Une facture d'énergie multipliée par cinq pour les Français dans les prochains mois ? C'est trompeur

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Alors que les prix de gros de l'électricité ont atteint des records sur les marchés fin août, de nombreuses inquiétudes au sujet de la hausse des factures d'énergie émergent sur les réseaux sociaux. Parmi elles, des publications largement partagées assurent que les factures d'énergie des consommateurs français seront multipliées par cinq dans les mois qui viennent, du fait de la multiplication des prix de l'énergie par 20. Ces calculs sont cependant trompeurs : ils s'appuient sur un graphique représentant des estimations concernant le Royaume-Uni. Or, ce pays et la France ont des mécanismes de régulations des tarifs de l'énergie différents. Par ailleurs, une augmentation des prix de gros sur les marchés ne se répercute pas directement et immédiatement sur les factures des Français, ont détaillé plusieurs spécialistes de l'énergie à l'AFP.

"Les gens ne réalisent pas encore l'impact de prix de l'énergie multipliés par 20 : en gros, votre facture va être multipliée par 5 donc si vous payez 200€ par mois pour le gaz et l'électricité, vous allez payer 1000€ par mois. Ca va bien se passer...", s'alarme dans un tweet partagé à plus de 5.400 reprises depuis le 26 août Nicolas Meilhan, qui se présente comme un "expert Énergie & Transport" et "conférencier" sur les réseaux sociaux.

Le même texte a été repris par des centaines d'autres internautes sur Facebook et sur le blog "Business Bourse", déjà épinglé par l'AFP pour avoir relayé des allégations trompeuses.

Cette légende est assortie d'un graphique sur lequel on peut observer une courbe de prix en livres britanniques qui augmentent brusquement à partir de l'été 2022, issu d'un article publié le 26 août 2022 dans le quotidien britannique "The Daily Telegraph".

Capture d'écran Twitter, prise le 30/08/2022
Capture d'écran Facebook, prise le 01/09/2022

 

 

La courbe montre des prévisions d'évolutions des "plafonds des prix de l'énergie" (ou "price cap" en anglais, c'est-à-dire la limite du prix de l'énergie qui peut être fixé par les fournisseurs au Royaume-Uni), en livres, jusqu'à avril 2023. D'après ce graphique, en avril 2022, ce plafond était fixé à 1.971 livres, et pourrait être de 6.616 livres en avril 2023.

Le 26 août, le régulateur de l'énergie au Royaume-Uni, Ofgem, avait indiqué que les tarifs règlementés de l'énergie allaient augmenter de 80% à partir d'octobre dans le pays, et que les factures de gaz et électricité pourraient augmenter encore "considérablement" l'an prochain en pleine crise du coût de la vie.

Le plafond de tarification autorisé va ainsi passer de 1.971 livres par an par foyer moyen à 3.549 livres à partir d'octobre, comme détaillé dans cette dépêche de l'AFP.

La description laissant à penser que cette situation s'applique aux Français est cependant trompeuse, les mécanismes de régulation des prix de l'énergie français et britanniques étant différents, ont souligné sept spécialistes de l'énergie auprès de l'AFP.

En outre, le calcul du total des factures d'énergie n'est pas uniquement fondé sur les prix de gros des marchés, et diffère pour les consommateurs britanniques et français, la majorité de ces derniers bénéficiant des tarifs réglementés, dont la hausse a été plafonnée par le gouvernement jusqu'à fin 2022.

Interrogé par l'AFP au sujet du calcul présenté dans sa publication, Nicolas Meilhan n'a, au 1er septembre, pas répondu.

Quels "prix de l'énergie" ?

"En économie, un prix c'est quand vous avez une offre et une demande, et c'est déterminé par le marché", précise Sophie Méritet, maîtresse de conférence en sciences économiques à l'Université Paris Dauphine et spécialiste de l'énergie, le 30 août à l'AFP.

Dans le cas du gaz et de l'électricité, il existe un marché de gros européen, sur lequel l'énergie est achetée et vendue par les fournisseurs à des prix variés, avant d'être livrée aux consommateurs.

"Sur ce marché européen, vous pouvez acheter dans différents pays à différents prix de gros : il y a les prix intra-journaliers, les prix du jour pour le lendemain, les prix mensuels, trimestriels ou annuels, qu'on appelle aussi calendaires. Normalement, vous pouvez acheter sur n'importe quelle place. Si vous achetez en France, pas de problème. Si vous achetez en Allemagne pour fournir en France, vous devez aussi payer le prix de l'interconnexion France-Allemagne", détaille Nicolas Goldberg, expert en énergie chez Colombus Consulting, le 31 août auprès de l'AFP.

Ce sont certains de ces prix de gros qui se sont envolés ces derniers jours à des niveaux historiques. Le 26 août, les prix de gros de l'électricité pour 2023 ont battu un record pour la France, atteignant plus de 1.000 euros le mégawatt/heure (MWh), contre environ 85 euros le MWh il y un an, ce prix ayant donc été multiplié par près de douze en un an.

Plusieurs causes sont à l'origine de l'explosion des cours, à commencer par le tarissement des flux de gaz russe vers l'Europe depuis le début de la guerre en Ukraine : nombre de centrales thermiques utilisent du gaz pour générer de l'électricité, comme le détaillait cette dépêche de l'AFP. Le gaz se faisant plus rare, son prix est également à des niveaux records.

En outre, en France, au 1er septembre, seuls 24 des 56 réacteurs nucléaires d'EDF fonctionnent, les autres étant à l'arrêt pour des opérations de maintenance programmées ou suite à des problèmes de corrosion, ce qui réduit la production électrique française à un niveau historiquement bas, et fait mécaniquement augmenter les cours, qui sont influencés par les incertitudes.

Localisation et âge des réacteurs nucléaires français depuis leur mise en service industrielle, selon les données de l'Agence international de l'énergie atomique ( AFP / Dario INGIUSTO, Simon MALFATTO, Sophie RAMIS)

Néanmoins, ces prix ne se répercutent pas de la même façon sur les factures d'énergie des consommateurs au Royaume-Uni et en France, et il est donc peu pertinent d'appliquer les mêmes raisonnements pour les deux pays, pour les spécialistes interrogés par l'AFP.

"La comparaison avec le Royaume-Uni omet un élément fondamental qui est que les consommateurs britanniques sont beaucoup plus exposés aux variations des prix du marché, parce qu'ils ont quasiment tous des offres sensibles aux prix des marchés", détaille Anna Creti, professeure d'économie à l'Université de Paris Dauphine PSL, et directrice scientifique de la chaire "économie du gaz naturel" et de la chaire "économie du climat".

Les tarifs réglementés pour les particuliers en France

"Il faut bien faire la différence entre ces prix de marché et les tarifs réglementés, qui sont fixés par les autorités" et qui concernent la plupart des particuliers consommateurs d'électricité en France, souligne Sophie Méritet.

Depuis 2007, le marché de l'électricité et du gaz français est ouvert à la concurrence, pour les particuliers (les entreprises françaises ne bénéficient quant à elles pas de tarifs réglementés). Concrètement, cela signifie que les consommateurs peuvent choisir leur fournisseur d'énergie, entre les "historiques" Electricité de France (EDF) pour l'électricité et Engie pour le gaz et d'autres fournisseurs alternatifs, qui peuvent chacun proposer des offres de prix différents pour fournir l'énergie.

Parmi ces offres, il y a d'une part les tarifs réglementés de vente (TRV ou TRVE, qui correspondent au "tarif bleu" d'EDF), qui sont fixés par les pouvoirs publics, et proposés par les fournisseurs historiques. En France, ils concernent près de 65% des ménages français abonnés à des offres d'électricités (soient 21.750.000 ménages sur 33.920.000), pour le premier trimestre 2022, selon les données de l'observatoire des marchés de l'électricité et du gaz naturel de la Commission de régulation de l'énergie (CRE).

Chaque année, cette dernière propose l'évolution des tarifs réglementés au gouvernement, sur la base de formules mathématiques qui prennent en compte de nombreux facteurs, reflétant l'évolution des coûts. Le gouvernement est ensuite libre de suivre ces propositions pour fixer les tarifs réglementés.

Un pylône reliant des câbles électriques, à Givors, près de Lyon, le 6 juin 2022. ( AFP / JEAN-PHILIPPE KSIAZEK)

En septembre 2021, face à la flambée historique des prix du gaz et de l'électricité en Europe, Jean Castex, alors premier ministre, avait annoncé le déploiement d'un "bouclier tarifaire" sur les prix de l'énergie, comportant notamment un plafond de 4% d'augmentation des tarifs réglementés de l'électricité à compter du 1er février 2022, et un blocage des prix du gaz depuis le 1er novembre 2021 jusqu'au 31 décembre 2022.

"Ceux qui sont au tarif réglementé sont pour le moment protégés", explicite Frédéric Gonand, professeur d'économie à l'université Paris Dauphine PSL le 31 août à l'AFP. Le graphique partagé sur les réseaux sociaux "ne s'applique pas à la France, parce que les pouvoirs publics ont pris la décision de réguler", résume-t-il.

La Commission de régulation de l'énergie avait noté que, sans l'intervention de l'Etat, le tarif réglementé de l'électricité aurait augmenté de 44,5% pour les particuliers au 1er février 2022.

A lire aussi : Gaz : comment l'UE veut réparer son marché de l'électricité face à la flambée des prix

D'autre part, tous les fournisseurs (historiques et alternatifs), peuvent proposer des offres de marché, qui peuvent être indexées sur les tarifs réglementés, à prix fixe (établi à une certaine date, et valable pour la durée du contrat), ou encore indexées sur les marchés. Ce sont ces dernières qui sont le plus sensibles aux variations des prix sur les marchés de gros.

Néanmoins, "même s'il y a concurrence, en France, tous les fournisseurs se réfèrent aux tarifs réglementés, pour être plus compétitifs", précise Anna Creti.

"Le médiateur de l'énergie ne recommande pas ce type d'offres actuellement car les prix sur les marchés sont élevés et en tendance haussière", précise d'ailleurs ce dernier à l'AFP.

Ces dernières semaines, certains fournisseurs d'électricité se retirent d'ailleurs du marché ou invitent des clients à retourner vers les tarifs régulés face à la flambée des prix de l'énergie sur les marchés, comme le détaillaient cette dépêche de l'AFP, cet article de Challenges, celui-ci de La Croix ou cet autre de Franceinfo.fr.

Les offres directement liées aux prix du marché sont plus proches de celles pouvant être proposées à des consommateurs au Royaume-Uni, même si les particuliers restent plus protégés en France, notent les spécialistes interrogés par l'AFP.

"Les autorités britanniques ont une approche différente de ces tensions, en ayant élevé de 80 % l'équivalent des tarifs réglementés en octobre, mais, même avec ce type de décision plus abrupte, l'ordre de grandeur n'est pas une multiplication par cinq", détaille Patrice Geoffron, professeur d'économie à l'Université de Paris Dauphine PSL et directeur du Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières, auprès de l'AFP le 31 août.

La production nucléaire française

La production dans les centrales nucléaires françaises, bien que ralentie en 2022, "amortit une partie du choc" en France, selon Patrice Geoffron. "Une partie seulement des kilowatt/heures est achetée au 'prix fort' sur le marché de gros". Le reste "correspond à la production nucléaire, dont le coût est bien inférieur au niveau des prix de gros".

"D'autres pays, l'Allemagne, le Royaume-Uni, n'ont pas cette production de nucléaire, donc on ne peut pas extrapoler la situation dans ces autres pays", abonde François Carlier, délégué général de l'association de consommateurs Consommation Logement Cadre de vie (CLCV), auprès de l'AFP le 30 août.

Dans le cadre de la loi Nouvelle Organisation du Marché de l'Electricité (Nome) en vigueur depuis juillet 2011, le fournisseur historique EDF doit vendre jusqu'à 25% de son électricité nucléaire à d'autres fournisseurs, à un prix encadré par les pouvoirs publics. Ce dispositif, fondé sur la production d'énergie nucléaire française, se nomme l'accès régulé à l'électricité nucléaire historique ou ARENH.

La centrale de Cattenom, dans le grand Est, le 2 juin 2020 ( AFP / SEBASTIEN BERDA)

"Contrairement au Royaume-Uni, où les offres de détail sont pleinement exposées aux prix de marché de gros, le dispositif ARENH protège les consommateurs français : une part de leur approvisionnement est réalisée au prix régulé de 42 euros par MWh", indique la CRE à l'AFP le 1er septembre.

"En 2022, la part moyenne de l'approvisionnement des consommateurs aux tarifs réglementés de vente couverte par l'ARENH est de 42% (...) Ainsi, seuls les 58% restants étaient exposés à la volatilité des prix de marché à terme. Pour 2023, le dispositif ARENH permettra de la même façon de mitiger l'impact de la hausse des prix de gros pour les consommateurs français. On ne peut donc pas directement transposer le calcul réalisé pour les consommateurs anglais au cas français", développe la CRE.

Par ailleurs, les publications relayées sur les réseaux sociaux font part des "prix de l'énergie", sans préciser la part censée concerner l'électricité et celle concernant le gaz, qui elles aussi varient selon les pays, soulignent plusieurs experts interrogés par l'AFP.

"Au Royaume-Uni, on se chauffe plus au gaz, alors qu'en France, on dépend plus de l'électricité et du nucléaire", fait remarquer Carine Sebi, professeure et coordinatrice de la Chaire Energy for Society à Grenoble Ecole de Management.

A lire aussi : Record d'impayés de factures d'électricité au Royaume-Uni à 1,3 md de livres

Le prix de fourniture de l'énergie, une composante parmi d'autres de la facture

Par ailleurs, les factures d'énergie ont plusieurs composantes, et la fourniture d'énergie n'en est qu'une partie. Etablir un lien de proportionnalité directe entre les prix sur les marchés de gros et les factures est donc trompeur. "Il y a une différence entre les prix de gros, qui sont les prix sur le marché, et les prix de détail, qui sont sur votre facture", souligne Nicolas Goldberg.

Pour les consommateurs français, la partie liée à la fourniture de la molécule constitue 48% de la facture d'électricité, et 50% de celle de gaz au premier trimestre 2022, selon le site du médiateur national de l'énergie, une autorité publique indépendante chargée de recommander des solutions aux litiges entre les consommateurs et fournisseurs d'énergie, qui s'appuie sur des données de l'observatoire des marchés de l'électricité et du gaz naturel du 1er trimestre 2022 de la Commission de régulation de l'énergie.

Capture d'écran du site du Médiateur national de l'énergie, prise le 31/08/2022

"D'une manière générale, la partie fourniture de la molécule, c'est un peu moins de la moitié du coût sur la facture. Après il y a le coût d'approvisionnement et le coût du réseau. Et après, il y a diverses taxes", détaille François Carlier de l'association CLCV.

"Le coût de la matière première ne représente qu'une fraction, moins de la moitié de la facture. Les autres fractions, les taxes, le coût du réseau, ne se multiplient pas proportionnellement à l'augmentation du prix sur le marché de gros", abonde-t-il.

En France, les tarifs de l'acheminement (le transport et la distribution) du gaz et de l'électricités sont régulés, et établis régulièrement par les autorités à partir de propositions de la CRE afin de rémunérer les gestionnaires de réseaux (dont RTE, Enedis et les entreprises locales de distribution). La CRE propose une calculatrice en ligne permettant d'estimer le montant de ces coûts, selon le type de contrat, la puissance souscrite...

This aerial view taken on July 29, 2022 shows high voltage lines near Saucats, in southwestern France. ( AFP / Thibaud MORITZ)

Les taxes et contributions qui s'ajoutent aux factures d'énergie sont aussi fixées par les pouvoirs publics (l'Etat, les communes), et participent à des financements divers, dont celui des droits spécifiques relatifs à l'assurance vieillesse des personnels relevant du régime des industries électriques et gazières, indique une fiche du médiateur national de l'énergie.

De la même manière, "ce n'est pas parce que la farine coûte trois fois plus cher sur un marché quelque part en Europe que le prix de votre baguette de pain va être multiplié par trois, parce que ce n'est pas répercuté comme ça, parce qu'on s'approvisionne en farine sur différents marchés, et parce que dans la baguette de pain, il y a la farine, il y a aussi le sel, l'eau, le salaire du boulanger et le loyer de la boulangerie. Ce n'est pas directement le prix de la farine qui fixe le prix de la baguette", illustre Nicolas Goldberg.

Par ailleurs, la part concernant la fourniture d'énergie est plus élevée sur les factures des britanniques que sur celles des français, et les différentes taxes ajoutées sont aussi variables, ce qui rend une comparaison entre les deux encore plus périlleuse, prévient Anna Creti : "les structures de factures sont différentes, dire qu'on va devenir comme l'Angleterre c'est très exagéré".

Un poids pour le contribuable

Si les publications relayées sur les réseaux sociaux "ne permettent pas d'avoir une perception fidèle de problèmes", selon Patrice Geoffron, "il n'en reste pas moins que la situation est 'historiquement' tendue, et que les efforts de sobriété devront être drastiques, y compris sur le gaz".

"Une autre question concerne ce qui va se passer quand il n'y aura plus de bouclier tarifaire", abonde aussi Carine Sébi, professeure et coordinatrice de la Chaire Energy for Society à Grenoble Ecole de Management.

Une fois terminé le bouclier tarifaire fin 2022, "nous garderons des dispositifs pour amortir les prix de l'énergie", alors que les prix ont explosé sur les marchés de gros, "et nous prendrons des dispositions spécifiques pour accompagner les plus fragiles", avait indiqué la Première ministre Elisabeth Borne dans un entretien au Parisien/Aujourd'hui en France le 27 août.

Le même jour, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire avait précisé qu'il n'y aurait pas de "rattrapage" sur les prix actuellement plafonnés en 2023, et que les hausses seraient également contenues pour le gaz.

En d'autres termes, selon Anna Creti, "on pourrait aller vers des mécanismes ciblant la population en pauvreté énergétique, comme cela est déjà plutôt le cas au Royaume-Uni".

Les mesures du "bouclier tarifaire", qui protègent dans l'immédiat les factures des Français d'une hausse exponentielle, contribuent en parallèle à la dette française, rappelle en outre Frédéric Gonand, qui résume : "le consommateur d'aujourd'hui ne paie pas, mais la dette contractée devra être payée demain par le contribuable".

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