pouvoir réchauffant qu'on lui prétend."

Comme l'explique une étude scientifique de 2017 dont l'université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines livre un résumé sur son site, dans ce cas très particulier de "Snowball Earth", "le CO2 émis par les volcans n’est plus absorbé par les puits de carbone comme l’océan et la biosphère ; il s’accumule dans l’atmosphère jusqu’à des teneurs très élevées, provoquant un effet de serre puissant, suivi d’une débâcle."

Capture d'écran réalisée sur le site de l'Encyclopædia Britannica le 19 janvier 2023, montrant la paléogéographie de l'ère ordovicienne.

"C'est la fulgurance du changement climatique qui est considérable"

De fait, le taux de CO2 sur Terre a connu des variations importantes dans l'histoire de la Terre, notamment selon la position des continents, qui a évolué avec la tectonique des plaques.

"Il y a 440 millions d’années, il y avait un grand continent dans l’hémisphère sud, le Gondwana, et presque rien dans l’hémisphère nord. Les circulations océanique et atmosphérique étaient donc complètement différentes d'aujourd'hui", indique le directeur du Laboratoire de glaciologie à l'Université libre de Bruxelles, Frank Pattyn, non sans rappeler que "les océans ont toujours joué un rôle important dans les flux de CO2 : quand ils sont suffisamment froids, ils les absorbent et quand ils sont plus chauds ils en émettent."

Si la Terre s'est refroidie au cours des 100 derniers millions d'années, à la faveur d'une diminution de l'activité volcanique et de l'augmentation de l'érosion, ces variations naturelles du climat se font à un rythme sans commune mesure avec la rapidité des variations du climat anthropiques, c'est-à-dire celles engendrées par l'homme - qui augmentent d'année en année comme en attestent les mesures retracées sur la courbe de Keeling.

Yves Godderis souligne ainsi : "Comparer ces processus vieux de millions d’années, qui fonctionnent sur 200.000 – 300.000 ans, avec les deux derniers siècles est absurde. Le processus actuel, avec les émissions anthropiques, n'est pas du tout le même. [...] Les flux qui contrôlent l’évolution géologique du CO2, comme la dissolution des roches ou le volcanisme, sont de l'ordre de 0,3 à 0,5 milliards de tonnes de carbone par an. Les flux qui contrôlent l’évolution du CO2 à l’échelle anthropique (comme les échanges avec la biosphère ou avec l'océan), sont de l'ordre de 90 milliards de tonnes de carbone par an."

"La rapidité à laquelle l’érosion transporte encore le CO2 vers les océans aujourd'hui est nettement plus faible que la vitesse à laquelle on émet du CO2 ans l’atmosphère via les combustibles fossiles", précise également Frank Pattyn.

Chloé Maréchal souligne quant à elle que "les archives géologiques montrent l’existence de changement de teneurs en CO2 atmosphérique de plusieurs centaines de ppm, mais sur des centaines de milliers d’années/des millions d’années", alors que "la hausse [d'origine anthropique] a été de plus de 100 ppm en à peine 1 à 2 siècles" et que "les prévisions futures donnent une augmentation de plusieurs centaines de ppm en 2 siècles".

En outre, la comparaison faite par les intervenants de la vidéo ne tient pas compte du fait que l'homme ne vivait pas sur Terre, il y a 440 millions d'années.

"Autrefois, comme le climat changeait lentement, les organismes, la biodiversité pouvaient s’adapter alors qu’aujourd’hui avec cette rapidité la biodiversité ne peut pas s’adapter aussi rapidement. Et à l’époque il n’y avait pas de vulnérabilité. Quand le niveau marin s’élevait, il n’y avait pas de conséquence : les animaux se déplaçaient ailleurs. Aujourd’hui, quand le niveau marin monte, on est obligés de déplacer les habitations, les infrastructures, etc. Ces deux situations ne sont pas du tout comparables", déplore Jean-François Deconinck.

Et Gilles Ramstein de conclure : "L’argument [de la vidéo] consistant à dire : 'Même si on arrive à 1000 ppm à la fin du siècle actuel, la Terre en a vu d’autres la plupart du temps' est fallacieux. Outre le fait qu’il n’y avait pas d’hommes sur terre à l’époque, on constate qu’alors que le CO2, depuis 40 millions d’années, n’arrête pas de baisser, on est passés, depuis 1850 environ, soit en l’espace de 150-200 ans, de 280 ppm à 420 ppm, et on s’attend à atteindre les 600 ppm d’ici la fin du siècle. En seulement 2,5 siècles, on est train de faire le trajet inverse que la Terre a connu et a fait elle-même en 40 millions d’années. C’est la fulgurance de ce changement qui est considérable."

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30 janvier 2023 corrige citation inversée au 12e paragraphe
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